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Sun Ra › Jazz In Silhouette

cd | 7 titres | 44:49 min

  • 1 Enlightenment [5:02]
  • 2 Saturn [3:37]
  • 3 Velvet [3:18]
  • 4 Ancient Aiethiopia [9:04]
  • 5 Hours After [3:41]
  • 6 Horoscope [3:43]
  • 7 Images [3:48]

extraits audio

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enregistrement

Enregistré à Chicago, El Saturn Studio, 1958.

line up

Marshall Allen (saxophone alto, flûte), Ronnie Boykins (basse), Charles Davis (saxophone baryton), John Gilmore (saxophone ténor), Pat Patrick (saxophone baryton, flûte), Julian Priester (trombone), James Spaulding (saxophone alto, flûte), Sun Ra (crédité Le Sun Ra) (piano), Hobart Dotson (trompette), William Cochran (batterie)

remarques

« ABOUT THE COVER : In tomorrow’s world, men will not need artificial instruments such as jets and space ships. In the world of tomorrow, the new man will ‘think’ the place he wants to go, then his mind will take him there. (This cover is a view of one of the moons of SATURN, taken about 300 space miles up.) »

chronique

Deux décennies plus tard environ, un critique (Delfeil de Ton, par ailleurs et avant tout chroniqueur politique acerbe) décrira l’Arkestra de Sun Ra comme le meilleur Big Band en activité. Comme la dernière formation, surtout, à mériter encore ce titre – en substance et présentation, en cohérence et dynamique. En exagérant à peine – en admettant simplement son caractère légèrement hyperbolique, même métaphorique – on pourrait presque appliquer cette constatation au présent disque, déjà. En cette fin des années cinquante – celui-ci est daté de 1958 – le jazz était en phase de brouille, de contradictions qui le distendaient sans le faire éclater, exploser, encore. Dix, quinze ans plus tôt, le Be Bop avait surgit comme crise, éruption, tentative. Dans un sens, aussi, avait fait échec. Les vieilles formes du Swing se réduisaient de plus en plus à cela : des formes figées, des formules. De plus trop coûteuse, désormais – aux vues des effectifs qu’elles mobilisaient – le pays n’en finissant pas de se remettre cette Grande Crise dont le krach de 1929 n'avait été peut-être que le symptôme le plus aigu. Le Bop – révolte formelle, certes, même conceptuelle – avait été aussi une réaction de survie. L’écriture, pour s’arracher aux suites d'accords sempiternelles, se devait de chercher la complexité. Le rythme – fracassé, retourné, syncopé de manière alors inédite, matière dynamique travaillée autant en profondeur, maintenant, que l’harmonie – devenait part essentielle de l’arrangement, libérée. Contrebasse et batterie se voyaient élevées au rang de solistes, au même niveau que les soufflants, que le piano. Le chant devenait instrument, affranchi des mièvres babils où voulaient le cantonner les fabricants assermentés. Mais les ensembles, aussi, se resserraient, de nouveaux lieux naissaient, de taille plus modeste, où jouer en tâchant d’échapper aux griffes maffieuses des syndicats. La fronde avérée, toutefois – conspuée, souvent, par la critique ; mais au moins ainsi reconnue – nombre de boppers s’étaient senti de nouveau piégés. Coincés peu ou prou dans une autre esthétique, un nouveau système. Certains – assez vite – avait cherché l’échappatoire sur d'autres terres – Dizzy Gillespie le premier, peut-être, en pointant vers la Caraïbe. D’autres – Bud Powell, pour en rester aux plus réputés pionniers, mais j’aurais pu dire Tadd Dameron, tout aussi bien – avaient tenté de s’en tirer en poussant un style, en affirmant les traits les plus saillants de leur jeu, particularismes de vélocité, d'accentuations. L’industrie musicale, bien sûr, avait tôt fait de s’en remettre. L’ébranlement passé, une nouvelle niche s’était creusée : le Hard Bop. Appellation essentiellement mensongère, d’ailleurs ! Non que le Hard Bop n’ait engendré de belles réussites – formelles, elles aussi ; difficile par exemple de condamner l’intégralité des disques enregistrés par les Jazz Messengers d’Art Blakey comme non avenue ou sans substance… Mais sous prétexte de revenir à l’essentiel – en simplifiant la composition du rythme, en acculant la virtuosité sur le seul plan de l’exécution, en l’interdisant implicitement sur celui de l’écriture, en posant le blues comme limite retrouvée, non comme impulsion à transcender… – ledit proclamé courant évacuait la part de protestation musicienne, du dépassement voulu de la musique de spectacle, l’affirmation d’un sérieux conceptuel où l’élan Be Bop, lui, trouvait son ancrage, son motif même. Dénomination fautive, donc. Nouvelle École dans les visées, seulement, d’une certaine Publicité – et d’une certaine critique sans doute déboussolée, bien contente de retomber là dans ses repères familiers. Neutralisation. Le jazz, à vrai dire, en fait de renouveau, (re)devenait à ce moment précis une affaire d’individus. Isolés, hors chapelles, lignées parallèles. Miles Davis, déjà, cherchait à se libérer des guides – devenus trop rigides pour son art – de l’harmonie en colonnes verticales. Mingus trouvait la forme la plus compacte – la plus versatile, aussi, la plus imprévisible – où loger sa puissante et lucide colère, ses violents cris d’amour. Coltrane touchait aux prémisses de son grand bond prochain – le premier – prenant au corps la tonalité, en explorant tous les changements possibles, en étendant les paramètres, recadrant en même temps sa virtuosité aux perspectives de ses nouveaux motifs. Ornette Coleman, de son côté, développait déjà ses conceptions inédites de la mélodie, des consonances et synchronicités, des harmonisations à ancrages multiples. Le Free – comme explosion, comme convergence, catalyseur de gestes et d’idées, multiple dimension nouvelle – attendait encore son heure… A l’aune de l’histoire ci-dessus effleurée – et des travaux futures du même orchestre ou de ses variantes, aussi – les huit plages de Jazz In Silhouette peuvent sembler bien classiques. Thèmes très lisibles. Soli généralement assez brefs – et joués tour à tour plutôt que simultanément – par les saxophones, trompette, trombone, par Sun Ra lui-même au piano. Sans ces départs en dissonances, même, dont Marshall Allen spécialement est ailleurs coutumier. C’est entendu : la musique de Sun Ra, ici, évoque un Âge d’Or. Cette période, pour préciser, où les grands orchestres n’étaient pas seulement des mécaniques impeccables mais de fantastiques lieux d’invention, aussi. Où les arrangeurs se faisaient architectes du mouvant, du vivant. Où les solistes s’efforçaient d’exhaler au plus haut, dans leurs exploits, l’essence des pièces qui les portaient. Chez Basie, chez Fletcher Henderson, chez Jimmy Lunceford... Chez Ellington, bien sûr – sans doute en premier lieu – où l’art des crépuscules, des nuits épaisses trouvait sa place et son espace, en part égale à celle des formidables ignitions. Seulement voilà : dans le cas précis de cet homme et de son ensemble, le mouvement n'était pas un repli, un retour. Sun Ra n’entendait pas reprendre les choses où le Bop les avaient laissées. A ce stade de son parcours – pas plus qu'ensuite, d'ailleurs – l’Arkestra ne se tournait pas vers une gloire éteinte. Il se voulait suite logique. Lignée continuée, naturellement, son moment présent. Il n'y avait pas eu rupture ! La musique de Sun Ra, certes, commençait seulement à émerger publiquement – les premiers enregistrements connus datant à priori de l’année précédente. Mais l’homme, lui, jouait en professionnel depuis presque vingt-cinq ans. Les affres plus haut contés – du jazz en tant que genre – Sun Ra en avait très certainement été témoin. Il ne les reconnaissait pas, pourtant. Pas comme contradictions, insoluble, cassure. Sa musique n’en avait pas besoin. Les Anciens avaient raison. Il fallait étendre leur voix, conquérir par elles, en elles comme terreau, terrain de lancée, de nouveaux moyens. Il fallait l’accomplir, pleinement. Nier le temps présent, bien sûr, eut été inutile et faux. Mais l’héritage – le savoir passé, plutôt, les voies ouvertes – n’était pas obstacle, limite à la quête, à l’absolue liberté. Pour le moment – très nettement, très purement, pourrait-on dire – la musique de Sun Ra était encore, indéniablement... Jazz. Pourtant des proportions, des couleurs s’y inventaient, déjà. Des rythmes s'y trouvaient, subtilement autres – écoutez donc Saturn : où donc, ailleurs, à cette époque, pouvait s’entendre cette pulsation ? Les thèmes récurrents de la longue œuvre à venir – et avec eux des usages instrumentaux, des inflexions de gammes, de mélodies, des agencement des lignes – étaient abordés, nettement énoncés. Le Cosmos et ses Arcanes – Saturn, encore, Horoscope. L’Afrique, Mythique – qui d’autre alors aurait pu jouer, même concevoir sans que la performance tourne tout à fait à la pantomime, au décor de carton pâte, ce fantastique Ancient Aiethiopia avec ses cuivres gravement scandés, sa percussion prenante, ses flûtes à l’orientalisme qui, miraculeusement touchent à l’enchantement véritable plutôt qu’à l’insubstantiel exotique ? Certaines pièces ici jouées, mêmes – alors mutées, transformées, électrifiées, infiniment changées – seraient reprises au cours des longues décennies d’activité. Saturn ou Ancient Aiethiopia, donc ; Images, également, dont une version bien autrement articulée figurerait sur le fameux Space Is The Place de 1973. Indubitablement – passées les premières minutes d’écoute, il devient quasiment impossible de ne pas s’en rendre compte – la musique de Sun Ra était déjà, là, originale, formée, aboutie. Elle cherchait, certes – et certes plus discrètement, si l’on peut dire, qu'en d'autres occurrences à venir. Déjà, ses bases étaient appropriées, investies. Le Jazz, oui. "En silhouette". Mais pas que celui-là aurait été frôlé seulement, impalpable, contours vaguement perçus. Il n’y a qu’à voir la pochette : cette silhouette-ci était – et demeure ! – volume habité, corps en orbite, en trajectoire, qui se courbait et se cabrait. S’il lui arrivait de revêtir l’allure des ombres opaques, c’était encore pour danser. Comme dans le théâtre du même nom – d’ombres, j’entends : Mystère, Drame, Révélation, Tragique ou Comédie – sa grandeur magnifiée par le rayonnement. Projetée sur la surface pour déployer sa pleine mesure. Le jazz, ici – déjà – s'appréhendait d'une altitude où se faisait moins contraignante la loi de la gravitation. On sent encore – s'y exposant là – que nous gagne le mouvement de sa subtile élévation.

note       Publiée le mercredi 14 août 2013

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Klarinetthor › samedi 23 juillet 2016 - 01:28  message privé !

Charles Davis, l'autre sax Baryton (en plus de Pat Patrick) vient de deceder; Il est prsent sur de nombreux enregistrements des annes 50 (celui-ci, Angels and Demons at Play, Super-sonic, Visit PLanet Earth), mais aussi sur du materiel live des annees 1990.

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Klarinetthor › samedi 24 août 2013 - 21:20  message privé !

ah oui, c'était quelque chose Marshall et Daevid... Je viens de voir que l'Arkestra est en résidence 5 jours au café Oto à Londres ces jours-ci, c'est sold out evidemment. Petits chanceux de cockneys

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Dioneo › dimanche 18 août 2013 - 13:22  message privé !
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Je n'ai malheureusement pas eu cette chance ! Mais j'imagine - ayant vu en plus quelques vidéos et films en qualité regardable qui circulent ça et là, de leurs concerts - que c'était quelque chose, oui !

Par contre j'ai pu voir Marshall Allen, justement, l'année dernière, en compagnie de Daevid Allen (de Gong) et de deux gars plus jeunes au sax et à la batterie, pour un concert autours des concepts cosmiques de Sun Ra... A quatre vingt huit ans (!) le gars nous avait encore bien envoyé des flammes (ces soli tout en stridences qu'on lui connaît... Il en est encore capable... Et il jouait aussi d'une espèce de bidule à vent électronique...) ! Heureuse surprise, d'autant que j'y allais en m'attendant à un truc bien plus assagi. Après c'est sur... Ça n'avait certainement pas la même dimension, disons, que ce que devait être l'Arkestra sur scène.

(Merci pour la chro sinon... J'en ai quelques autres sur le feu, de leurs disques, que je devrais poster dans pas trop longtemps. Y'a de la matière, avec l'œuvre en question).

darkmagus › dimanche 18 août 2013 - 12:39  message privé !

Très belle chro Dio, comme d’hab, fouillée, argumentée, de la belle ouvrage, vraiment, et ce disque est excellent, mais tu as raison de le souligner, ainsi que de faire le parallèle avec Coltrane, c’est du Sun Ra en gestation, comme les nombreux Coltrane de cette époque (« Dakar », « Settin’ the Place », « Soultrane » ou autre « Traneing In »), ce Sun Ra risque de tromper les non-initiés, et de surprendre sinon de décevoir ceux qui le connaissent à travers ses disques plus aboutis des 70’ et 80’.
Rien à voir, mais vu Sun Ra sur scène (pas en 58 quand même hein !), y’avait tout le monde, June Tyson, Marshall Allen, Pat Patrick, John Gilmore, Alan Silva… grand, très grand souvenir.

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Dioneo › jeudi 15 août 2013 - 23:17  message privé !
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Bon et me replongeant dans l'histoire de tout ça, je me rappelle aussi combien certains ont fait les passeurs... Des mecs comme Roy Eldridge, Ben Webster, Lester Young, même... Venaient régulièrement bœuffer avec tout ce beau monde juvénile - tout en continuant d'enregistrer dans des orchestres "à l'ancienne" - et n'ont jamais désigné le Bop comme ennemie à abattre, il me semble. Et puis un type comme Charlie Christian, justement, tenait quand-même la guitare chez Benny Goodman... Il semblerait que ce soit surtout la génération "d'avant la précédente" qui ait vu ça d'un très mauvais œil. Et pas toujours pour des raisons très louables - Vian rapportait par exemple dans ses Chroniques, le changement de discours d'Armstrong ou Bechett, qui avaient d'abord bien accueilli cette nouvelle musique, jusqu'à louer les qualité des musiciens... Puis s'étaient mis à balancer de la critique assassine - "ils ne savent pas jouer, c'est du bruit" etc. - quand ils se sont rendu compte que les jeunes leur faisait sérieusement concurrence. (Bon, en passant Vian en profite pour insinuer que c'était un peu son vieil adversaire - Hugues Panassié, grand détestateur, pour le coup, propagandiste anti-bop convaincu - qui leur avait soufflé ce changement de cap... Difficile à vérifier maintenant que tous ceux-là n'y sont plus).