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Naked City › Leng tch'e

cd | 1 titre | 31:39 min

  • 1 Leng tch'e [31:39]

enregistrement

11 juin 1992

line up

Joey Baron (batterie), Yamatsuka Eye (voix), Bill Frisell (guitare), Fred Frith (basse), Wayne Horvitz (claviers), John Zorn (saxophone alto)

remarques

La réédition Tzadik de 1997 est parue sous le titre "Black box" et contient aussi l'album "Torture garden".
L'édition Tzadik 2005 est un coffret de 5 CDs comportant l'ensemble des travaux studios du groupe en version remastérisée.

chronique

Lengtch'e est sans aucun doute un des albums les plus hallucinés et surtout les plus terribles qu'il m'ait été donné d'écouter. Composé d'un unique titre de plus de trente minutes, il mélange fort habilement guitares saturées lourdissimes, vocaux désespérés à la limite de la rupture et saxophone torturé (John Zorn et son fameux jeu façon « on égorge un porc »). À sa manière, il est l'antithèse totale de l'album « Torture garden », et sa grande force est de réussir à faire monter progressivement et patiemment la pression jusqu'à l'explosion sonore finale, qui est une douloureuse tuerie proprement incroyable. L'album est à l'image, très dure, de sa pochette qui montre un sacrifice humain, où un pauvre malheureux se fait carrément découper vivant morceau par morceau. « Lengtch'e », c'est tout ça : tension, peur, douleur et au bout la mort inéluctable. Naked city signe là son plus grand album en étant pourtant à cent lieues de son style habituel : une expérience unique, énorme, et un incontestable chef-d'œuvre dans l'histoire des musiques sombres et expérimentales.

note       Publiée le lundi 24 juillet 2000

chronique

Rien que le fait que ce soit un album d'un seul titre de plus de trente minutes, on peut penser que c'est différent du reste ! Je ne dirais pas que c'est le truc le plus bizarre où le plus taré que j'ai eu à écouter, mais c'est tout de même assez barré ! Le début de l'album peut faire penser à une séance d'accordage avec une guitare ultra-saturée. L'accélération est progressive, tout comme la tension. À chaque arrêt des instruments, on s'attend à quelque chose de nouveau et de spécial. Cependant, je trouve que les changements sont trop lents, l'album aurait duré quinze-vingt minutes, je l'aurais bien plus apprécié. Il y a quelques passages plus « conventionnels » avec un rythme plus soutenu à la batterie et toujours tout au long du morceau une guitare au bord de la rupture. Au moment de l'apothéose finale, je pense que cela aurait pu être mieux travaillé. Le saxophone arrive un peu tard à mon avis. Pour finir, je pense qu'il fallait vraiment oser pour faire un album pareil, mais je pense aussi qu'il manque un peu de génie pour vraiment devenir bon.

note       Publiée le mardi 1 août 2000

chronique

Et donc, pour fêter les vingt milles et anticiper son anniversaire, me voici donc à m’attarder sur rien de moins que la troisième chronique (la 3e ! comme la trinité, les rois mages, le premier nombre de Fermat, le triton, les cochons ou les pyramides de Gizeh) postée sur le site, chronique qui a été ma porte d’entrée sur ce bel endroit qui fut pendant quinze ans mon vivier de découvertes musicales (à nous toxicomanes des oreilles) ainsi que, par la suite, mon petit atelier d’expérimentation littéraire. Il faut se remettre dans le contexte, en tout cas le mien : nous sommes en 2001, je vais bientôt être majeur, je viens de déménager de Rouen pour un trou perdu dans la campagne de Vendée (très Lovecraftien, avec le recul), je suis déjà à moitié en dépression et je profite du modem 56k de mon père pour ne pas aller sur des sites pornos (non ça sera plus tard, je suis encore à la VHS) mais pour faire de la « recherche » sur des sites balbutiants concernant des musiques qu’il m’est impossible de côtoyer, et pour cause : le seul « disquaire » à la ronde en possède encore moins que moi, et plutôt centré Hallyday père et fils (RIP). Ivre de musique (l’addiction a commencé tôt), j’accumule une quantité déjà énorme de magazines. J’en croise les informations, les noms, et certains parmi mes artistes préférés reviennent en point d’interrogations : qui est ce John Zorn qui revient aussi bien chez Mike Patton que chez Carnival in Coal ? Mes premières recherches sont infructueuses, et les mp3 trop rare. Surtout qu’à l’époque je ne parle pour ainsi dire pas un mot d’anglais (j’ai fais allemand, moi !), ce qui réduit tout de suite les possibilités. Et puis je tombe sur ce site noir, noir et orange. Sur la page artistes, une centaine de noms s’affrontent, des noms prestigieux que je connais vaguement et parmi eux un certains « John Zorn ». Le tout en français ! Je navigue sur les pages au gré des pochettes et des chroniques qui titillent la jeune vierge que je suis à l’époque : c’est quoi cette histoire de morceau de 30 minutes qui semble faire des gros bobos avec, en plus, un saxo sur ce que j’imagine alors comme du « metal » ? Il faut quand même se repasser la scène : j’ignore totalement, à l’époque, que ce truc sera ma matrice – celle qui donne son sous-titre à notre site, « sombre et expérimental », et qui sera décliné en autant d’équivoques possibles et imaginables, dans mes oreilles, mon sang, mes gènes : les Boredoms, Khanate, Ground Zero, les Swans, Brutal Truth, Maruo, et par association Kayo Dot, Masayuki Takayanagi, OLD, Scott Walker, etc - bon je vais pas non plus vous raconter ma vie – à vrai dire je l’ignore d’autant plus que je l’ai détesté ! Alors c’est « ça », ce fameux truc fou ? C’est pas fou c’est chiant, oui ! Et quelle prod’ de merde ! (j’avais téléchargé une version 128k sur feu-Audiogalaxy, le swag absolu). Il a fallu quelques temps (Un an ? Deux ans?) avant que je me le procure en CD (par fétichisme), et que je lui donne toute mon attention. C’est précisément « là » que j’ai compris en « quoi » c’était fou. Pas le truc le plus lent ni le plus rapide ni le plus hystérique – c’était à l’époque ma définition du « fou » (c’était avant la fac de psycho). Non, dans ce disque il se passe autre chose, à plusieurs niveaux de compréhension. L’ambiance, faussement funèbre car résultant du dialogue entre les musiciens, dialogue qu’on ressent presque physiquement (essayez d’imaginer Joey Baron ne rigolant pas, pour voir. Allez-y, essayez !), semble issue d’une réunion de l’association des amis de l’ésotérique, un petit groupe intellectuel vaguement ringard où seul le patron semble réellement convaincu qu’il se passe des choses hors de notre monde dans ce petit studio huppé des quartiers New Yorkais. Fasciné par des pratiques que ses fantasmes les plus vils lui interdisent (domaine dans lequel excelle les japonais, à savoir le SM, l’inceste chelou, le libertinage passé, et plus globalement l’intérêt pour les orifices divers du corps humain, existant ou artificiels), le patron dudit groupe « s’y croit à mort », il n’y a pas d’autres mots. Et il faut dire que sa conviction nous emporte, tant d’ardeur ça impose le respect – ça saoule Nicko aussi visiblement. Le paradoxe, c’est qu’il saoule en imposant le respect : c'est qu'il est immédiat tout en nécessitant le domptage. Oui, dompter, comme un animal, qu'on dresse - dressé comme le son de cette guitare, à demi sur le piédestal, la pédale à fond - à fond de cale, crachotant dans la côte comme ce rythme de batterie lancinant, claudicant, cahotant, précaire - précaire comme la voix de Eye, prise de soubresaut, de convulsion, non seulement hurlant mais rigolant d'hystérie, possédée, maniaque et outrée - outré du saxophone, criard, branché sur écho (doppler ?), arrivant trop tard et pourtant trop présent, lancé dans la course au pire, se confondant avec la voix, ou l'inverse - la tête, inversée, d'une vague ondulation des basses, éteintes, écrasées - les côtes, écrasée, lacérées, du petit chinois à l'agonie en extase - extase du petit chinois à qui Bataille rendra hommage dans son célèbre texte "les larmes d'éros", matrice du SM-libertin-inceste-chelou-orifices-etc des œuvres du patron - patron qui eut la bonne idée d'y inviter Kevin Sharp sur des lives impossibles. Car des influences, elles sont nombreuses, et dans les deux sens - l'honnêteté se retrouve dans les remerciements, et son dû à qui de droit (de droite ?) (coucou Buzz). La vérité, elle, vise le désarroi. Je me sentis longtemps désarmé, impuissant, trouvant ça génial, par principe et par lâcheté morale ; je n’avais surtout pas envie de passer pour une fiotte incapable de supporter cette petite demi-heure finalement pas si terrible, au fond. Pire, j’ai revendiqué son importance alors qu’il n’en était rien – du moins le croyais-je, n’y voyant guère les ombres solides m’agrippant les chevilles comme autant de fantômes frustrés dont il manque plusieurs membres. La terreur que nous inspire la musique de Leng t’che – néanmoins bien moindre que celle d’Absinthe, à mon humble avis – s’éclipse au fur et à mesure des insistances, sur une espèce de plaisir quasi potache de jazzman subversif. C’est que l’horreur ne résiste pas au scrutage minutieux – remarque valable pour le « Filosofem » Burzumesque ainsi esquivé – la loupe grossissant les postures, les volontés délibérées, l’absence de ce qu’on appelle pompeusement « l’authenticité », l’instinct, les tripes ou autres conneries. Parce que, contrairement aux apparences lo-fi primitives, les mecs sont des virtuoses (de folie), et révèle ce qui risque d’être la meilleure jam de ta vie. L’iconographie, le folklore, tout ça au fond, en live ou sur un lecteur mp3 il n’en reste pas grand-chose. C’est à ce titre là que Leng t’che est un incontournable : le disque de punk ultime pour jazzmans déconfis, le disque de jazz terminal pour doomsters endormis. Radical à plus d’un titre, donc. Mais radical gentil, ici y’a pas de tatouages, de barbes, de regards méchants et de pose absurdes. Les types ont des gueules de premiers de la classe, la moitié ont des lunettes, et hormis le franc tireur japonais aussi gentil qu’on se l’imagine d’un japonais, on se croirait plus dans une bibliothèque que dans un squat à chiens. Je dois confesser que c’est aussi ça, qui me touche. Les vrais trucs méchants tout le monde en parle, et quand on y fait face c’est la déconfiture, dans la culotte. Personne n’aime vraiment les trucs méchants, ce sont des fantasmes, sinon c’est que t’es déjà en prison – et croyez-moi j’y connais un rayon là-dessus. Les fantasmes vont à un névrosé comme des guêtres à un lapin, disait l’autre. Oui, mais c’est trop bien de se déguiser, disait un autre, à moustache. L’appréciation finale revient donc interminablement au même postulat : fantasme raté + imaginaire partagé = jouissance inavouée. Impossible, donc, de vous conseiller cet album, car je devrais faire du cas par cas. C’est, en tout cas, la pire conclusion que je pouvais vous offrir pour ma dernière chronique. Partir sur un pet foireux, voilà qui est bien à mon image : j’y tiens ! Vingt milles bisous !

note       Publiée le jeudi 22 février 2018

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saïmone › vendredi 23 février 2018 - 19:00  message privé !
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Je ne pense pas, mais j'apprécie l'attention, que tu penses à moi quand tu es seul ça me touche...et ça te touche aussi on dirait, coquin

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heirophant › vendredi 23 février 2018 - 18:57  message privé !

T'es pas revenu à Rennes Saï ? Il me semblait t'avoir vu dans le métro près de Pontchaillou.

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dariev stands › vendredi 23 février 2018 - 11:50  message privé !
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T'en va pas, connard !

Moonloop › jeudi 22 février 2018 - 21:30  message privé !

6 boules pour les toxicomanes des oreilles ... Jamais pu m'enfiler c'te chose en intraveineuse par contre - en son temps - trop de doudoux auprès de l'oreiller peut-être...

saïmone › jeudi 19 février 2015 - 12:27  message privé !
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Et vient rappeler à notre bonne mémoire à quel point un sax' c'est indispensable pour faire un bon album de doom

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