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Wire › 154

cd • 13 titres • 44:27 min

  • 1I Should Have Known Better
  • 2Two People In A Room
  • 3The 15th
  • 4The Other Window
  • 5Single K.O.
  • 6A Touching Display
  • 7On Returning
  • face B
  • 8A Mutual Friend
  • 9Blessed State
  • 10Once Is Enough
  • 11Map Ref. 41ºN 93ºW
  • 12Indirect Enquiries
  • 1340 Versions

informations

Produit et arrangé par Mike Thorne et Wire

Les rééditions cd comportent toutes en bonus le EP "154 Ep" offert avec l'album vinyle original, et qui sera chroniqué séparément.

line up

Edvard Graham Lewis (basse, chant, synthétiseur, percussions), Colin Newman (chant, guitare), B. C. Gilbert (guitare, chant), Robert Gotobed (batterie)

Musiciens additionnels : Hilly Kristal (chant basse sur "A Mutual Friend" , Kate Lukas (flute alto), Tim Souster (violon alto électrique sur "A Touching Display"), Mike Thorne (claviers, synthétiseurs), Joan Whiting (cor anglais sur "A Mutual Friend")

chronique

new wave / post punk / rock alternatif / post-punk expérimental

154, quel titre à la con. Il s’agit de l’exact nombre de concerts joués par le groupe quand sort cet album. Un album aujourd’hui devenu aussi culte que Pink Flag, longtemps retenu dans les encyclopédies diverses pour son côté plus accessible. C’est qu’on tient là l’une des pièces les plus étranges de tout le genre post-punk. En fait, ce n’est que dans les années 2000 que la modernité hallucinante de Wire a sauté à la figure de tout le monde, et c’est en grande partie du à ce 154. Wire continue d'expérimenter sur un canevas pop, mais avec une froideur et un détachement qui le place d’emblée à des lieux de, au hasard, Be-Bop Deluxe ou 10cc. Tortueux est le mot qui va comme un gant à ce disque, à ce son de guitare malsain, ni agressif ni lancinant, d’ailleurs complètement avant-gardiste pour son époque. Déjà, en ces temps pré-shoegaze, Wire venait de créer un précédent en enfouissant le moindre de ses "riffs" sous des effets et une reverb nauséeuse. Tout est tellement noyé dans la production brumeuse comme un après-midi pluvieux dans le larzac qu’on en oublie totalement que sur plusieurs titres, c’est Graham Lewis qui est passé au chant. Moins robotique que Newman, il n’en cultive pas moins la distance et la déshumanisation jusqu’à en être parfois inquiétant. Quand arrive la pièce centrale, A Touching Display, et son long développement sournois, on est perdu dans une crypte aux murs gélatineux… Que fout une guitare doom – doom ! - sur un album de post-punk de 79, sérieux ? La volonté de contrôle du groupe est ici à son comble… à l’image des principaux groupes de post-punk cette année-là, ils livrent une création entièrement bidouillée en studio, aux basses gonflées comme dans le disco, mais jouées de façon évidemment oblique… En bon esthètes, ils tirent les ficelles de nos synapses sans encombre, capables de cumuler riffs anguleux jusqu’à ce que l’angoisse monte (Two People in A Room, stressé et sans but) ou d’accoucher de mélodies imparables. The 15th, par exemple, est un tube du niveau de Outdoor Miner – c'est-à-dire inoubliable – mais avec une énorme couche de synthés lynchiens enveloppant le tout comme du film plastique autour d’une livre de coke. C’est tout aussi chimique et destiné à tromper la vigilance. Et c’est la chanson que tous les groupes de revival post-punk ou d’indie rock essayent de pondre depuis 10 ans, sans en avoir l’once du mystère. Qui, par contre, a déjà essayé de se lancer sur les traces, à peine visibles dans cette neige carbonique, de A Mutual Friend, détestable petite compo qui tourne autour de sa victime pour mieux lui administrer une dose de curare (sont-ce des cris,en fond ?). Et que dire The Other Window ? Un cauchemar absolu, ni plus ni moins. Mais le plus troublant est que tout cela passe sans aucun encombre en fond sonore, sans jamais heurter l’oreille (la faute à ce son traître en diable). On parle d’un groupe qui a embarrassé la presse pendant au moins 20 ans, avant de devenir des marottes ‘respectables’ conséquence de leur incroyable popularité dans le monde entier, jamais démentie depuis cette première trilogie d’albums. Car les punks et indie kids américains ne sont pas les seuls à s’être abreuvés ici. Un petit coup d’œil aux lyrics ou aux tourments calculés de I Should Have Known Better indique que les goths ont eu la même idée. Et ce n’est pas tout… Il est frappant de voir à quel point le feeling qui se dégage de ce 154 est celui d’un album d’électro, du genre cérébrale, anglaise. C’est donc à écouter au casque sous peine de passer à côté du truc. Ces drones qui font mal au crâne sur vos enceintes s’y révèleront curieusement enveloppants, tout au long de ce qui s’avère être le disque à la production la plus dense et éloignée des standards 70’s de cette fin de décennie. Rien n’est naturel, tout est puissamment cybernétique, soigneusement aseptisé et lobotomisant ; jusque dans les paroles, le plus souvent déclamées en mode spoken word impassible, avant d’imprévisibles accents théâtraux. Ce que Newman semble décrire dans le dérangeant et génial 40 versions, c’est l’aliénation de notre monde actuel, la confusion devant les trop grandes possibilités de la technologie (‘I never know which version I’m going to be’) et l’information fracturée qui entrave notre vision (‘When you miss the beginning and you miss the end’). C’est sur cette note embarrassante que Wire allaient laisser le punk alors agonisant, pour ne revenir que 8 ans plus tard. En attendant, ceux qui veulent connaître la suite de la lutte fratricide homme/machine, commencée avec Kraftwerk, peuvent se tourner vers les méfaits de Tubeway Army cette année-là.

Très bon
      
Publiée le vendredi 12 octobre 2012

Dans le même esprit, dariev stands vous recommande...

chronique

cold wave / post punk / new wave / gothique / "am i laughing or crying ?"

Des lignes droites et des ondulées. Des rigides, des liquides. Des vagues, des angles... et déjà cette idée que les musiciens de Wire partent nager chacun dans leur direction, peut-être. Album écartelé, multi-schizo ; et paradoxalement cohérent. Quels adjectifs utiliser, encore, au sujet du sensuellement insolite et froidement fantastique 154 ? Et quel groupe sort une telle musique en 1979, à peine deux ans après avoir fait un Pink Flag ? Il existe tant de mots dans la langue française, pour décrire Wire, pour tenter de dire avec exactitude, ce qu'est Wire... Et il n'en existe pourtant aucun, pour mettre précisément le doigt sur ce qui fait leur particularité profonde - osons le terme, puisqu'après tout nous parlons de Wire et qu'il ne sera jamais plus adapté vu l'intelligence extra-humaine de ces drôles de spécimens : leur idiosyncrasie. Wire ont influencé mille groupes, nous le savons... Et ça ne fait pas tout, voire rien en soi musicalement. Mais Wire fait sa musique comme aucun autre groupe, c'est ça le plus important. Et cette musique qui est le début de tant de choses n'est au fond l'embryon de rien : elle est déjà la fin d'un processus. Une phase terminale en avance.

154 sonne déjà comme quelque chose de postérieur à sa descendance. Cliniquement. On peut jeter des ponts vers la pop des Beatles comme vers le krautrock, on peut voir nettement leur filiation avec toute la scène alternative américaine - plus qu'anglaise je dirais... ça ne change rien au fait que Wire ne sont que Wire. Et que personne ne fait du Wire mieux que Wire. Un Câble, un branchement de leur dimension, à la nôtre. Une pochette, donc, qui traduit leur paradoxe : rigide, leur musique est pourtant si liquide. Truffée d'effets, elle est si limpide... Compliquée, elle est si directe... Anguleuse, géométrique, elle est pourtant si émotionnelle, quand on apprend à la connaître. Et elle tranche. Une apparition.

"In an act of contrition, I lay down by your side / It's not your place to comment on my state of distress"... Précision mélodique, rythmique, maniaque, voix si singulière de Lewis, ce neveu méconnu de Scott Walker, paroles digne d'un Maurice Pialat à l'anglaise, on voit l'ambiance sympa qui se dessine, déjà.

L'hyper-obsédante "I Should Have Known Better", peut-être l'incarnation la plus pure de la cold wave à mon sens. Trop froid ? L'organique "Two People in a Room" déboule tout schuss pour la friction des extrémités. N'entend-on pas ici la naissance d'un gros pan du rock gothique - le plus arty bien sûr mais pas que - en même temps que celle de Sonic Youth, groupe dont l'invention eu lieu non pas à New-York mais à Londres (si Moore et Gordon ont pas été marqués au fer blanc par ce titre, je veux bien quitter mes fonctions) ? "The Other Window" ne sonne-t-elle pas comme une antichambre façon hôpital psychiatrique, de ce que Bowie faisait alors avec Low ? Que vient faire au milieu de tout ça la charmante mélodie de "The 15th" ? Et la chanson pop magique, comme une proto-britpop aux relents glam rock lumineux, d'une "A Mutual Friend" ? "Map Ref. 41ºN 93ºW" est-elle une variation sur "Bring on the Nubiles" des Stranglers ??? N'est-ce pas le Wire adulte des années 2010 qu'on entend déjà sur "Blessed State" ? Wire ont-ils eu accès secret au voyage dans le temps ? De quelle époque sont-ils vraiment ? Comment les mecs faisaient pour passer de Chairs Missing à un tel album, en un an même pas ? Pourquoi "40 Versions" me fait penser à Holy Motors, avec son trip psychologique "quadraphénique" (écho à Quadrophenia des Who ? Who/Wire, sûr que "Baba O'Riley les a marqués eux aussi).

Et puis il y a cette "Single K.O." et son riff sinistrissime et gris-de-chez-gris entre Black Sabbath et Bauhaus, et son coup de polish-finish mélodico-synthétique proto-Depeche Mode, un moment batcave avant l'heure (Colin Newman produira quelques années plus tard un certain If I Die I Die et ce sera tout naturel) qui annonce la venue de ma favorite du disque et peut-être de toute la carrière de Wire : l'hallucinée et hantée "A Touching Display". Trou noir mental, qui nous rappelle que la glace elle aussi peut brûler. L'intro laisse vagir des parasites sonores se tortillant, qui sont comme la transcription sonore des motifs ondulés abstraits de la pochette. Le chant d'abord froid et austère à mort de Lewis se mue ensuite une magnifique grandiloquence romantique. Pas de pathos, pas d'humanité blessée chez Wire ? Ah bon vraiment ? En êtes-vous si sûrs ? Les mecs touchent ici à un absolu de rock gothique, et ne le savent même pas - puisqu'ils s'en foutent autant qu'une Siouxsie Sioux. C'est juste en train d'arriver. La sonorité, tonalité, ce-que-vous-voulez, de la guitare sur cette beauté brute des années post-punk, quelque part entre les moments les plus purs de Joy Division et de Sonic Youth, est un moment d'absolu.

C'est de l'émotion et de l'ambiance crues de chez crues, admirable en tous points. Et c'est "juste" Wire, vous savez : les artistes contemporains. Les mecs sans maquillage, sans tatouage, sans fringues originales, qui ont juste l'air d'aller au bureau (entre deux moments de loisirs de leur secret - et dieu sait si le jeune Colin Newman pourrait incarner ce Patrick Bateman qui n'existe pas encore !) Admirez. Assimilez. Tout est là.

Wire n'expliquent rien : ils font. Intellos, trop intellos ? Ce sont les chroniqueurs et les critiques qui se branlent le cerveau sur leur musique, beaucoup plus qu'eux assurément. Leur musique se suffit à elle-même, elle frappe le réel, la tête et aussi - sans prévenir - le cœur. C'est ça Wire. Ceux qui préfèrent les réponses aux questions iront voir ailleurs. C'est ça l'art, il faut croire. Pensez Kubrick, c'est aussi con que ça, et c'est d'abord complexe par tout ce qu'on y projette : on analysera tant qu'on voudra, parce que c'est notre prurit mental de petit chroniqueur ridicule qui déguste quand il faut juste goûter - ici il faut d'abord ressentir. Expérimenter. Une Ambiance, sans prédécédent... et des formes, qui se meuvent en tous sens dans un tout polymorphe mais diablement cohérent. Merci à Mike fuckin' Thorne encore, pour l'enrobage-glaçage. La froideur futuriste, dystopique, pourrait-on dire orwelienne, d'un Wire au sommet de sa première incarnation... si de tels adjectifs avaient vraiment du sens dans le monde inter-zone de Wire, au-delà du réel, et pourtant bien ancré dans ce réel, fiché dans notre dimension musicale comme une arme blanche de forme extrêmement inhabituelle.

Un cancer fantastique. Un album qui ne fait que se bonifier au fil des ré-écoutes, comme ses deux prédécesseurs. Terrifiant, tout simplement terrifiant. De fraîcheur, de noirceur, d'ambiance pure. De connections, de tensions, de mystère, d'originalité franche et radicale. À réécouter sans modération. Chef-d'œuvre éclaté, suspendu dans sa dimension.

Chef-d'oeuvre
      
Publiée le samedi 31 mai 2025

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Ignus Envoyez un message privé àIgnus

Dire qu'il m'a fallu plus de 20 ans pour découvrir que The 15th n'est pas un titre original de Fischerspooner...

Gouzi Envoyez un message privé àGouzi

voir peut-être aussi, moins connus, Be Bop Deluxe ? texte du lien

Raven Envoyez un message privé àRaven
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Ils ont en effet viré plus robot-rock avec Black & White (des amoureux des Doors qui font dans le kraftwerkien c'est pas banal), mais cette mutation avait en fait commencé sur le morceau en question, "Bring on the Nubiles", un des trucs les plus zarbs et sales de 77.

"où Wire sont-il allé chercher leur influences !?!" ben Teulzbi, Neu!, Ramones, Bowie, déjà...

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Gouzi Envoyez un message privé àGouzi

Autant il y a des morceaux et des albums des Stranglers que je connais bien ( voir plus) autant certains comme No More Heroes me sont passés à coté. Et ce bring on the nubiles aussi, du coup. Mais en l'écoutant de plus près, il m'évoque plus le coté robotique que les Stranglers développeront sur l'album suivant, Black and White, et qui n'avait (d'ailleurs) pas franchement cours sur leur précédent et premier album. Map 51 est quand même beaucoup plus mélodique je trouve.

En tous cas ça soulève une question à laquelle je n'ai toujours pas trouvé de réponse à l'heure qu'il est : où Wire sont-il allé chercher leur influences !?! Ça ne me saut pas aux oreilles en tous cas, contrairement à leur descendance !

Raven Envoyez un message privé àRaven
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Tiens je vois juste que tu as édité ton com Gouzi. Ben pour te répondre sur la comparaison avec les Stranglers, écoute la Map 41 bidule, vers 2:15 ! J'y ai pensé direct... mais c'est ptêtre juste moi, hein.

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