Les objets chroniqués

Vous êtes ici › Les groupes / artistesLLunatic › Mauvais Oeil

Lunatic › Mauvais Oeil

cd • 14 titres • 61:01 min

  • 1Introduction
  • 2Pas L'Temps Pour Les Regrets
  • 3Groupe Sanguin
  • 4L'Effort De Paix
  • 5La Lettre
  • 6Si Tu Kiffes Pas
  • 7Têtes Brulées
  • 892 I
  • 9HLM 3
  • 10Le Son Qui Met La Pression
  • 11Avertisseurs
  • 12Le Silence N'Est Pas Un Oubli
  • 13Mauvais Oeil
  • 14Civilisé (Remix)

line up

Ali (MC), B2oba (MC), Géraldo + Clément Dumoulin + Marc Jouanneau + Chris + Fred Dudouet + Craig J. (production)

remarques

« Peu s’en faut que ceux qui mécroient ne te transpercent par leurs regards... » (sourate 68, verset 51)

chronique

Styles
hip-hop
Styles personnels
dark kaïra

Anathème gutsien, chrysanthème hip-hopien : Lunatic signe la fin d'une époque. Pour autant qu'on débecte son protagoniste majeur pour sa carrière solo, et sa bouffonnerie fatalement excluante, ce Mauvais Œil est tout de même, dans son créneau serré - son carcan - une saloperie aussi froide que collante. Même ceux qui détestent reconnaissent qu'il y a une odeur chez Lunatic, quand ils disent que ça pue. Et ça pue : la fin d'une ère d'innocence comme d'inventivité lyrique, celle d'un semblant de morale. La morale ? Définitivement éradiquée ; douchée d'une nuit de javel et de bleu-gris, une nuit des longs couteaux pour le rap français, où le rôle des S.A. fût tenu par toute la nébuleuse IAM... entre autres victimes. La transition de "crépuscule mélancolique" à "provocation clinique" s'est pourtant faite avec une logique très prévisible : Mauvais Oeil est la fin du début, et n'est le début de rien. Sinon du vide. Le statut culte de ce one-shot est surévalué à cause du tour de force d'écouler autant d'albums en pure et totale indépendance des radios et des labels, ça ne fait pas de doute, ce coup-là a été un genre de Straight Outta Compton à la française... Je me souviens du reste des exemplaires K7 ou laserdisc copiés passant sous le manteau comme une drogue malsaine, après la percée dans les baffles de Lunatic via le terrible "Le Crime Paie". De ma première confrontation auditive, et du rejet, aveugle... pire qu'avec 113 qui n'étaient pourtant que de la daube pour baffles de vieille merco. Lunatic ça me faisait réellement peur, bien plus que Marduk : moi, simple collégien pâle et fébrile recroquevillé derrière mes Hard'n'heavy crânement déployés pour me protéger de ces tocards en survêt' et de ce rap "aseptisale", alors que sans me l'avouer j'étais attiré par cette force binaire, plus proche musicalement que je ne le croyais de mes écoutes darkwave... tout comme les Momo de ma classe qui aimaient Lunatic étaient un peu des gothiques, sans le savoir ! NTM me semblaient chauds et groovy - autant que Lunatic me semblaient juste laids et froids. Avec un recul plus sain et même si je ne peux m'empêcher de voir en Lunatic une version "cheap" de Mobb Deep, j'ai fini par piger ce qui me mettait tant mal à l'aise : Lunatic, en fait, c'est juste moins confortable de "dark attitude" que Mobb Deep. Musicalement en dessous, mais... plus proche de nous, tout simplement. Le vrai socle de Mauvais Oeil n'est pas ses deux protagonistes - sur lesquels tout un chacun sera libre de venir glauser et se gausser - mais bien les instrus concoctées par l'équipe du 45 Scientific, qui poursuivent dans le synthétique l'œuvre organique du Time Bomb : informatiques, mais minérales, cafardeuses, comme du Havoc coupé à du Swizz Beatz sur des beats au nokia 33.10, mais qui sentent juste l'hôpital - vous aimez l'odeur de l'hôpital ? La prod de Mauvais Oeil sent cela. Pue cela. Une trame aussi implacable que chimique, dès l'intro... et tout au travers de menaces toxiques telles que "L'Effort de Paix" et ses bribes de sons electro qui s'échappent comme des chauves-souris radioactives (?), "Avertisseurs". Ou encore "Le Silence n'est pas un Oubli" et "Mauvais Oeil", aussi glaciales que du Klinik - la première étant sans conteste un sommet surtout au moment où les deux superposent leurs flows, sans parler de l'instru qui évoque l'écho des sirènes autant que la lueur anxiogène des gyrophares bleus. Puissant. Ensuite, pour peu qu'on parvienne à encaisser ce croisement oxymoron d'un MC suivant les préceptes spirituels d'Allah et d'un délinquant arriviste des plus narcissiques qui les viole tous un à un, on saisit l'équilibre unique qui se créé entre ses deux forces opposées : Côté face : Ali, le MC-musulman, sorte de Freeman du pauvre, philosophe de comptoir de kebab censé incarner le côté "conscient" et mystique du hip-hop de Lunatic, plaintif et pathétique autant qu'accidentellement magnétique ("Adam structure mon ADN"...). Côté pile : son antithèse totale, la synthèse parfaite du bouffon racaille déboulant épanoui sur le grand tarmac du capitalisme pour rafler putes et pognon, sans scrupules, armé de ce flow débile-pataud criblé d'allitérations et ponctué du plus glacial des mépris adolescents ; celui qui reste le plus controversé... Pour ma part je ne peux encore me prononcer entre rire et fascination malsaine ; une preuve comme une autre de sa profonde singularité. Les quelques invités aux couplets, cousins d'une rare médiocrité, auraient-ils dû rester sur mixtape... ou participent-ils à la racaillerie hypnotique de la chose ? Difficile de trancher. Une chose est certaine : Mauvais Œil a une ambiance, et cette ambiance surpasse les paroles. Une matière, un fluide, une émanation : froide, synthétique, funèbre. La haine ? Malgré l'édulcorant Ali, c'est elle, aussi, cette haine qui n'a pas le luxe cérébral et poétique de La Rumeur. Ni le confort lointain d'un tapis de guitares grésillant et de paroles scandinaves hurlant la fierté de racines paganistes, si je peux me permettre ce parallèle. Bien plus proche de nous et de ces égarés que certains veulent voir kärcherisés et d'autres ne pas voir, elle sent la France du dessous : blocs de béton, shit, misère sexuelle et la mythomanie comme seul arme pour survivre mentalement à l'impasse les y ont mené - autant de clichés qui sont autant de balises ancrées dans le Réel. Lunatic, c'est ici, juste ici, sous ta gueule ma gueule, avec l'haleine de la racaille, son outrage verbal, son arrogance bête et crasse, ses désirs brimés transformés en venin. Mauvais Œil regarde au plus profond du trou de balle perforant profondément le torse de cette vieille France malade, sur laquelle on crache et on tire encore alors qu'elle est à terre. Lunatic pue la rancœur, rebelle autant que corrompue. Derrière ces regards fixes, oui, Lunatic pue la plus excessive, la plus bouffonne, injuste et tenace des rancœurs. "On est venu cracher notre haine" : tout est dit d'entrée de jeu, par celui dont j'ai tu et tairai à jamais le nom dans nos archives.

note       Publiée le jeudi 27 février 2014

Dans le même esprit, Raven vous recommande...

réseaux sociaux

tags

Vous devez être connecté pour ajouter un tag sur "Mauvais Oeil".

notes

Note moyenne        16 votes

Vous devez être membre pour ajouter une note sur "Mauvais Oeil".

commentaires

Vous devez être membre pour ajouter un commentaire sur "Mauvais Oeil".

vigilante › vendredi 20 novembre 2020 - 22:31  message privé !

Tendres baisers

brianm › vendredi 20 novembre 2020 - 21:35  message privé !

Ouais il y a certainement plusieurs composantes qui expliquent ce décalage entre rap US et FR, et c'est vrai que la notion de pop/mainstream differe largement entre ces deux cultures (suffit de constater la différence entre Doggystyle et Première Consultation en terme de hits de l'été).

@vigilante merci, au revoir

Note donnée au disque :       
(N°6) › vendredi 20 novembre 2020 - 19:42  message privé !
avatar

Ça ira, merci bien. Pour discuter faf, y a du Peste Noire disséminé ici et là.

@Dariev : oui, c'est intéressant, je suis plutôt d'accord avec l'effet de masse d'un genre en particulier, surtout du moment où il devient mainstream (après, il est devenu mainstream en France en passant direct par la case variété, via Solaar, Gynéco, Je danse le MIA et La fièvre pour le dire très très vite). Après le mec de Blink, on aurait surtout du lui reprocher de faire du Blink.;)

Note donnée au disque :       
vigilante › vendredi 20 novembre 2020 - 19:40  message privé !

Je ne renie aucun de mes commentaires. Les fafs d'aujourd'hui ce sont tous ces mecs là. Ceux qui ne le comprennent pas bon courage. Pour vos mômes surtout.

dariev stands › vendredi 20 novembre 2020 - 18:27  message privé !
avatar

C'est marrant, y'avait une interview du batteur de Blink-182 vers 2001 justement, qui parlait du 2 poids 2 mesures dans un autre sens, en disant "tout ce qui ne fait même plus tiquer dans le rap, on nous le reproche à nous"... à mon avis, l'effet-masse joue plus que tout : dès qu'il y a pléthores de groupes à message "criticable" dans un même genre, ça passe plus facilement à la trappe. Dès qu'un artiste se démarque trop, on va scruter plus. Et bien entendu, dès qu'un truc devient ultra-mainstream... (sinon, perso, je trouve que Booba sans Ali ça me fait quand même un peu l'effet de l'huile piquante sans la pizza, mais bon j'aime la pizza, alors que j'aime pas trop Lunatic, donc bon)