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Miles Davis › Agharta

cd1 | 2 titres | 44:55 min

  • 1 Prelude [32:35]
  • 2 Maiysha [12:20]

cd2 | 2 titres | 52:06 min

  • 1 Interlude [26:50]
  • 2 Theme from Jack Johnson [25:16]

enregistrement

Produit par Teo Macero; Enregistré live au Hall Festival d'Osaka, Japon, 1er févrir 1975. Ingénieur : Tomoo Suzuki

line up

Pete Cosey (guitare, synthés, percussions), Miles Davis (trompette, orgue), Sonny Fortune (saxophones soprano et alto, flûte), Al Foster (batterie), Michael Henderson (basse), Reggie Lucas (guitare), Mtume (congas, percussions, water drum, rythm box)

remarques

Bien qu'enregistrés live, "Agharta" et "Pangaea" sont à ranger selon moi dans les recueils studio, en ce sens qu'ils valent fondamentalement pour les compositions inédites qu'ils proposent.

chronique

Styles
jazz
rock
ovni inclassable
Styles personnels
jazz électrique quintessenciel...

Le 1er Février 1975, juste avant de dissoudre son septette électrique et de rentrer dans le silence durant cinq longues années, Miles Davis improvise sur scène, et enregistre avec sa bande en une simple journée pas moins de deux double albums ; l'un le jour, "Agharta", l'autre le soir, "Pangaea". Ils sont tout deux l'ultime déclaration Jazz Electrique Fusion de Davis, plus rock que tous les autres, plus furieux et sauvages, plus libres et jusqu'au-boutistes qu'aucun autre Davis. Les pièces sont extrêmement longues (juste deux titres de quarante minutes chacun pour Pangaea), particulièrement denses mais aussi répétitives, le groupe alternant certes les passages atmosphériques minimaux et fascinants, mais aussi les embardées rythmées et sans respiration durant lesquelles aucun des sept bonshommes ne semble vouloir se taire. Chaque pièce possède bien sûr ses passages suspendus, expérimentaux et bizzaroïdes, les percussions de Mtume, la flûte de Sonny Fortune (interlude!), la lenteur inquiétante d'un rythme à l'abandon. Mais il vaut mieux prévenir : ces disques sont opaques, indigestes et éprouvants. "Prelude" démarre sans fioriture, le rythme est lancé, un 4/4 au groove lourd et frénétique sur lequel les guitares ont vite fait de partir en wahwah en secouant le poignet comme si le temps était compté. Au bout d'une minute trente le Prélude est stoppé par un crissement aigu entre indus et larsen, puis le gros groove repart, et Davis entre en scène. Il jouera par éclats, par notes sèches et lâchées, en équilibre instable, tandis que la guitare continue sa rythmique double croche et que le gars Foster sait trouver les délires sans perdre de son drive. "Interlude", comme toutes les autres pièces qui naquirent ce jour là, nécessite l'abandon absolu de l'auditeur, la volonté par lui de rentrer dans la transe qui s'empare du septette et le mène, comme aveugle, durant des moments longs, lourds et enivrants. Au bout de dix minutes Al Foster n'a toujours pas lâché son 4/4 rentre-dedans et le groupe continue de danser par dessus, sans se soucier de rien d'autre que de rentrer tout entier et tout cru dans ce beat si prenant. Les percussions de Mtume, la basse de Henderson qui monte et qui descend et les deux guitaristes entretiennent une boucle qui tourne et tourne encore, jusqu'à en perdre la tête. Trompette, Saxophone, une guitare puis une autre se chargent durant l'office chacune de leur solo qui se révèle toujours danse au dessus des autres, plus libre et délurée, mais elle aussi acquise à cette machine rythmique lourde et inextinguible dans la masse de laquelle se rencontrent tous les instruments, sans jamais en sortir. Après plus d'un quart d'heure vient la rupture totale, les minutes suspendues dont on sort, peu à peu, par un retour de basse et de batterie félin, qui nous mène, plus souplement, dans une nouvelle danse. Davis rugit, wahwahtte, rigole et dégringole comme un musicien libre qui se foutrait de tout, et surtout de savoir si quelqu'un, par hasard, n'écouterait pas tout cela. Car il est inutile tout autant qu'impossible de décrire en détails l'heure et demi de transe que recèle "Agharta" : comme son grand frère du soir, "Agharta" est une fête d'absolue liberté ou sept grands musiciens poussent la notion de "bœuf" jusqu'à son paroxysme. Les pièces de ce 1er Février 1975 enchaînent certes les rythmiques et les tonalités, les atmosphères, mais tout cela est un bloc, c'est une seule et même transe qui dure et dure encore, car c'est exactement sa première raison d'être, sa volonté profonde : jusqu'au bout, tout au bout, ne jamais s'arrêter. À la fin de Prélude Mtume nous distillera une ambiance plus nocturne, percussions étoilées, mais ça ne durera pas. Car même pour une minute avant de s'arrêter les six autres reviennent, aucunement fatigués, pour s'en aller encore, et encore, dans la chaleur sorcière d'un rythme relevé. Prelude fait 30 minutes et ne lève jamais le pied. C'est dire si le merveilleux exotisme chaloupé de Maiyscha et la flûte aérienne de Fortune font du bien. Ce deuxième titre, de fait, est le plus tempéré et le plus subtil du recueil, enchaînant en 12 simples minutes plus de variations dynamiques que tous les autres réunis. Dès ses premières secondes, "Interlude" nous ramène à la réalité d'une musique difficile, qui traduit à chaque instant de sa formidable course en avant l'aspect testamentaire et ultime d'une vision musicale qualifiée en son temps d'hérétique, et dont l'accomplissement se fait ainsi plus encore par le biais de la liberté, et ici de l'urgence. Et si "Jack Johnson" œuvre dans le sombre, le lent et le narcotique durant ses incroyables 26 minutes, atmosphères pures et sons de cristal, percussions de la nuit, elle ne fait qu'exprimer le versant plus sournois, mais tout aussi entêtant, à l'image de l'orgue agressif de Davis qui déploie son malaise par touches distantes, de ce redoutable pacte que les musiciens ont passé avec les forces obscures du rythme, et de la musique. Écouter "Agharta", c'est se saouler, en avoir trop, n'en plus pouvoir, mais être si plongé dans l'état redouté qu'on a même plus la force de vouloir en sortir ; les moments d'accalmie, mystérieux et tissés de notes simples et lunaires n'étant là finalement que pour mieux nous séduire et nous droguer encore, avant la nouvelle transe. Jack Johnson est ce moment final où l'on perd connaissance, le verre à demi vide, tombé sur le tapis. Cet équilibre entre frénésies et instants calmes est l'apanage du premier des deux frères. On dit avec raison que "Agharta", enregistré de jour, est plus lumineux, plus sage, plus brillant que "Pangaea" le crépusculaire. Et que donc ce dernier est plus sombre, plus dense, et plus extrême encore.

note       Publiée le jeudi 30 décembre 2004

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(N°6) › vendredi 22 avril 2016 - 15:55  message privé !
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C'est dense. C'est de la matière noire. C'est du Miles sans filtre.

darkmagus › vendredi 7 juin 2013 - 14:45  message privé !

foisonnant, sombre, mystérieux, (avec la trompette électrifiée, Miles retrouve parfois le son de la trompette bouchée de Bubber Miley, chez l’Ellington de 1927)

Note donnée au disque :       
Thierry Marie › samedi 16 juin 2012 - 11:51  message privé !

Je me suis toujours demandé... N'y aurait-il pas inversion de plage ou de titre sur le cédé 2? C'est quand même "Interlude" qui débute à la "Right Off"...?

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Thierry Marie › lundi 6 décembre 2010 - 16:44  message privé !

We want Miles, again & again & again & again...

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aur › samedi 13 octobre 2007 - 11:52  message privé !
Pas sûr que l'on puisse ici parler de boeuf, mais plutôt de méli-mélo de composition spontanée, de transe afro-funk et de thèmes constamment revisités. A ce qui paraît, Miles dirigeait ses musiciens et changeait l'ambiance, le rythme, d'un seul signe : on l'entend bien, il stoppe le rythme, et çà reprend de plus belles quelques mesures plus loin, après un rugissement d'orgue ou un murmure des water-drums de mtume.
Note donnée au disque :