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Reinette L'oranaise › Mémoires

5 titres - 55:13 min

  • 1/ Qum Tara
  • 2/ Stighbar Harak Haouzi Nchki Lalah Men Blani
  • 3/ Kif Amali Ou Hilti/Men Bad El Ghiba Lioum Zani Djite
  • 4/ Naar El Bine Ergate/Koulouli Alech Rahi Rotebana
  • 5/ Rejeli M’Chete Biya Ou Sebeti Aini

enregistrement

Studio One (Paris), 1994.

line up

Reinette l’Oranaise (chant, luth), Mustapha Skandrani(piano), Georges Layani(derbouka), Joseph Berrebi (tar)

remarques

chronique

Styles
world music
Styles personnels
chanson judéo-arabe>arabo-andalou

"Lève toi et admire". Difficile de ne pas obtempérer tant la voix qui édicte -conseil ou commandement- plane, gracieuse et pleine d'une souveraine autorité, loin au-dessus de toute vilenie. Cette courte et lumineuse entrée en matière passée, suit une longue plainte d’amour déçu : introduction riche en mélismes renversants, à la tristesse palpable, contagieuse ; voix, luth et piano s’entrelacent pour chanter une même intime défaite ; puis un bref silence éloquent, dramatique ; entrent les percussions et la mélancolie se fait plus douce, sensuelle, poignante mais tellement au delà des larmes. Elle se met à danser. Au sommet de la douleur advient un dernier basculement, poussée d’espoir déraisonnable vers une autre acmé : la soudaine ascension de ces dernières notes cristallines. De tels revirements, variations de tempo et d’émotions, ne manquent pas au long de ces cinq plages. La voix peut se faire forte, jusqu’à la dureté presque, comme sur Naar El Bine Ergate (encore une complainte de bonheur contrarié) ou souple, aérienne, comme pour l'hymne à la beauté du monde déjà cité (Qum Tara). Les doigts sur les cordes courent en de longues phrases fluides ou égrènent de courtes variations autours d’un motif. Il faut dire que Sultana Daoud -dite Reinette- n’a rien de commun, de facile. Sa vie est pleine d’accidents tragiques ou heureux. Son art s’abreuve à plus d’une source. Fille d’un rabbin marocain fixé à Oran au début du siècle, elle est frappée de cécité à l’âge de deux ans, suite à une variole mal soignée. Enfant, elle connait le rempaillage de chaises dans une école de la ville, puis l’apprentissage de l’Arabo-Andalou (musique classique du Maghreb) sous la tutelle de Saoud Médioni, savant dépositaire d’un précieux fragment de cette tradition, éclatée depuis la reconquista. Le succès dans tout l’Ouest Algérien. Puis le départ de ce Maître pour Paris, qui la congédie lorsqu’elle tentera de l’y rejoindre, d'un aimable "Mademoiselle, vous n'avez plus besoin de moi". La mort de cet être cher, en déportation. L’exil vers cette autre capitale, celle de son propre pays, où elle trouve un second mentor, Mohamed Belhocine, fin connaisseur du Chaâbi Algérois (chanson populaire ET savante) qui l'aide entre autre à parfaire sa diction de l'arabe littéraire. Un succès redoublé, d’abord national puis dans tout le monde arabe et bien au-delà. La fuite vers la France, enfin, à l’indépendance... Un certain oubli puis le retour à la scène (en 1985) sous l’instance d’un fan influent, animateur sur Beur FM. Cet album -l’un de ses trop rares disques aujourd’hui disponibles (sauf si vous possédez une platine soixante dix-huit tours…)-, enregistré par l’artiste à près de quatre-vingts ans (et quatre ans avant sa mort), est bien plus qu’un testament : c’est une part de l’héritage lui-même, riche et précieuse. Reinette y fixe quelques-uns de ses morceaux préférés, soigneusement choisis dans son vaste répertoire, mêlant étroitement pièces classiques (issues de l’Andalou, donc) et populaires (des chaâbis de Lili Labassi). Les partenaires sont choisis : Georges Layani -son mari- à la derbouka ; Mustapha Skandrani au piano (génie en son temps décrié pour avoir adapté à la tradition cet instrument impropre aux quarts de tons, et qui déroule ici ses phrases sans jamais plaquer un accord) donne parfois à cette musique des allures proches d’un jazz modal nord-africain (ô combien éloigné, toutefois, de toute vaine fusion…). La voix semble inaltérée, plutôt sublimée qu’abîmée par le temps. L’interprétation est toute de puissance et de subtilité, de nuances et d'éclats. D’une parfaite maîtrise et d’une immense liberté. Partout, sous chaque note, cette sensibilité libre de toute vulgarité, cette hauteur d’âme dénuée de toute morgue. Une musique vivante, actuelle, pas du tout figée : fidèle à son histoire en ceci qu’elle n’entend pas la terminer, la refermer. Au crépuscule d’une carrière et d’une existence aussi longues et tellement pleines, en toute conscience du point final imminent, se vouloir passage, continuation : combien d'artistes (immenses ou mineurs) peuvent s’enorgueillir d’une telle noblesse de geste ? Combien de mains tendues pour recueillir l’offrande...

note       Publiée le mardi 29 juillet 2008

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varg › vendredi 28 août 2009 - 09:16  message privé !

mieux vaut tard que jamais comme on dit. sinon ouais "chaudasse", je sais pas trop qui a pensé à ça en écoutant reinette. moi je me souviens l'avoir mis pour un Kyuss, ça se justifiait ptêtre un peu plus hé hé...

Dioneo › vendredi 28 août 2009 - 01:50  message privé !
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Content de la voir débusquée, même longtemps après !

...

(Bon, sinon, "chaudasse", comment dire... les tags, quoi).

Note donnée au disque :       
varg › jeudi 27 août 2009 - 23:31  message privé !

les notes qu'elle égrène au luth sont autant de complaintes. on est saisi sur l'instant, quand la voix s'éveille nous offrir des histoires qui ne nécessitent pas de traduction. la vie, nue, nous est contée.

varg › jeudi 27 août 2009 - 22:49  message privé !

j'y jette mes deux oreilles de ce pas

saïmone › samedi 2 août 2008 - 14:58  message privé !
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arabo-andalou, haha, rien que pour ça j'en ai envie