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Grateful Dead › Live Dead

cd | 9 titres | 73:55 min

  • 1 Dark Star [23:19]
  • 2 St. Stephen [6:32]
  • 3 The Eleven [9:19]
  • 4 Turn on your Love Light [15:05]
  • 5 Death Don’t Have No Mercy [10:28]
  • 6 Feedback [7:49]
  • 7 And We Bid You Goodnight [0:37]
  • 8 (Hidden Track) [2:45]
  • 9 (Hidden Track) [1:01]

extraits audio

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enregistrement

Enregistré live au Fillmore West, San Francisco (Californie), le 27 février 1 et 2 mars 1969 ; et à l’Avalon Ballroom, San Francisco (Californie), le 26 janvier 1969.

line up

Tom Constanten (claviers), Jerry Garcia (guitare, voix, composition), Mickey Hart (percussion), Robert Hunter (paroles), Phil Lesh (basse, voix, composition), Ron "pigpen" Mckernan (voix, congas, orgues sur 5), Bob Weir (guitare, voix)

remarques

Les plages 8 et 9 – respectivement une courte version studio de Dark Star et un spot radio destiné à promouvoir l’album – sont des bonus non crédités sur la pochette de l’édition CD digipack Warner parue en 2003.

chronique

Le pic du rock psychédélique, versant américain ? Peut-être bien… La fin d’un moment, aussi, dans cette histoire des matières brassées, des couleurs altérées. Mais peu importent au fond les anthologies, la certitude qu’ici où là se trouve le sommet des longues carrières. Admettons. Et puis il n’y a pas que la drogue, dans la vie. Pas que non plus – en Amérique en mille neuf cent soixante neuf, en Noirs ou en Blancs, en teintes sursaturées – les seules fin de lignées, fin du fin de l’aboutissement, du blues, du bluegrass, des bayous et terroirs. Entendons nous bien : que l’univers du Grateful Dead, toute sa musique – et ce disque là parmi tous, les concerts qu’il nous donne à entendre, ce moment particulier dans le long voyage du groupe – soit nourri, gavé de LSD et autres fumettes, personne n’en doute, nul ne le niera. Que sans ce carburant, ces adjuvants là, l’idée même ne leur serait probablement pas venu d’étirer ainsi leurs matériaux, d’y plonger pour chambouler les charges atomiques, muter, permuter les particules pour que la matière prenne et coule à l’encan de leur délire. C’est indéniable. Les longues dérives triturées, découpées, mêlées aux manipulations et enregistrements de studio sur Anthem of the Sun, ce Live Dead nous les donne a entendre in-extenso. Et ça n’échappe pas à l’oreille : tout ça est joué dans une espèce d’apesanteur, les pieds bien plantés sur les planches mais la tête en montée vers un drôle de cosmos, la volonté dilatée, le jeu rendu élastique. Certes il y a bouffées, accalmies qui cherchent, emballements hallucinés, quelque peu. Et c’est vrai qu’il y a ces racines – qui ont toujours attaché le Dead, de plus près que d’autres, au même moment, dans les mêmes parages, à la lignée des raconteurs errants, cowboys et hommes de chemins de fers, Affranchis sorti des plantations ou des marécages. Blues, donc, électrique, étiré, encore une fois ; ça n’est pas par hasard que le groupe reprend là le Death Have No Mercy du Révérend Gary Davis. Version assez terrassante, d’ailleurs, voix brute et presque maladroite, étranglée, finalement touchante ; orgue poignant, bleu nuit, profond, consumant lentement la tranquillité ; guitare en zébrures lyriques, en phrases qui fuient Celle Qui Talonne. Il y a tout ça, bien sur. Mais pas que. Mais pas tout de suite, lorsqu’on lance le disque. Parce qu’aussi, parce que d’abord, il y a… Le jazz. Un autre. Dans les doigts, les esprits de ceux qui jouent, dans l’articulation et puis la liberté. Dans les savoirs qui cherchent à rendre fluide, autant qu’à laminer, à propulser le temps. Rarement, ailleurs il sera si évident que cette musique là – cette AUTRE musique américaine, propre à ces terres, voix circulées d’un État à l’autre, en tout sens ; celle qu’ailleurs, à la même époque, certains s’appropriaient, reprenait en la nommant Great Black – est à ce point à l’œuvre, fait socle et fait travail, dans celle des Californiens. Fait partie du geste. De la respiration. Et nulle part, sans doute, qu’en cette longue pièce partout louée, toujours retenue lorsqu’on en vient à celui-là – l’immense Dark Star, ses remous camouflés en immobile, ses flottements qui basculent l’attention. Magnifique, pleine d’ombres et de luisances, son très court texte enchâssé, en deux occurrences, dans les longues improvisations, comme une suspension ou une reprise de souffle, un soudain point d’équilibre précaire avant de retourner aux grands vents stellaires. Cette fameuse "télépathie" qu’on prête souvent au groupe, joue là en plein, à pleine maturité, soude et anime les lignes, les poussées, les mouvements. Et j’insiste : la cohésion avec laquelle s’ébranle la pièce – voix indépendantes mais jamais discordantes, mêmes visées, libres trajectoires, contrastes, ambigüités harmoniques fertiles – est proche parente de celle dont s’emparaient, par exemple, Miles Davis et ses changeantes cohortes, exactement au même moment. Pour une musique toute autre, bien sûr ! Avec la même audace, pourtant. Sans que personne – circuits de concerts coïncidents ou pas : les Fillmore East ou West, ça vous dit quelque chose ? A eux tous, oui, c’était terrain commun – ne tente même de décalquer la manière des autres. Ce qui est jazz, ici, ce ne sont pas les compositions, les enchaînements d’accords – certaines de leurs altérations par contre, oui, clairement. Ce sont, plutôt, des phrasés, des latitudes permises, des unissons lâchés puis repris, des déplacements d’accents faits sans concertation préalable mais d’un commun mouvement, d’une même nécessité sentie. C’est un certain plaisir du jeu, aussi, qui trouve son bonheur dans l’instable et sa libération dans les bouts rephrasés. Et il faut bien admettre que ça tient du miracle – mais celui-ci s’appelle écoute, s’appelle travail, s’appelle heures innombrables à tourner, répéter, essayer, reprendre au point choisi, défaire les routines – ce jeu d’ensemble qui jamais ne se fixe mais jamais ne nous perd. L’incroyable complémentarité des guitares de Jerry Garcia et Bob Weir – l’imagination rythmique du second, ses renversements, ses variations, ses subtiles déplacements de tons, canevas mouvant sous les traits enluminés du premier ; la basse de Phil Lesh – on ne se rend pas toujours compte à quel point celle-là fait assise et moteur, lest et houle, chez eux ; les deux batteries qui se poursuivent, se chassent, s’embrassent ; l’orgue qui enfle, étend, embrase l’espace. Ce qui est beau, là-dedans, c’est que l’intuition ne nie pas la complexité, ne tourne pas au faible réflexe ; c’est que l’improvisation, pour cette fois, la matière, semble exsuder dans l’instant la structure, les proportions, plutôt que d’en sourdre, d’en découler. Tout est changé : St. Stephen, survenant à l’orée de ces incroyables vingt-trois minutes dix-neuf, leur succédant presque sans qu’on s’aperçoive, quelques notes annonçant un changement de lumière pourtant assez frappant, n’a pas la même forme que sur Aoxomoxoa, l’album studio sorti un peu plus tôt. Ses parties, leur ordre, sont changées. Sa durée moins concise. Peu importe, d’ailleurs, que l’une ou l’autre des versions ait été jouée, gravée avant l’autre : la musique du Dead, à cette époque, est malléable, mobile par vocation, jamais arrêtée. Pourtant, ici, toujours pleine, foisonnante mais sans inutiles excroissances. Évidente même lorsqu’elle se joue sur de curieuses métriques (The Eleven – comme son nom l’indique – qui ne perd pas le groove quand il passe en 11/8). Bien sûr, on peut lâcher la rampe sur certains passages – mon attention renâcle presque toujours, pour ma part, à suivre jusqu’au bout Turn On Your Love Light et son allure de Rhythm and Blues Cowboy – mais jamais rien ici ne sonne… "Faux" dirais-je. Jamais la musique ne se vide de vie, la virtuosité ne s’égare en pure démonstration technique. Technique il y a – et plus fine, plus pointue, ici, que jamais auparavant ; plus serrée, plus idoine que bien des fois après – mais seulement pour ouvrir un peu plus le champ. Et qui avant la fin se dissout dans le bruit des machines en surcharge – Feedback, se nomme la plage. Et le jazz comme le reste se liquéfie et brûle autour des amplis bouillants. Le reste : acides, et mort en terre de la Grande Union. Blues. Rock. Poussées exploratoires, gammes familières. Hallucinations d’hymnes. Et le concert – c’en sont en fait plusieurs, choisis, découpés, réunis, mais rien ne se voit des sutures – s’achève sur une berceuse. Chanson caribéenne, succès de radio légère. A capella d’un autre temps, qui bizarrement se loge parfaitement à cette conclusion... Dans le fond, peut-être bien que oui : ce disque est le point culminant. D’une époque, au moins dans la vie d’un groupe. Le pendant – dans sa dimension publique, là ou l’autre était une phénoménale plongée, via le studio et ses machines – du fantastique Anthem of the Sun sorti l’année d’avant. Sa pièce jumelle, presque son revers. L’âge Classique du Dead – paradoxale, puisqu’il apparaît comme le temps des formes transitoires, des pures tentatives, de l’insaisissable en guise de guidée – s’achève à cet instant. Le groupe lui-même, sans-doute, n’avait pas conscience de ce qu’il refermait. Le disque, à vrai dire – et c’est encore plus beau – avait surtout été envisagé par Warner comme un objet peu coûteux et facilement rentable, pour combler le déficit des deux albums précédents (heures de studios innombrables, tâtonnements incessants, dépenses folles que les ventes n’avaient pas amorties). De fait, presque tout de suite – le groupe, alors, jouait déjà devant des foules – le disque s’est écoulé en masse. Seulement, l’époque allait changer. Brutalement, on le sait : 1969, c’est l’année où le rêve hippie – l’illusion hédoniste, aussi, qui s’y faisait commerce – allait prendre quelques coups dans l’aile dont il ne se relèverait guère. Le Dead, lui, se réinventerait vite, se continuerait autrement. Abandonnerait – en studio, surtout – ce génie fraîchement trouvé qui fait ici merveilles, des pièces décloisonnées, des lancées et rebonds plus loin que le champ de vision. Ferait mine de volte-face : aux racines, aux terres, aux chemins des pionniers ; d’avant les images aux chromatismes explosés. Bien sûr, ce serait une apparence. Le sol, sous leurs pas, serait toujours étrange. D’autres histoires allaient se raconter. Ou bien la même, en une langue d’autres contrées. De ce dernier soir-ci, aux Landes illuminées, contemplons une fois de plus les gemmes qui tombent en drapés.

note       Publiée le vendredi 21 juin 2013

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