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Lula Côrtes e Zé Ramalho › Paêbirú

lp vinyle | 14 titres | 55:30 min

  • face a : T E R R A
  • 1 Trilha De Sumé
  • 2 Culto À Terra
  • 3 Bailado Das Muscarias
  • face b : A R
  • 4 Harpa Dos Ares
  • 5 Não Existe Molhado Igual Ao Pranto
  • 6 Omm
  • face c : F O G O
  • 7 Raga Dos Raios
  • 8 Nas Paredes Da Pedra Encantada, Os Segredos Talhados Por Sumé
  • 9 Marácas De Fogo
  • face d : Á G U A
  • 10 Louvação A Iemanjá
  • 11 Regato Da Montanha
  • 12 Beira Mar
  • 13 Pedra Templo Animal
  • 14 Trilha De Sumé]

enregistrement

Octobre à Décembre 1974 au studio Rozenblit, Fabricas de Discos Rozenblit, Recife (Pernambouc), Brésil. - Produit et enregistré par Katia Mesel (alias Hélio Ricardo)

line up

Lula Côrtes, Zé Ramalho

Musiciens additionnels : Alceu Valença, Geraldo Azevedo, Ivson Wanderley, Zé da Flauta, Paulo Rafael, Lailson, Israel Semente, Dikê, Agrício Nóia, Don Tronxo, Jarbas Mariz, Babi, Hugo Leão, Marconi Notaro, Katia Mesel (effets speciaux)

remarques

Photos par Fred Mesel et Paulinho Da Macedonia

chronique

Styles
folk
free jazz
ovni inclassable
psychédélique
Styles personnels
maracatu / acid-folk paganiste et élémen

Posons les quelques faits de façon neutre avant de parler du contenu : Paêbirú a longtemps été une sorte de « lost album » du psychédélisme brésilien. Double, ce qui en fait déjà une exception au pays des pressages vinyles ultra cheap, il a en plus vu ses quelques exemplaires tirés par le label indépendant Rosenblit engloutis par une inondation du rio Capibaribe, qui jouxtait l’entrepôt de la petite entreprise. Le comble pour un disque dédié aux quatre éléments, un par face de vinyle. Sous ce concept a priori simplissime se cache au moins deux autres éléments célébrés par l’album : la pierre d’Inga, site de pétroglyphes de l’état de Paraíba qui met encore aujourd’hui en échec les spécialistes de la préhistoire, mais aussi le chemin de Peabiru, qui serait un genre de chemin de l’inca mais dans l’axe Ouest-Est, reliant la Bolivie à l’océan Atlantique ! Bizarre comme référence, vu que le dit-chemin ne passe probablement pas par le Pernambouc, état situé à la pointe du Brésil, et dont sont originaires tous les musiciens ici réunis. Une bande de jeunes hippies faussement désœuvrés et farouchement attachés à leur folklore local (en 1974 ça ne va pas de soi et c’est même un suicide commercial face l’industrie musicale très centralisée) qui réalisent d’emblée de façon communautaire et utopique ce que les tropicalistes n’avaient eu le temps que d’effleurer en théories et concepts : la rencontre puis l’osmose entre le mysticisme du folklore afro-brésilien (ici, celui, endémique, de l’état du Pernambouc) avec celui, tout aussi païen, de la prise de LSD en pleine forêt et du trip nocturne puis diurne qui s’ensuit. Les questions de temps et de lieux se brouillent, pour revenir à des fondamentaux humains bien plus anciens que nos bonnes vieilles oppositions sacré/profane, païen/non-païen, qui n’ont jamais eu lieu d’être dans le domaine de la musique, qu’on veuille l’affubler du mot « cosmique » (ici, on peut), ou non. Cortès et Ramalho, plutôt guitaristes acoustiques, se sont-ils inspirés des conceptions panthéistes d’Hermeto Pascoal – autre illuminé venu d’encore plus au nord du Brésil - et de son idée du « Som Universal », de la nature comme vraie source de matériau sonore, en timbres comme en percussions et mélodies ? Possible. En tout cas Paebiru se mérite, démarrant de façon assez tranquille sur la face « Terre », qui démarre les pieds ancrés dans les formes traditionnelles locales, voire si possible celles des indiens Cariris, plus que de la MPB, cette citadine issue des deux grands centres urbains du sud du pays. On a à vrai dire l’impression que le « face Air » commence dès le très beau Bailado Das Muscarias (pourtant dédié à l’amanite tue-mouche, champignon des bouses de vaches forcément à l’honneur aux pays des fermes bovines grandes comme l’île de france), pour ensuite flotter le long de trois titres apaisés et plus-champêtres-tu-meurs, réalisés avec le coup de main de l’autre duo génial de l’acid-folk pernamboucain : Alceu Valença et Gerlado Azevedo, pas encore aussi célèbres qu’ils ne le deviendront... Tout comme Zé Ramalho, qui reniera ce disque. Peut-être parce qu’il y a laissé plus d’un neurone ? Harpa Dos Ares semble une étude de guitare classique très Bach d’un Azevedo qui décline ses gammes, même si la grande présence de la flûte et la naïveté de l’ensemble rend le tout extrêmement touchant... Mais derrière, les communiants sont déjà en train d’arriver, et ils piaillent d’impatience au sens premier du terme, imitant divers oiseaux tropicaux... C’est là que va commencer la partie cérémonielle, celle que renie sans doute Ramalho. On hume littéralement l’humidité du soir sur Não Existe Molhado Igual Ao Pranto, à l’atmosphère entre familiarité et le plus pur syndrome de Stendahl en ce qui me concerne. On dirait... Le Sud. Le temps dure longtemps, surtout depuis que les communiants ont gobé cette tablette entière de LSD blue-cheer. Il est tentant de décréter que ce qu’on entend au long de ce titre, c’est le son de la bande au complet en pleine montée d’acide, sous un pernambouc (c’est aussi le nom d’un arbre…) où pendent plusieurs kilos de breloques vaudou en tôle, battues par le vent du crépuscule... C’est comme si tous s’accordaient lentement tout au long de cette face Air, ne faisant progressivement plus qu’un seul être, qui réaliserait soudain qu’il est sublime de se trouver seul au monde ainsi en pleine nature, à des lieues et des lieues à la ronde de la première habitation, qui n’aurait de toutes façons que le barbecue des repas pour se faire repérer dans cette contrée hors de tout réseau électrique ou routier. Omm illustre le passage souterrain au monde des esprits que la face Feu va invoquer avec la soudaineté qui caractérise les entrées en transe des cérémonies de Candomblé... Le deuxième LP commence donc direct par un incandescent solo de guitare fuzz à faire chialer de jalousie tous les Stooges et Blue Cheer que vous voulez... Le nommé Don Tronxo se livre à des cascades de notes qui confinent au satanisme, ses doigts devenant autant de djinns en flammèches, ce qui ne commence même pas à nous préparer pour ce qui va suivre... Nas Paredes De Pedra Encantada, monstre de transe et d’ébullition dont la puissance dépasse l’entendement. Comment voulez-vous décrire un tel truc ? Les notes de pochettes parlent d’un « Motet de l’état d’Alagoas, martelé », ce qui semblent indiquer une source traditionnelle, visiblement poussée au point de fusion. Versant imagé, on dirait qu’on serait tous un champ de maïs, et que ce morceau serait la poêle à frire... Non, laissez tomber. Versant références, imaginez un beat de Killing Joke sur lequel le père Luiz Gonzaga remplacerait Jaz Coleman, tandis qu’un orge farfisa et un saxophone free jazz s’occupent de nous plonger régulièrement dans un brouet incantatoire bouillant... Mais c’est encore peu par rapport aux forces déchaînées sur ce titre. Maracas de Fogo nous achève dans une ultime flambée électrique où la mauvaise qualité sonore (on évitera de parler de lo-fi quand il s’agissait peut-être du meilleur studio du Pernambouc en 74, qui sait) et les hurlements, bruits de mains et non-identifiés – un papier froissé près de votre oreille ? – semblent utiliser les derniers ressorts pour faire descendre ce putain d’Orixa du feu dans VOTRE satanée caboche, là, sous la hanse de votre casque audio... Vous l’aurez compris, toute la face 3 de Paebiru est un ovni totalement possédé et qui laisse sur le cul. C’est important de le préciser, car ni le premier disque ni la quatrième face, dédiée à l’eau, ne cherchent à faire à ce point sortir l’auditeur de ses gonds. La guitare électrique, si malmenée, finit plongée dans le bain apaisant de cette dernière face, évocation poétique des ruisseaux de montagne jouant entre les pierres et les fourrés de ronce aperçus dans le livret. Elle est sacrifiée façon Hendrix sur Regato Da Montanha, dans un ultime solo écorché. C’est l’un des nombreux morceaux « improvisé » de l’album, affirmation à nuancer, vu le résultat très en place – et vu que les deux auteurs principaux sont ici seuls, empilant les overdubs. On se pose enfin sur Pedra Templo Animal, décrit comme un Embolada, soit une forme de poésie chantée (souvent collective) traditionnelle du Nordeste. Celle-ci parle de parallèle entre Nefertiti et Aphrodite, de pierres mouillées et du silence du Sertão, bref, des dernières images retenues par l’eau, vecteur de mémoire et d’oubli, qui elle-aussi quitte le lieu sacré dans sa redescente vers la mer. Le double-LP se referme exactement par la même pièce de guitare 12-cordes qui l’avait commencé. Ces types ont tout compris à la vie sur terre, et le reste de leurs carrières ne serait qu’un mouvement peu naturel et résigné de retours vers les pâles lumières de la civilisation. Plusieurs musiciens importants de la musique brésilienne la plus expérimentale et défricheuse font leurs tout débuts ici, comme Marconi Notaro (qui rivalise avec Ramalho dans le livret niveau regard défoncé-explosé) ou Jarbas Selenita alias Jarbas Mariz, qui du berimbau passera plus tard au bandolim sur une grande partie de la discographie de Tom Zé, dont il deviendra le plus fidèle acolyte. Paêbirú est un disque à la construction bizarre, très peu accessible (son statut culte est presque étonnant), un diamant très brut. Dans l’histoire du psychédélisme, il existe des tonnes de disques plus frontaux, meilleurs, plus jetés, moins laborieux que lui. Mais une chose demeure à jamais certaine : il n’en existe aucun qui lui ressemble.

note       Publiée le dimanche 19 mars 2017

Dans le même esprit, dariev stands vous recommande...

  • Persona › Som
    Persona - Som
    ... Pas même celui-là, malgré l’étonnante proximité du concept ! (un coup des alchimistes auriverde ?)
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    Par contre, là, sans parler de ressemblance, disons que ces deux-là ce jaugent sans arriver à se mépriser.
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    Pas vraiment musicalement (encore que), mais pour le chemin de l’Inca de cette fameuse scène d’ouverture du film.

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La Folia › mercredi 22 mars 2017 - 22:10  message privé !

Pour moi, l'un des plus beaux disques bleus chroniqués par toi, merci Dariev pour cette découverte! Là les quatre éléments pour chanter, tour à tour, le monde : Intense et émouvant! Dans un demi-rêve, j'ai aussi perçu Bach dans Harpa dos ares : quelque chose du largo du concerto en la mineur pour quatre pianos. Et encore plus surprenant, dans Nao existe molhado igual ao panto...la musique sombre de Knockin' on Joe de N. Cave and the Bad Seeds!! Grand voyage que ce disque, on en ressort...expérimenté!

Note donnée au disque :       
sebcircus › lundi 20 mars 2017 - 21:53  message privé !

Sublime!!!

Note donnée au disque :