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Carte de Séjour › Rhorhomanie

lp • 10 titres • 42:41 min

  • A
  • 1Rhorhomanie4:10
  • 2Chems Ou Nejma5:10
  • 3Zamana4:46
  • 4Nar3:42
  • 5Désolé3:42
  • B
  • 6Ouadou3:42
  • 7Bleu de Marseille4:30
  • 8Habibi3:57
  • 9Sounefir4:35
  • 10Mirage3:30

informations

Enregistré par Vincent Chambraud, assisté de Jello, aux studio DB et Dagobert. Produit par Steve Hillage.

line up

Rachid Taha (chant, chœurs), Mokhtar Amini (basse), Germain Troudard (batterie), Jérôme Savy (guitare lead), Jalal Jallan (oud, banjo), Brahim M'Sahel (percussions, chœurs), Mohammed Amini (guitare rythmique)

chronique

Rhorhomanie, ce n'est pas « de la world ». C'est de la musique des lieux où se mélange le monde – des rencontres à froid, à chaud. De la pure came de boîte de nuit, de la bande-son de bars louches ou chics – ces années quatre-vingt là brassaient ferme, des choses fuitaient parfois entre les milieux, les strates et bulles sociales. Ça n'allait pas tant que ça durer – faudrait pas croire que c'était la panacée, non plus, les temps n'étaient pas vraiment tendres. Certains venaient là par pur opportunisme, pour essayer de voir venir, flairer le bon coup, le bon cheval. D'autres voulaient sincèrement, enfin, ouvrir des horizons. Probable que nombre de ceux-là et d'autres, encore, ne savaient pas trop (sur quel pied danser, ce qui allait se passer). L'année d'après la sortie de ce disque, SOS Racisme lancerait ce slogan, au fond plus qu'un poil paternaliste, assez « grand frère » : Touche Pas à Mon Pote. Quelques temps plus tard, Rachid Taha réfutera la phrase, la déniera : « au contraire, faut qu'on se touche », qu'on se mélange, qu'on copule, qu'on lie des amitiés, qu'on puisse se jauger sans macaron sur la veste qui dirait où se trouvent les enfants légitimes, naturels, ceux de la république et ceux qui venus d'ailleurs feraient mieux de s'y tenir, au mieux derrière un comptoir de produits certifiés « culturels ».

Ce premier Carte de Séjour – groupe sorti de Rilleux la Pape, en banlieue lyonnaise où l'on s'appelait donc Rachid, Germain, aussi bien que Jérôme, Mokhtar ou Mohammed – a quelque chose de brut, de plein, d'abouti complètement, déjà, dans son non-calibré. Fusion raï du bled (pas encore trop sortable, alors), cold-funk-rock, voix dure, rythmes en cycles intoxicants, batterie claquante, oud et banjo qui s'échangent des plans... Chœurs populaires – d'une espèce de chaâbi trouvé, inventé là, sur place, dans la tension, les torsions, la pression, les joies de la circonstance. C'est absolument bouillant – même si aux arêtes, disais-je, on verrait presque littéralement le son qui gèle, qui givre. C'est le son des années Mitterrand/Lang, ici, celui des souterrains qui sans qu'on sache toujours comment, pourquoi, popaient sur les plateaux télés, pour un instant ou pour s'y incruster. (Le tube, ce serait plus tard, pour eux – "Douce France"... Un vent stupide de scandale, aussi, vous pensez bien : cette bande de bariolés qui s'appropriaient comme ça leur cher Trenet !). C'est le son d'une espèce de maquis – des places d'agitation où licence à jour ou non des salles où on branchait les amplis, les micros, subventions ou pas ou merde eh bien yalla, allez, on jouait. Ce sont les années skin des Halles, celles où ça fritait à Vieux Lyon, à Croix Rousse, sûrement à Villeurbanne, à Bron, ailleurs, ça se poursuivait pour des questions de couleur de peau, de foulard, des nuances d'accents et de vocabulaires (je le tourne à l'imparfait, ouais... à vous de voir si oui ou non ça fera, ce serait vœu pieux).

Voilà : de la musique festive et blindée. De la musique de rixes et d'embrassades (qui ne veut pas de cette violence mais guettait toujours ce qui rôde et ce qui braque). Du groove qui cingle, de la joie jetée pleine face, dans les dents. Des dégaines de blousons noirs mais version place du pont – Bleu de Marseille en Belsunce Calling, des échos de Barbès (London ? Trop loin...) et des traces d'autres quartiers plus immaculés, de poudre blanche sur les costards et de crasse sur les façades. (La cathédrale Saint Jean, à cette époque, était encore d'un noir gothique, et on trouvait des squats aux coins où désormais se sont établis les bars à bubble-tea... Pas de nostalgie, qu'on m'entend, pas vraiment, encore une fois : il s'agirait plutôt de poser vite fait, de rappeler brièvement le contexte). De la musique rude, pas polie, mais foutrement sophistiquée. Des arrangements – pas de compromis. Ça parle d'amour et ça cause des devises d'État que les états outragent comme lettres mortes, quitte à toujours plus les tuer. Ça brille, c'est brillant, c'est sûr – mais pas comme un sourire faux, plaqué. Ça cliquette comme de bijoux – comme des karkabous berbères. Ça file et marque des lignes comme du post-punk à synthés – mais sans claviers, là. Taha grogne, à la fin, sur Mirage, pendant que la batterie tourne ses mandales, ses roulements de billes d'acier.

Ce sont bien, oui, ces années-là – le look n'est pas goth, pas indus un poil, mais on traîne dans les mêmes couloirs, on a la même conscience qu'un truc se passe qu'il faut saisir, qu'une infinité de détails clame en son chœur composite, tramé, qu'il ne faut pas se laisser piéger. On se farde et on s'attife, ici, pour se faire des sœurs et des frères, autant que pour en jeter plein la vue. On en jette pour ne pas s'en tenir aux ternes existences – destins de tourneurs-fraiseurs, de mères au foyer/père au bureau avant la retraite, miettes résiduelles des Trente Glorieuses, ou pas, restant dans telle ou telle assiette, écuelle. Les années Action Directe, Camera Silens, Brigades Rouges, Orchestre Rouge, P.I.L., bientôt Canal+ et Troisième Voie – tout ça pêle-mêle oui, et pas du tout exhaustivement, parce que c'était aussi un sacré (pas seulement) beau bordel. C'est une alternative d'alors – une autre, prise depuis d'autres quartiers. Deux ans plus tard, ce serait la gloire, le Top Cinquante et les protestations, on y revient – Douce France. Pour le moment, Rachid Taha chante encore, tout, en arabe – en un arabe mêlé d'argots locaux, langage des rues et des allées où il s'était, où ils s'étaient retrouvés. « Le peuple, le peuple, ; le peuple »... On le conviait à danser plutôt que de lui dire de trembler. On le conviait à penser plutôt qu'à se distraire pour oublier le poids du reste.

note       Publiée le samedi 6 juillet 2024

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Dioneo Envoyez un message privé àDioneo
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Ah oui, j'entends bien vos rapprochements - Talking Heads période Eno, Bush of Ghosts, KC époque new wave (d'autant qu'Elephant Talk par exemple m'a toujours semblé très Remain in Light voire Fear of Music, avec Bellew en fil commun mais que pour ça...) mais j'avoue que pour moi ça sonne encore autrement, "depuis ailleurs", pas seulement à cause d l'histoire, des "origines" du groupe. Vraiment plus proche pour moi des trucs mis en reco, et par ailleurs de gens comme Dissidenten que Sahara Elektrik, plutôt ce genre de "fusion" là, si on devait définir ça comme ça ! (Coming soon tiens, Sahara Elektrik depuis le temps, ça aussi, que j'en cause ça et là).

Message édité le 09-07-2024 à 09:33 par dioneo

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torquemada Envoyez un message privé àtorquemada

Talking Heads et le Byrne / Eno

Raven Envoyez un message privé àRaven
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J'aurais bien vu Discipline de KC, en reco (rien que pour le titre épo)... même si y a des liens nets, de ces années new wave bigarrée, peauste-Talking Heads (et pourquoi pas remonter jusqu'à Fontaine-Areski), c'est aussi bien personnel, pas juste une bête fusion raï-post punk-funk, mais ce truc assez unique qui fait son chemin dans la nuit. "Nar" et "Habibi" sont superbes , magnétiques comme la meilleure new wave pouvait l'être, je me retrouve plus dans ces morceaux, semblants d'interludes étirés, aux ambiances interlopes... en fait la plupart du disque, qui est beaucoup plus atmosphérique (dans le meilleur sens du terme) que je l'imaginais. Pas si loin de l'effet étrange d'un Durutti Column, dans ces passages les plus oniriques, même si beaucoup moins triste... Au-delà du métissage musical, de l'hybridation, ou créolisation (pour reprendre un terme polémique) qui cherchent pas à faire dans l'exotique plastique-esthétique mais répondent aux rythmes et aux ondes : je prends ça comme un superbe album d'ambiance, un truc qui louvoie en beauté dans son interzone.

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Dioneo Envoyez un message privé àDioneo
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Qu'on préférera à "l'autre" Zoubida... Si ça se trouve c'est pour ça qu'il l'a renommée (rapport à l'immondice sorti par Lagaf entre temps, pour ceux qui ne l'auraient pas) ?!

Message édité le 08-07-2024 à 14:27 par dioneo

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Pierre-Arnaud Envoyez un message privé àPierre-Arnaud

Chouette groupe même si ma préférence va largement à la disco quasi parfaite de Rachid en solo (seul l'album posthume est moyen, très lisse par rapport au reste). Il avait d'ailleurs réadapté "Zoubida" de Carte de Séjour pour en faire "Jamila" sur Zoom. Comment résister à ce genre de perles : https://www.youtube.com/watch?v=zQOkiGVAMSM&pp=ygURcmFjaGlkIHRhaGEgZ2FsYmk%3D https://www.youtube.com/watch?v=VmEV6qjY9Nc&pp=ygUXcmFjaGlkIHRhaGEgYmFycmEgYmFycmE%3D ?

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