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Sun Ra › The Magic City

cd | 4 titres | 43:16 min

  • 1 The Magic City [27:22]
  • 2 The Shadow World [10:55]
  • 3 Abstract Eye [2:51]
  • 4 Abstract « I » [4:08]

extraits audio

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enregistrement

1 enregistrée ‘en répétition à New York City, autours du 24 septembre 1965’. 2-4 enregistrées au loft d’Olatunji, New York, au printemps 1965.

line up

Marshall Allen (saxophone alto, flûte, piccolo ; percussion sur 2-4), Roger Blank (batterie sur 1), Ronnie Boykins (basse), Robert Cummings (clarinette basse ; percussion sur 2-4), Danny Davis (saxophone alto, flûte ; percussion sur 2-4), John Gilmore (saxophone ténor), Ali Hassan (trombone sur 1), James Jacson (percussion), Walter Miller (trompette sur 1), Teddy Nance (trombone sur 2-4), Pat Patrick (saxophone baryton, flûte), Bernard Pettaway (trombone basse sur 2-4), Sun Ra (clavioline et piano sur 1 ; timbale, piano, électronique, célesta, marimba basse, ‘harpe soleil’, ‘tambour dragon’, timbales sur 2-4), Harry Spencer (saxophone alto), Chris Capers (trompette et percussion sur 2-4), Jimhmi Johnson (batterie sur 2-4)

chronique

Sans doute, il y a de l’ironie dans ce titre. De la pas spécialement douce, on est en droit de penser. Avec cette photo, au revers du livret, cette espèce d’enseigne forgée : "Birmingham, la Cité Magique". Birmingham, Alabama. C’est là que Sun Ra – ou Herman Poole Blount, de son nom d'avant la Rencontre – avait grandi. Probable qu’il l’ait trouvé moyennement enchanteresse, vue l’époque et vu son profil, la métropole du Sud profond. Birmingham, Alabama, c'est la ville, aussi – et surtout, alors ! – où Martin Luther King, deux ans plus tôt à peine, avait lancé une série de manifestations – voulues pacifiques – contre la ségrégation, les boutiques et lieux de loisirs, les transports à compartiments séparés, dans l'intention de provoquer des arrestations en masse, pour rendre visible, dans les médias américains, la violence et la fraude à la constitution. La ville où – en réponse – le Flic en Chef local avait fait lâcher les chiens, les jets à haute pression des lances à incendie, sur blancs et noirs, hommes, femmes, enfants... Objectif dépassé, noyé dans la boue rouge. L'exposition des Crimes, certes, avait bien eut lieu... Mais chez ce type là – Sun Ra – il y a toujours plus. Toujours moyen d’y trouver d’autres sens. La Cité Magique, ce pourrait bien être – sous n’importe quelles latitude et longitude – l’enceinte même où joue l’Arkestra. Birmingham, alors, dans la cosmologie particulière, la saga de l’Orchestre, serait le point originel, celui du débarquement, de l’établissement premier. Celui de la terre à fuir, certes, mais pour commencer la Quête. Le modèle – les pèlerins et les prophètes ayant ensuite repris la route, sur cette planète – d’une sorte de Commune Libre, implantée partout où s’arrêteraient pour un moment leur pas, leur vol. Autonome, oui. Ouverte, ô combien. Aux vents cosmiques, donc, toujours. Aux échanges, aux brassages. Tout ce qui y entre – matières, avatars de genres, de courants, de styles, techniques et écritures – élevé au rang de cette curieuse citoyenneté, travaillé par elle. Tout ce qui en sort – son des sphères, substance d’étoiles, courants stellaires et appels d’orbites – soufflé vers les autres mondes. Fait message, forme propre et affirmée, énigme en guise de chemin jusqu’à la Place… À vrai dire, ce moment du parcours – toute la clique s’installant en 1963 à New York (soit deux ans avant l’enregistrement du présent disque) – avait été le début véritable de la vie collective. Pour des raisons assez pragmatiques, aussi, semble-t-il – les loyers locaux confinant à l’exorbitant et le groupe cherchant encore un circuit où tourner… Certes. Mais au fond peu importe. Car concrètement, c’est à partir de là, aussi, que l’Arkestra – logé jour et nuit sous le même toit – se met à jouer, à répéter sans arrêt. À pratiquer couramment – constamment, presque sans interruption – l’idiome particulier qu’il développait depuis sa formation. Répétitions, donc, et sessions sans limites imposées. Enregistrées, gravées telles quelles puis sorties sur disques – sur le label El Saturn, alors, fondé et tenu par Ra lui-même. Le format des pièces s’en voit bouleversé, libéré, leur interruption ne sonnant que lorsque tout a été dit, joué, essayé. La plage d’ouverture, ici, par exemple, dépasse les vingt-sept minutes. L’électronique, aussi, a fait son entrée dans l’instrumentarium. Des timbres nouveaux agencés, filés, tissés, qui ont ouvert d’autres angles dans le jeu des questions et réponses entre ensemble et solistes, d’autres densités dans les mouvements et apaisements des masses orchestrales. Qui éclairent là des pans de cieux jusqu'alors intouchables. Détachée de toute contrainte qui ne soit pas nécessité interne à l’œuvre – au processus – la musique, sur ce disque, nous saisit par son incroyable pertinence, sa perpétuelle consistance. Insondable, irréductible, jamais prévisible. Les progressions et pauses, ici, ne doivent probablement rien – ou très peu – à des structures préétablies. Une grande part de ce qui se joue semble improvisé. Tout ici, pourtant, se fond en une mystérieuse cohérence – de lumière, de mouvement, synchronies organiques plutôt qu’architecture fixée. Musique poreuse mais où tout se fond en microclimats, en allures adaptées dans l’instant aux plans de rues, croisées, agoras qui sans cesse déplacent leurs lignes, artères, bâtisses et fondations. Le jazz – la tradition première, la première parole – est toujours là. Mais affranchi des obligations de thèmes, d’harmonies spécifiquement enchaînées… Comme couleur profonde, plutôt, substrat enfin muté. Les proportions, les rythmes, les agrégats d’accords, les soli souvent simultanés des instrumentistes, exsudent plutôt qu’ils dessinent des aires aux proportions mouvantes, des atmosphères aux limites abstraites, qui reculent quand on s’en approche, aux résurgences soudain contiguës alors qu’on les pensait seulement échos lointain. Espaces, transports méditatifs habités de questions en ombres mattes ou jaillissement de teintes saturées. Le vieux penchant de Sun Ra n’a pas disparu, non plus, pour les musiques dramatiques, les bandes sons subverties, reprises à Hollywood, aux fresques en carton pâte d’une béate Amérique. Pas plus – moins que jamais, en fait – que les motifs empruntés – à moins qu’elles ne les invente – des percussions et des flûtes à une Afrique, une Égypte, une Éthiopie qui ne sont que des contrées parmi les autres du Mythe en marche. Mais là les signes historiques permutent, les indices moléculaires, les vitesses et les intensités. Les flûtiaux de bergers, justement, paraissent filer le même langage, soudain, que le Varèse de Densité 21.5. Les chorales de cuivre du Cotton Club s’enflent sur un geste esquissé en respiration vaste – comme parfois chez Takemitsu, par exemple, en ses œuvres où le temps exhale le plus puissamment, le plus tranquillement son incommensurable souffle. Ou bien se délitent comme elles font chez Scelsi – en ses plus sourds effondrements de voix amalgamées, en ses plus stridents déchirements des hauts du spectre… Références de hasard, bien sur, incidentes, forcément partielles – il est de toute manière très douteux que Sun Ra ait eu connaissances de tous ceux-là, et réciproquement – mais d’une incidence assez troublante. Parce qu’avec les problèmes qu’elle découvre, les solutions qu’elle touche, la musique de Sun Ra trouve ici une plasticité comparable, compatible avec tous ces autres. Et singulière, pourtant, dans ses modes, l’horizon qu’elle embrasse, les édifices qu’elle élève ou le pas qu'elle trébuche ; insulaire, à rien asservie. Mais dans ses archipels, lancée voulue – et ici accomplie – vers l’Univers en extension, au delà des viles bornes. La Cité Magique, au fond, c’est peut-être bien un peuple, que veut rassembler Ra par son Art, dans le dépassement, la céleste immanence. Ce sont ces quelques hommes qui explorent ici voûtes illuminées et strates englouties. Ce n’est pas – comme on l’a souvent dit, tout au long de son histoire – une secte ridicule, ésotérique, hermétiquement close. Son ironie – disais-je – est humour, dés l’instant passé de constater les manquements et avanies en cette portion de sol terrestre. De là se dénoue la Grande Souplesse, le Rythme Sorti de l’Enclave, l’Harmonie Débordante – tous corps palpables d’un Grand Sérieux, de l’infini travail et de l’immense bonheur qui font les œuvres fortes et vives, grandes et lieux d’existence… Au dessus du portail, à l’entrée de sa ville, Sun Ra inscrit – en lettres saturnales faites pour ne point disparaître à la fin du solstice ? – "Vous qui entrez ici, abandonnez maintenant la Pesante Contrition". Les sens en alerte, on peut franchir la porte.

note       Publiée le mercredi 28 août 2013

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Klarinetthor › vendredi 4 août 2017 - 19:05  message privé !

Whoah dude... le 2.0 a atteint les confins du systeme solaire : https://sunramusic.bandcamp.com/

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Aladdin_Sane › lundi 1 mai 2017 - 10:36  message privé !

Rien que pour le morceau-titre, cet album est un "must-have" dans la discographie de Sun Ra. A noter que la dernière réédition vinyle de 2017 possède 2 titres supplémentaires, excellents également.

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Klarinetthor › samedi 23 août 2014 - 15:05  message privé !

je mets ça dans mes emprunts futurs, oui. avec Bend Sinister, pour rester dans la dystopie nourrissant la bonne musique, qui devrait passer un peu mieux si j'ai un peu progressé dans la langue de shakespeare. Je vais aussi essayer de mettre la main sur le bouquin de John Szwed.

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Dioneo › samedi 23 août 2014 - 13:14  message privé !
avatar

Oui, il est "renseigné", complet et carrément bien écrit... C'est assez rare qu'on tombe sur des trucs en français de qualité, qui ne restent pas dans le vague, sur le sujet du Sunny... Donc c'est à lire, ouep !

(Sinon pour les Chroniques Martiennes faut dire que ce bouquin m'avait un peu marqué gamin, que du coup je l'avais relu plus tard... Au cas, ça se re-tente très bien à l'âge adulte, au fait, et vraiment pas que pour cette nouvelle-ci).

Klarinetthor › samedi 23 août 2014 - 11:23  message privé !

En tout cas il est pas mal fait son article, à ce Sophian. Il a de plus répondu à cette question qui me taraudait, a savoir pourquoi il n'est aucunement mention du bouquin de Ghosn qui vient de sortir : réponse dans un autre court article: http://next.liberation.fr/musique/2014/08/20/savoir-s-orienter-dans-l-espace_1083563

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