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Orchestre Poly-Rythmo de Dahomey-Cotonou › The 1st Album

cd • 4 titres • 33:14 min

  • 1Ou C'Est Lui Ou C'Est Moi8:45
  • 2Yeye We Nou Mi*6:18
  • 3La La La La12:06
  • 4Egni Moton ? Nin Mi Na Wa Gbin*6:13

informations

Les plages constituant disque ont été enregistrées deux fois à des dates rapprochées, si ce n'est le même jour, de l'année 1973... Au sortir d'une première séance de studio (à priori au Nigéria) le chanteur Vincent Ahéhéhinnou, alors leader de la formation, s'était déclaré insatisfait de la qualité technique des bandes – parasitées à son sens par trop de bruit de fond, « d'ambiance ». Une autre séance avait donc été organisée, et les quatre même titres réenregistrés. Ce sont ces quatre prises, réenregistrements qu'a sortis en 1973, sous forme de LP/vinyle 33t, le label Albarika Store, sans titre d'album et sous le nom d'artiste Ahéhéhinnou Vincent/Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou Dahomey. Sur la réédition en CD digipack de 2011 – celle ici chroniquée – le label Analog Africa a choisi de faire figurer deux des plages réenregistrées, telles que sur la version LP, et deux plages issues de la première séance, en les remasterisant pour éliminer le bruit de fond qui en avait à l'origine empêché la publication. L'objet ici chroniqué est donc une version hybride du disque – différente de celle sortie en 1973, bien que le disque porte le titre de « First Album », comme s'il restituait l’intégralité de la version vinyle. Cette version originale se trouve par ailleurs toujours d'occasion – mais à des prix qui la réservent aux collectionneurs (et autres spéculateurs). Les titres marqués d'un * sont ceux tirés de la première séance, inédites donc jusqu'à la parution de cette réédition CD.

line up

Bento Gustavo, Bernard « Papillon » Zoundegnon, Vincent Ahéhéhinnou ...

chronique

Dans cette machine polyrythmique – oui, c'est même son nom – l'orgue est un sacré moteur, une pièce centrale et périphérique, omniprésente et jamais fixée, arrêtée. Ses textures et variations s'emboîtent, s'accrochent aux autres mouvements propulsifs des morceaux : cocottes funky de la guitare – d'un funk qu'on identifie immédiatement comme issu d'ailleurs que l'Amérique, pas fatalement étranger aux contrées d'un James Brown par exemple, dans ses confins les plus bruts, où la danse est la plus rude, la plus musculeuse, la plus physique, le groove le plus métallique, mais nettement découpé selon d'autres lignes de perspectives, sous d'autres lumières, trempées dans d'autres alliages selon d'autres méthodes ; basse en ostinati obsédés, avec cette sonorité curieusement pleine, saturée, en même temps que ronde – rien à voir avec une effet de fuzz ou autre, son timbre rappelle plutôt certains sons de bambous soufflés, dans certaines musiques davantage acoustiques, locales sans doute, créoles pour celles passées par mon oreille avant ça... Un son qui semble s'écraser tout près de l'oreille, rasant l'écoute alors même que l'instrument est mixé plutôt en retrait, relativement ; ces percussions biens sûr, tournantes, accentuées, réverbérées des deux côtés de la stéréo – parce que la musique du Poly-Rythmo est une musique moderne, qui s'empare de la technologie pour saturer ses teintes, durcir ses lignes, spatialiser son image dans les sonos ; et puis cette voix, bien-sûr, projetée dans une réverbe elle aussi métallique, qui la rebondit en échos courts et denses, solidifiés...

Et l'orgue, donc, disais-je, au milieu de ces agencements cycliques et presque – et carrément – géométriques, avec leurs changements normalement imperceptibles (lorsqu'on écoute, je veux dire, sans prêter une attention particulière aux détails, au plan de construction) mais toujours, immanquablement, foutrement efficace (dans l'effet produit, l'accroche physiologique et mentale induite). Le clavier qui file, s'écoule dans les engrenages, enveloppe et déraille les différentiels, varie sans fin les consistances, les débits. Le saxophone, aussi, se permet ces escapades, cette souplesse non-gainée, articulée fluidement, certes. Mais l'orgue, lui, attrape l'espace – fait plus qu'y naviguer, que se superposer, passer sur son plan. L'espace et le volume – parce que ses jeux, subtilités et basculements de filtres, d'enveloppes, en plus de l'étendue de son registre, le lui permettent. L'orgue ne suit pas le mouvement – il en modifie la course, l'impression sur nos sens, le cour de nos pensées attrapées dans ces formidables plages, en même temps que tout le corps, membres, tendons, muscles, ossements.

Vincent Ahéhéhinnou peut bien chanter La La La La et rien d'autre – sur le refrain/la coda du morceau ainsi nommé – l'impression ne se défait pas qu'une profondeur musicale s'ouvre sous nos pas, une complexité que n'entament pas ces paroles simplistes, sommaires (les seules, en passant, dont on comprenne le sens ou le non-sens – du moins est-ce mon cas, moi qui ait grandi loin du Bénin, alors République du Dahomey – à l'exception de quelques bribes en français qui sonnent aussi magnifiquement « fonctionnelles », encore une fois surtout rythmiques que tout le reste, motifs de cuivre, cellules frappées et roulées sur les peaux, syncopes sur les cordes...). Rien ne nous arrache à ces savantes sarabandes – qui pour mieux nous garder se déguisent en évidences, arborent une simplicité de surface que dément chaque glissement d'accent, chaque ponctuation qui amorce une autre figure, portant la plage vers un autre palier d'intensité (ou un autre niveau – tant il vrai que cette musique semble ne jamais faire de pause).

C'est une science, oui, ce qui se joue là. Pas une formule fixée, contrainte, parce que – on y revient – le Poly-Rythmo comme d'autres orchestres, africains ou non, à la même époque, comme une foule d'autres groupes partout dans le monde, se frottait alors à une technologie en plein mutation – techniques d'amplification nouvelles, améliorées, multiplication des modalités, possibilités d'enregistrement, de mixage. Le Poly-Rythmo, comme tous ces autres, essayait. Créait en direct – bases « traditionnelles » ou pas (les notes de pochette, de toute façon plutôt élusives sur bien des points, évoquent seulement « les rythmes traditionnels de la religion indigène Vodoun »), et quoi qu'on puisse entendre par ailleurs « d'apports » dans cette musique (le funk et la soul étasuniens donc, la chanson francophone si on veut, l'afro-beat nigérian, la high-life ghanéenne – deux pays proches même si pas tous les deux directement frontaliers). En conservant, certes – ce n'étaient pas les seuls, ça prend chez eux une forme singulière – cette « vibration live », une dynamique dont les possibilités du studio, de production, ne modifie pas, n'altère pas dans un sens restrictif la substance – mais qu'elles étendent, au contraire, qu'elles portent vers une autre dimension.

Tout ici, au vrai – interprétation, jeu de l'ensemble, simultanéités et prises d'indépendance de telle ou telle voix (instrumentales ou chantée) ; traitement de cette matière sonore insécable et pulsée – nous happe dans cette dimension, nous y jette, d'un bout à l'autre de ces quatre pistes. Il importe peu, au fond, à l'écoute, de savoir quelle piste est issue de laquelle des deux séances d'enregistrement, lesquelles figuraient sur le vinyle de 1973, lesquelles n'apparaissent que sur la réédition CD – on se reportera pour un bref résumé de cet aspect de la chose à la rubrique « remarques » de cette chronique. Ce qui importe, c'est que la cohérence de cette musique, son amplitude, sa pertinence inentamée, son inventivité foisonnante et magnifiquement tenue – demeurent, concentrées autant qu'expansives, libérées dès qu'on lance la lecture, que le son surgit, entières jusqu'à la dernière seconde... Aucun montage – réarrangement, alternance de sources – ne saurait éroder ça, gripper ce qui se met en branle une fois la chose lancée. C'est une musique qui reste vive, entière, bien plus qu'un tableau témoignant d'une époque, d'un passé clos. C'est une définition possible – une autre, non alignée, répondant à d'autres prémisses que celle de la « classique », stricte, consignée – de ce que serait une « grande » musique. Sans majuscules, une fois de plus – parce qu'une telle vastitude n'a pas besoin de s'orner d'une capitale qui lui l'enserrerait d'une triste gravité de médaille.

Très bon
      
Publiée le lundi 31 juillet 2023

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