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Laibach › Krst pod Triglavom - Baptism Below Triglav
extraits audio
informations
Studio Tivoli, Ljubljana, Décembre 1985 - Janvier 1986
La version double LP présente un titre supplémentaire (Hostnik). La division des morceaux sur la version CD présente de légères erreurs comparée à la version double LP.
line up
Milan Fras (chant), Dejan Knez (batterie, claviers), Ervin Markošek (batterie, claviers), Ivan Novak (conception, paroles)
Musiciens additionnels : Anja Rupel (chant [10])
chronique
« Le totalitarisme ne tend pas vers un règne despotique sur les hommes, mais vers un système dans lequel les hommes sont superflus. Le pouvoir total ne peut être achevé et préservé que dans un monde de réflexes conditionnés, de marionnettes ne présentant pas la moindre trace de spontanéité. » Hannah Arendt.
Les membres de Laibach ont-ils eu besoin de lire Arendt, Aron ou Lefort pour analyser et comprendre le phénomène totalitaire ? Ce totalitarisme, ils l’ont en effet expérimenté de première main, en ont régulièrement ressenti son pouvoir arbitraire et sans limite. En 1986, cela fait déjà 3 ans que le groupe yougoslave (slovène pour être plus précis) est interdit par le régime local de se produire sur scène ou d’enregistrer sous son propre nom. Que faire dans un tel cas ? S’exiler, un temps. Puis, de retour au pays, ruser, profiter du relatif anonymat conféré par l’appartenance du groupe au collectif Neue Slowenische Kunst (NSK) pour composer, enregistrer et produire la bande-son de la pièce de théâtre Krst pod Triglavom (Baptême sous le Triglav, le sommet montagneux emblématique de la Slovénie) écrite par la troupe Scipion Nasice, confrères du NSK. La première a lieu à Ljubljana le 6 février 1986 et relate la naissance d’une nation (ou Geburt einer Nation) slovène, notamment au travers des affrontements entre païens locaux et catholiques germains. La musique associée, quant à elle, fait l’objet d’une sortie officielle en 1987, le groupe ayant retrouvé, entre-temps, le droit d’user librement de son nom.
Que peut-on dire, dès lors, de cette bande-son bien cachée derrière une pochette pastichant les sorties Deutsche Grammophon ? Usage de samples de Wagner, Bruckner, Orff, Shostakovich, Liszt ou Prokofiev mêlés à des chants de partisans slovènes et des rythmes industriels ou martiaux : le groupe reprend, développe, peaufine la recette élaborée sur Laibach ou Nova Akropola en insistant sur l’aspect symphonique pour aboutir à un Miroir des princes moderne, reflet musical du totalitarisme sous sa forme la plus parfaite et terrifiante.
L’auditeur est donc soumis pendant près de 70 minutes à des cuivres massifs et menaçants (Jezero Črtomir), des boucles de cordes terrassantes de frayeur (Valjhun, Črtomiri une nouvelle fois), de l’ambient sinistre (Koža, Jägerspiel, Bogomila - Verführung), du rythme martial conçu pour broyer toute opposition (Koža, Herzfled). Les cuivres se font parfois triomphants, comme sur Jägerspiel ou sur Krst/Germania, mais ils sont mêlés à une ambiance guerrière qui ne laisse guère de place à une quelconque sérénité. Le résultat ? Des boucles musicales et des rythmes froids, belliqueux, implacables, une musique livrée à elle-même, inhumaine, qui nous étouffe, nous noie. Et quand les samples symphoniques s’estompent, c’est pour être remplacés par des notes synthétiques glacées comme sur le final Germania.
L’Homme a-t-il encore sa place dans le fracas de cette œuvre ? On y trouve certes des chœurs grandiloquents sur Apologija Laibach, des foules extatiques, des anonymes hurlant slogans et mots d’ordre sur Jägerspiel ou Herzfled, des discours déclamés par Milan Fras sur Apologija Laibach ou par Anja Rupel sur Germania. Mais ces interventions sonnent, au mieux, forcées avec leur élan factice et, au pire, froides, désincarnées, aussi spontanées qu’une machine minutieusement programmée pour accomplir une tâche donnée sans ciller. Oh, une intrusion, un grain de sable peut être perçu le long de cet enregistrement : une soprano qui reprend un chant de partisans à contre-courant de la machine sur Jezero, mais sans parvenir à s’extraire des flots de cuivres menaçants et, ce, malgré la présence d’un chœur en soutien ; qui pousse aussi quelques cris lointains sur Jägerspiel. Courts apartés qui n’ont pas vocation à durer, à survivre.
Deux morceaux semblent faire exception par leur douceur, permettant, pour un court instant, de reprendre son souffle dans ce flux hostile : Wienerblut (extrait de la valse du même nom de Johann Strauss II) et Jelengar. Mais plutôt qu’un fragile espace de paix, un dernier havre d’humanité, ces pièces s’apparentent plutôt, par leur mièvrerie et leur aspect carton-pâte, à une œuvre rattachée au réalisme socialiste ou à la Gottbegnadeten-Liste, une œuvre où l’être humain est mimé, caricaturé, factice.
L’humanité, avec son imprédictibilité, est donc devenue superflue et disparaît pour laisser place à un Homme nouveau, rouage fiable au sein de différentes pièces au service de l’ouvrage totalitaire laibachien. Reste alors une œuvre à la fois fascinante et répugnante, par sa réussite formelle pourtant mécanique et sa logique impitoyable, écrasante, inhumaine. Voilà… Écouter Krst pod Triglavom, c’est faire l’expérience malaisante et culpabilisante de cette « botte, piétinant un visage humain... Éternellement ... » dans le doux confort de son chez-soi.
Le chef d’œuvre de Laibach, un chef-d’œuvre tout court.
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- Les_Modules_Etranges › Envoyez un message privé àLes_Modules_Etranges
"L'art est une mission qui exige un certain fanatisme". Si ce n'est pas leur chef d'œuvre, c'est au moins un des meilleurs
- Shelleyan › Envoyez un message privé àShelleyan

Hélas, de moins en moins...
- Note donnée au disque :
- Wotzenknecht › Envoyez un message privé àWotzenknecht

Depuis le temps qu'il est dans mes cartons. C'est fait et bien fait. Faut que je le réécoute du coup
- Ultimex › Envoyez un message privé àUltimex

Et dire que celui-ci je l'ai trouvé par hasard sur le marché il y a une bonne vingtaine d'année.
Coup de chance, vraiment, il est devenu difficilement trouvable à prix raisonnable... Dommage, d'ailleurs, que ce disque n'ait pas fait l'objet de rééditions, résultat : il est un peu oublié.
Si Shelleyan a des réseaux parallèles pour trouver des raretés à coûts décents, qu'il partage !
- Note donnée au disque :
- Dead26 › Envoyez un message privé àDead26

Et dire que celui-ci je l'ai trouvé par hasard sur le marché il y a une bonne vingtaine d'année, perdu dans la musique classique au milieu des D.Grammophon, Naxos, Decca etc... J'en suis pas revenu !
- Note donnée au disque :
