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Dmitri Chostakovitch (1906-1975) › Le nez

  • 1998 • Melodiya 74321 60319 2 • 2 CD

43 titres - 149:55 min

  • DISC 1 - 1 à 20/ LES JOUEURS - LE NEZ - ACTE I (26:07) - 21/ N° 1: Introduction (2:04) - 22/ N° 2: Scene 1. Salon de barbier d'Ivan Yakovlévitch "Aujourd'hui Prascovie Ossipovna, je ne prendrai pas de café..." (3:42) - 23/ N° 3: Scene 2. Quais de la Néva "Tu as perdu quelque chose. Ramasse-le !" (3:01) - 24/ N° 4: Intermède musical (3:17) - 25/ N° 5: Scene 3. Chambre à coucher de Kovaliov "Brrr ! Brrr ! J'ai, depuis hier soir, un bouton sur le nez." (3:03) - 26/ N°6: Galop (1:54) - 27/ N°7: Scene 4. Cathédrale de Kazan "Ah... Ah... Ah... Comment faire pour l'aborder ?" (9:05) - DISC 2 - ACTE II (26:26) - 1/ N° 8: Introduction "Monsieur le maître de police est-il visible ?" (1:18) - 2/ N° 9: Scene 5. Service des annonces d'un journal "Vous pouvez m'en croire..." (3:52) - 3/ Largo "Je ne sais pas moi-même comment ce malheur est arrivé." (2:52) - 4/ "Non, je ne peux pas passer une telle annonce dans le journal." (7:28) - 5/ N° 10: Intermède musical (4:39) - 6/ N° 11: Scene 6. Appartement de Kovaliov "Je suis indissolublement lié à la très chère..." - (1:49) - 7/ "Dieu, mon Dieu ! Pourquoi ce malheur ?" (4:26) - ACTE III (50:24) - 8/ N° 12: Scene 7. Relais de poste à la périphérie de Saint-Pétersbourg "Par le pouvoir que ma charge me confère, j'ordonne..." (15:57) - 9/ N° 13: Scene 8. Salons de Kovaliov et de la Podtotchine "C'est bien ici qu'habite l'assesseur de collège Kovaliov ?" (3:25) - 10/ "C'est lui, c'est bien lui ! Voici aussi le bouton..." (2:47) - 11/ "Hé ! Ivan ! Ivan !" (6:29) - 12/ "Hé ! En voilà une tête ! Ha ! Ha ! Ha !" (2:05) - 13/ "Ah, écrivez-lui ! Bien, j'écris." (5:18) - 14/ N° 14: Intermède "Voici le nez du major Kovaliov qui se promène. (5:36) - EPILOGUE - 15/ N° 15: Scene 9. Appartement de Kovaliov "Le voici ! Le voici !" (2:26) - 16/ N° 16: Scene 10. Perspective Nevski "Bonjour, Platon Kouzmitch !" (6:21)

enregistrement

Moscou, 1975.

line up

Solistes, choeur et orchestre du Théâtre de Chambre de Moscou, Gennady Rozhdestvensky (direction). Distribution vocale des rôles principaux : Eduard Akimov (Platon Kuzmitch Kovaliov-assesseur de collège, baryton), Valery Belykh (Ivan Yakovlevitch-barbier, basse), Nina Sasulova (Praskovia Ossipovna-sa femme, soprano), Boris Tarkhov (exempt de police, ténor très haut), Boris Druzhinin (Ivan-valet de Kovaliov, ténor), Alexander Lomonosov (Le nez, ténor), Igor Paramonov (laquais d'une comtesse, baryton-basse), Valery Solovyanov (employé du service des annonces, basse), Lyudmila Sokolenko (marchande de bretzels, soprano), Ashot Sarkisov (docteur, basse), Alexander Braim (Yaryzhkin, ténor), Lyudmila Sapegina (Alexandra Grigoryevna Podtochina-veuve d'un officier d'état-major, mezzo-soprano), Lyudmila Ukolova (sa fille, soprano), Nina Yakovleva (soprano solo).

remarques

"Les joueurs", un opéra plus tardif et inachevé de Chostakovitch, qui ouvre le disque, n'est pas chroniqué ici.
Rozhdestvensky, grand chef russe et spécialiste de ce répertoire, domine sans peine toute concurrence lorsqu'il s'agit de faire ressortir les aspects les plus grinçants de l'oeuvre de Chostakovitch. "Le nez" lui convenait donc particulièrement bien.

chronique

Styles
musique classique
moderne
Styles personnels
moderne/opéra/avant-garde

La Russie dans les années 1920... bon sang, je n'ose même pas imaginer ça. Les bolcheviks ont pris le pouvoir en 1917. Puis s'en est suivie une terrible guerre civile entre Rouges et Blancs qui laisse le pays exsangue. Lénine décide de faire une pause dans les réformes communistes avec la NEP. Pendant ce temps, le monde artistique est en ébullition : un régime despotique vient de tomber ; alors que le bourgeois et l'aristocrate prennent peur et émigrent, beaucoup d'artistes pensent encore que la Révolution en marche va faire de leur pays le fer de lance de la liberté dans le monde, et s'enthousiasment. Avant que la chape de plomb de Staline et de Jdanov, son redoutable idéologue en matière culturelle, ne leur tombe sur la tête, ils se prennent à rêver d'une modernité nouvelle ; les jeunes compositeurs admirent Stravinsky et Schönberg. Quant à Chostakovitch, frais émoulu du conservatoire, il a composé son premier chef-d'oeuvre (symphonie n°1) à l'âge de 19 ans ; et il en a à peine plus de 20 lorsqu'il compose "Le nez". Bien que déjà très renommé, il est encore obligé, pour gagner sa vie, de jouer du piano dans les salles de cinéma pendant la projection de films muets. Chostakovitch a déjà entendu "Wozzeck" d'Alban Berg ; il est au fait de l'opéra "moderne". Il sait que toutes les audaces lui sont encore permises dans ce domaine. Résultat ? "Le nez" est une bombe. D'une férocité, d'une modernité musicale et théâtrale inouïe. On y retrouve le goût de Chostakovitch pour les situations absurdes les plus grinçantes, celles qui font rire jaune ; et le choix de la nouvelle de Gogol n'est bien entendu pas innocent. Kovaliov, un assesseur de collège, perd son nez chez un barbier, qui le lui a coupé par inadvertance. Il retrouve son nez déguisé en conseiller d'Etat dans une église, mais l'appendice nasal refuse de revenir à sa place. S'ensuivent des démarches auprès de la police, des journaux, pour retrouver le nez, qui cherche à fuir, mais qui se fait finalement capturer. Le nez ne tenant plus sur le visage de Kovaliov, celui-ci est désespéré. Tout Saint-Pétersbourg cherche à voir ce phénomène. Finalement, un beau matin, Kovaliov se réveille avec son nez qui est inexplicablement revenu à sa place, et la vie reprend son cours normal. Il y avait là pour le compositeur russe matière à la satire de plusieurs milieux, à la dénonciation des abus de la police, de la bureaucratie, et des hiérarchies ; et il s'en donne à coeur joie, sur une musique d'une audace folle, et qui paraît, encore aujourd'hui, d'une radicalité des plus tranchantes. Dès l’introduction instrumentale, le ton est donné : tambours, trombones et trompettes dans un exercice de haute voltige dissonante. Tout respire l’absurde, le burlesque, rien ne nous est épargné : la course folle le long de la Néva pour se débarrasser du nez ; un solo de percussions détonnant (« la peur de la loi ») ; imitation par les instruments de l’orchestre des pets, rots et grognements de Kovaliov à son réveil… Attendez-vous à tout. Bien sûr, au début, cela est quelque peu déconcertant, et il faut quelque temps pour entrer dans ce délire. Mais on finit par être récompensé des efforts fournis et l’on goûte ces galops tonitruants, cette musique atonale en roue libre, ce free jazz avant la lettre. Lorsque Kovaliov est confronté pour la première fois à son nez, c’est dans l’ambiance solennelle et sacrée d’une musique d’église. Parodie et caricature à tout va des enchaînements et des stéréotypes de l’opéra classique… l’avant-garde des années 1920 ne risquait pas encore la sclérose et la redite : c’est une musique moderne et expérimentale, mais extraordinairement vivante et vraie. Un perpétuel passage du coq à l’âne, un joyeux carambolage qui emporte tout sur son passage : entre les interludes à la balalaïka, la polyphonie des petites annonces, les fonctionnaires de police couinant d’une voie suraiguë, les chants traditionnels russes, les moments de véritable hystérie collective, les chœurs et fugues d’une frénésie ahurissante (ah, le final de l’acte III !), les fanfares titubantes avec trombones d’ivrogne… Comme souvent chez le Russe, les cordes sont tranchantes, les cuivres plaintifs, les bois pleurnichards. La tourmente et la torture sonore succèdent bien souvent à la farce. Alors oui, c’est une musique éprouvante, et il ne faut pas nier quelques longueurs ici ou là ; ce n’est pas réellement non plus un « chef-d’œuvre » et c’est tant mieux. Toujours est-il que la liberté dont jouit Chostakovitch, l’ardeur avec laquelle il compose… tout cela rend son enthousiasme communicatif, même s’il ne faut pas s’y tromper : derrière le rire, il y a l’inquiétude et l’effroi inhérents à toute satire sociale.

note       Publiée le mercredi 27 avril 2005

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Arno › lundi 2 septembre 2013 - 01:10  message privé !

J'ai écouté pour la première fois cet opéra il y a peu... Je suis estomaqué de voir que c'est ce qu'il a fait de plus radical de toute sa vie...

Hymnos › mardi 18 avril 2006 - 16:11  message privé !
Merci trimalcion pour ces précisions que je trouve judicieuses. Et puis, demandez au russes eux même, au "petit peuple", vous verrez ce qu'ils disent de lui : alors que tant et tant les ont abandonné par l'exile, lui est toujours resté et même a accompli des choses qu'ils n'oublieront jamais, notamment quant, au sortir de la bataille de Stalingrad, la Huitième Symphonie fut jouée pour eux, et qui est reconnue aujourd'hui comme un des sommets, sinon le sommet de la production orchestrale de son auteur, et une œuvre majeure du XXe siècle.
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Trimalcion › mardi 18 avril 2006 - 15:48  message privé !
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C'est une controverse de longue date pour savoir si Chostakovitch était oui ou non un pion docile du régime. Depuis que Solomon Volkov a déterré ses "Mémoires" (qui proviennent en fait de diverses sources), ce sont les "révisionnistes" (partisans de la thèse d'Hymnos ;-)) qui tiennent en effet le haut du pavé. Son cas ne peut guère être comparé à celui de Stravinsky, d'une génération plus âgé, qui en 1917 était déjà très célèbre (Le Sacre date de 1911) et qui, noble de surcroit, avait vraiment tout à perdre avec l'arrivée des Bolcheviks - tandis que Chosta, d'un milieu modeste, devait au contraire à ce régime d'avoir été "repéré" et "élevé". Quant à Prokoviev, rappelons qu'il s'était bel et bien exilé, mais qu'il est revenu un peu plus tard ! (et il est mort le même jour que Staline, pas de chance...)
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Hymnos › mardi 18 avril 2006 - 15:11  message privé !
Tu le dis en ironisant, mais c'est pourtant exactement ça : réécoute sa 4e symphonie, qu'il n'osa jamais donner en public de son vivant, ou la 13e « Babi Yar », une des dernières pourtant, et tu verras la rage qu'elles contiennent… Itou dans ses quatuors. Chosta était bourré de tics nerveux tellement il était pris au piège. Tu peux lire le "Dimitri Chostakovitch" de Krzysztof Meyer chez Fayard, le meilleur ouvrage qu'il lui soit consacré, et tu verras ce qu'il y a de "viscérale" chez lui : la bonté et la rage…
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Sheer-khan › mardi 18 avril 2006 - 14:40  message privé !
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Je ne l'ai pas traité de collaborateur... je trouve juste que pour quelqu'un qui a une révolte "viscérale", il a du avoir une sacrée volonté pour la taire presque complètement toute sa vie ;-)
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