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Grateful Dead › Workingman's Dead

cd • 8 titres • 36:43 min

  • 1Uncle John’s Band4:42
  • 2High Time5:13
  • 3Dire Wolf3:13
  • 4New Speedway Boogie4:05
  • 5Cumberland Blues3:15
  • 6Black Peter5:42
  • 7Easy Wind4:59
  • 8Casey Jones4:24

enregistrement

Enregistré aux Pacific High Studios, San Francisco (Californie) par Alembic. Produit par Betty Cantor, Bob Matthews et le Grateful Dead

line up

Jerry Garcia (guitare, steel-guitar, voix, composition), Mickey Hart (batterie), Phil Lesh (basse, voix, composition), Ron "pigpen" Mckernan (claviers, harmonica, voix), Bob Weir (guitare, voix)

Musiciens additionnels : David Nelson (guitare acoustique sur 5)

remarques

L’édition CD Rhino de 2001 contient sept titres bonus (dont six morceaux joués en concert et un mix alternatif de New Speedway Boogie). La version du disque ici chroniqué est une édition CD Warner non datée sur l’objet, référencé 7599-27184-2.

chronique

Bizarre, cette pochette. Précisément pour ce qu’elle a de… Normal. Pas de saturations de couleurs qui crament la rétine, pas d’enluminures, de chromos décapés aux acides ; nul ésotérisme, mandala un peu naïf ou sourdement sinistre ; pas d’allégorie, d’avatars védiques perchés, perdus au fond du trip… Une photo sépia, à la place. Délavée, vieillie. Les membres du groupe, pleinement reconnaissables – un peu flous mais tels qu’en eux-mêmes. Quoi qu’à bien y regarder, quelque chose d’autre pêche. La vêture, nommément. Garcia et les autres ont troqué leurs hardes hippies contre d’autres chiffons : cache-poussière XIXème, stetsons et denim. Tenues de cowboys. D’hommes des villes champignons, à l’époque des grandes expéditions vers l’Ouest. Un détail, certes, fait incongru, déplacé, dans la reproduction d’époque : cette publicité 7Up, à l’arrière-plan, à côté du type affalé sur les marches. On imagine que les cohortes chevelues qui suivaient le groupe ont pu en tirer une bien drôle – à quelques mois seulement du Live Dead, sommet psychédélique, grand moment de dérives en des plaines bien plus célestes – en découvrant l’objet. Car tout, dès ce cliché jauni, annonçait la terre ferme. Le retour aux racines brutes, dénudées. Non que le Dead s’en soit jamais vraiment éloigné, dans ses concoctions – blues, bluegrass, un certain swing de leurs terroirs, avaient toujours été là, éclatés ou pas, déformés, passés par les visions, certes. Mais le changement, là, s’entend aux toutes premières secondes. Ce disque sera… Country. Country blues, d’accord. Musiques de saloon, volontiers, de Honky-Tonk, plutôt que de pelouses aux fumeroles multicolores. Hommage aux anciens, alors ? Pas sur. Reconnaissance, par contre, de ce que ces types encore jeunes portaient de ceux-là dans leur ADN. De ce qu’ils en étaient les continuateurs, la lignée. Raconteurs, vagabonds aux mille domiciles, les bus repeints et les tournées en lieux et places des trains pris en loucedé, des fuites et quêtes vagues, d’une cité, d’un bled à l’autre. Étonnant retournement ? Peut-être pas tant que ça. Une époque, à vrai dire, s’effondrait quelque peu. Vu d’ici, de maintenant – l’actualité d’alors étant passé à l’histoire – ça semble même évident. Le rêve hippie faisait pire que chanceler. Sur les crimes locaux, les catastrophes mondiales, les petits commerces d’idéaux qui très vite s’étaient mis en place – puis peu à peu s’étaient perfectionné – ne pouvaient plus cacher leur natures frelatées. A bien y regarder, Workingman’s Dead n’est pas un cas isolé, ni même un signe tout premier. Dès 1968, The Band, lassés des giclées d'étincelles – ce sont ceux-là même qui envoyaient les gerbes, un an plus tôt, à peine, encore, derrière un Dylan en plein accès de doigts dans la prise – avaient sorti leur Music From Big Pink tout en acoustique, en mélancolie simple et regrets délicats, nostalgie des cieux et des ondes clairs ; d’une poésie limpide, comme émanée de l’atmosphère des petits bourgs, loin du tollé des quartiers nouveaux. Et puis peu de temps après, aussi – en 1971 – Little Feat – groupe constitué pour l’heure d’anciens Mothers of Invention et d’anciens Magic Band – allait graver un premier disque qui face à la déconfiture prônerait – lui – la fuite en bahut, le retour à la route et à la contrebande ; aux pedal-steels et aux frontières où de tout temps se monnayaient les libertés provisoires. L’époque, il faut croire, se prêtait à ces retours, à l’apaisement – même temporaire – du son, à cette mise au vert. A tout prendre, Workingman’s Dead – comme les deux autres cités – n’est qu’un des points les plus saillant, vue la notoriété du groupe, de ce mouvement général : s’agripper aux repères, redescendre dans les tours quand l’horizon vacille. Sans cesser de bouger, certes – surtout pas – pour ne pas se figer dans les décombres annoncés. Les structures – délaissant pour le moment les jeux de variations sans fin qui culminaient sur le Live Dead – s’y resserrent, s’allègent ; lignes mélodiques affirmées, harmonies franches. La plus longue des six chansons plafonne à moins de six minutes. Le changement de son, surtout est spectaculaire : cordes à peine amplifiées, banjo joué tel quel ; orgue en touches, en demies teintes, presque, plutôt qu’en nappes, en envahissements ; les deux percussionnistes, ici, ne semblent plus se poursuivre en polyrythmies qui mutuellement se piègeraient – elles dessinent, cette fois, tendent un espace épuré, lignes claires sur quoi roule la musique, le cheminement, plutôt que de glisser, de dériver. Les voix se font chorales, harmonisent, en envolées précises, en voûtes exactes. Les passages manifestement improvisés, même – sur la deuxième face du vinyle, surtout, à partir de Cumberland Blues – changent l’empan de leur pas. Se dépouillent des ornements en flammèches psychédéliques. Se tissent en traits clairs, immédiatement lisibles. L’électricité – cette fois-ci nue ou presque – jette un éclat, une luisance, sur les volumes de ces chansons qui désormais ne semble pas vouloir les enfler, ni les transpercer. Le Dead, au vrai, repasse – en route vers les sources – par le rock’n’roll des décennies précédentes. Celui de ses débuts, aussi. A ceci près que le groupe, entre temps, à compris l’art d’écrire ; a appris celui d’étirer, de resserrer, de contracter jeux et périodes. Celui de raconter. Et le verbe, ici, se fait lui aussi plus direct. Là, pas d’obscur symbolisme parnassien, de saga cosmique tenue dans quelques vers. Ce sont, sur les deux faces du disque des histoires modestes qui se disent. Des aspirations simples qui tournent à la complainte. De cette poésie plus brute la mélancolie qui parfois affleurait, aux chapitres précédents – défaite maintenant des brumes qui l’enveloppaient alors – émerge touchante, évidente, cœur même du pays qui se dessine. Workingman’s Dead, n’est pas une trahison, pas même un retournement. C’est un autre chapitre dans la Geste Américaine dont le groupe, dès le départ, avait entrepris l’écriture, le récit itinérant, d’un point à l’autre des topographies. Cette page là – plus que toutes celles, sans doute, qui avaient précédé – narre la solitude, à vrai dire, de l’individu américain ; son aspiration, certes – Uncle John’s Band – à la communion, à l’union ; ses replis et élargissements obligés, parfois – New Speedway Boogie – vers les déserts et les montagnes ; la mort cruelle, aussi – Dire Wolf – qui l’y attend s’il y manque l’heure du refuge ; l’écrasement quotidien – au fond de la mine – où le confine la logique du continent industriel ; et les locomotives – Casey Jones – lâchées entre les mains de conducteurs au regard effacé par la poudre (plutôt amusant, d’ailleurs, d’entendre une chanson qui semble dénigrer l’usage d’une drogue, de la bouche de Garcia)… Les épisodes, ici, les faits, sont dits en nouvelles limpides, concentrées – détachées, aussi, de ton, plus que jamais. Le Dead, bientôt, redescendrait vers ces foyers, ces sentes poussiéreuses, dérobées, ces façades de bois, ces wagons clandestins, ces larges routes, enfin. L’introspection – le souvenir vécu, les changements sentis dans les vies de ces hommes – se mêlerait aux Mythes. Le groupe y trouverait – à mon avis – une forme plus aboutie, plus achevée, plus aérée, aussi, de cette nouvelle façon de dire ; d’autres couleurs en jailliraient, multiples, irisées. Des fragrances, des brises, la troisième dimension. Pour l’instant, que notre œil parcoure l’image au charme étrange, la scène saisie qui orne la pochette – et les portraits, aussi, au revers du volet. Qu’il se rendre à l’évidence : que rien, sous ce grain-ci, ne peut faire pieu mensonge.

note       Publiée le jeudi 4 juillet 2013

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Note moyenne        2 votes

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Dioneo › vendredi 22 août 2014 - 22:48  message privé !
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Ah mais attention hein ! Une fois que j'ai accroché j'ai bien insisté aussi... Mais pas encore tout écouté, non-plus, vus aussi les dizaines - centaines ? - de live existant, même en restant sur les choses sorties officiellement. (Et vue la longévité du groupe, aussi, c'est sûr).

Et j'aime beaucoup Blues For Allah également, tiens. Le terme "funky" n'est pas du tout abusif pour celui-là, c'est clair - versant rythn'n'blues canal historique (et toujours sous prod' ouais - la mélodie "orientale" du morceau titre, dedieu, ce que c'est bon dans le genre !). C'est vrai encre pour des disques genre Terrapin Station, d'ailleurs, un peu Mars Hotel... Où ça se rapproche pas mal des Little Feat "tardif" par moments, tiens. Bon, pas forcément mes préférés - pour les deux groupes - les derniers cités mais... Voilà, y'a souvent du très bon "dans le lot"...

(Et pour finir, t'inquiète que pour ton pseudo - ça c'était vu - hein, ouais, eh eh).

Aoxomoxoa › vendredi 22 août 2014 - 22:39  message privé !

J'suis un grand fana du groupe mon pseudo pour le prouver, les premiers jusqu'au début des années 70 sont énormes si on aime la musique trad américaine (blues, country, folk...) et la musique psyché cote ouest mais ils ont fait de belles choses après aussi, j'adore le funky "Blues for allah" par exemple, enfin c'est pas Kool and the gang non plus c'est le funk vu par le Dead et avec eux rien n'est simple. Après je m'y pers un peu dans les énormes sorties de titres rares et autres bizarreries. Mais je suis jeune j'ai le temps mais pas le fric donc ça mettra le temps qu'il faudra.

Note donnée au disque :       
Dioneo › vendredi 22 août 2014 - 20:01  message privé !
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En fait moi non-plus ! A vrai dire j'ai même mis un moment à vraiment écouter et aimer ce groupe en dehors d'American Beauty (que je préfère toujours à celui-là, d'ailleurs). Pour ma part j'y était entré ensuite via le Live Dead, plus loin dans l'œuvre (faut dire qu'une bien douce voix me l'avait soufflé alors).

SEN › vendredi 22 août 2014 - 19:55  message privé !

C'est purement anecdotique mais c'était un des disques préférés de Philip K. Dick ! J'y pense à chaque fois que je vois cette pochette ! Faut que je rejette une oreille là dessus la première écoute m'avait pas transcendée !

22goingon23 › jeudi 21 août 2014 - 20:31  message privé !

Et pour la "Geste Américaine" : trink, pssscchhhttttt, glouglou glouglou.... Hail!The 7Up