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Vîrus › Les Soliloques du Pauvre

cd • 8 titres • 36:09 min

  • 1Crève-Cœur
  • 2L'Hiver
  • 3Impressions de Promenade
  • 4Songe-Mensonge
  • 5Espoir
  • 6Déception
  • 7Prière
  • 8Épilogue

line up

Vîrus (MC, voix), Banane (productions), Jean-Claude Dreyfus (voix)

Musiciens additionnels : Bachir (scratches), Miléna H. (chœurs)

remarques

La pochette est basée sur la couverture originale du livre, signée Steinlen.

chronique

Les Soliloques du Pauvre... Vains, impuissants... Hargneux. Dits dans cette suie d'ambiance qui scintille, de toutes ses lucioles quasi crevées. Cette ambiance rivée à l'hiver, sentant la pierre des églises oubliées, recueillant le peu de jour passant l'embrasure ou le vitrail crasseux. Saisissante sans excès de salissures, traînant sa carcasse dans le sillage d'un hip-hop de jeune blasé des années 2010, autant que dans celui d'une littérature faubourienne vieille d'un siècle. Confondant les deux, comme capuche baissée et chapeau troué, beatmaker et marchand de marrons. Époques touillées. Et popote qui touche au cœur, si tant est qu'il y aie le peu d'empathie requis au bout du tuyau. Sans tomber dans l'écueil d'un slam gnangnan ou d'une performance artistautiste stérile. Mais avec une façon naturelle, instinctive - et même innocente, malgré ce parfum désillusionné qui émane des vers - de faire humblement corps avec la plume poisseuse, oubliée ou presque. Quand Vîrus a décidé de rap-adapter les textes de Jehan-Rictus, après être tombé dessus par hasard (... ou pas...) il a été bien inspiré, percevant à raison un écho à travers les âges et les pages. Et si l'exercice pouvait s'annoncer casse-gueule, c'est plutôt un monologue très "gueule cassée" qui nous accueille dans la ruelle d'intro, par l'intermédiaire d'un narrateur qu'on attendait pas : Monsieur Marie (a.k.a L'Boucher), hirsute et dégueulasse, la gorge en éboulis pire qu'un Waits-Léotard, maugréant contre eul'salaud d'bourgeois avec sa voix d'ogre arraché à sa sieste. Grogne de gueux au cœur crevé, prologue (et épilogue) à un rance mais vivace dégoût de l'humanité, de la bonne conscience, du bon citoyen bien rangé, qui ne faiblira pas tout du long de cette plainte lancinante. Même quand s'en vient l'interprète principal et son charisme vocal plus modeste, rôdant entre flow et récitation, on le comprend bien. Vîrus, avec son timbre vert-amer, aigre et frêle, avec sa diction-cadence bien à lui, nous conte la misère, en se faisant passeur temporel pour Jehan-Rictus, poète jouant le clochard au verbe proto-célinien, dans les parages d'un Léon Bloy qui aurait en cours de route paumé son Jésus Christ (lui qui "s'est trompé d'adresse")... Mais aurait gardé la couronne d'épines, les clous et les coups de fouet, pour les mâcher et les remâcher, à en saigner de la langue, en s'assurant d'éclabousser les beaux tissus qui passeraient par là. Misérable aux mots grimaçants, désarmants, imprégnés à la fois de résignation et d'envie de grailler la moindre lanière de lumière qui lui parviendrait à travers les nuages édentés. Rongeant sa Lune comme un croissant rassis, maudissant les bien sapés depuis son coin de rien. Bouffi par le ressentiment. Ressassant sa certitude de l'injustice immuable, chevillée à ses entrailles du lever au coucher ; mais cherchant la vie, sans cesse... Ce qui avec un tel substrat pourrait être étal de lieux communs, est une suite de terrains vagues, dans lesquels on se laisse choir, imbibé mais lucide. Vîrus a subtilement customisé quelques passages pour brouiller la datation, mais le texte est toujours aussi actuel, et cruel. Quand cette pauvre vieille lutte des classes, ringarde, mais encore et toujours là, nous regarde avec le même... rictus, derrière l'écran de fumée des débats, le brouhaha des prises de becs, et toutes façons d'être sûr que les prolos continuent à s'entre-détester. Et quand l'sans dents a envie de rire jaune, avec ou sans gilet : Rictus-Vîrus se dépouille des mots, grattant la peau de ses pensées avec agacement. Mots-puces ou mots-poux, mots à la trogne velue, mots pas beaux, mots barbelés. Mots crus, drus, mais mots vrais, même quand ils théâtralisent, s'emportent, ou vous rappellent qu'on voit toujours la Mort en femme, et déjà même avant elle, la Faim. Quant à Banane, il colle au Rictus (...), avec ses instrus électrorganiques, atmo-syphilitiques, dans la suite directe du Faire-Part et du Huis-Clos. Décor brumeux, parfois évanescent, souvent frustrant, et pourtant... Si prégnant, si accordé à cette humeur de ruine indignée, recluse dans ses songes. Samples et nappes en clair-obscur, sentant autant le givre que la charogne. Haillons de rideaux laissant entrevoir... Oui... Comme si au fond du cloaque, dans ces poèmes-remugles, une lumière immaculée nous parvenait, douce, caressante... Mais pas sûr qu'elle vienne d'en haut.

note       Publiée le mardi 29 mars 2022

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saïmone Envoyez un message privé àsaïmone
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Sans oublier le bonus DVD du single 3 titres, inoubliable lui aussi

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Raven Envoyez un message privé àRaven
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Oui magnifiques les rêveries. Faut faire comme Jean-Jacques, marcher seul, ça brasse les pensées !

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Ntnmrn Envoyez un message privé àNtnmrn
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J'aurais pas dit mieux, merci corbak! (too dense, will need to read again, ahah!) Le Vîrus est pas du tout tombé dans l'écueil du plus gros fantasme des jeunes profs de français ou des élèves d'ex-terminale L, le rap qui veut devenir littérature, le rap rappant avec un sérieux littéraire, le rappeur élevé enfin à la dignité du poète, tentatives souvent maladroites sur lesquelles se sont parfois cassé les dents des Lucio Bukoswki ou Arm de Psykick Lyrikah (malgré lui), et bien d'autres... Non, comme tu le dis, la principale réussite de ce disque (et de Schtilibem qui vient après), c'est le naturel-spontané avec lequel Vîrus se réapproprie les textes, et ce malgré les modifications qu'il a dû leur faire subir pour les rendre rappable (suppression de mots, modification de la versification) et d'actualité (la III, IV, Ve République!). En concert, le bougre ouvrait la séance mêlant ses textes et ceux de Rictus par une instrumentation du très approprié prologue des Rêveries du promeneur solitaire (de Jean Jacques!), qui porte assurément la même marque de marginalité offensée et rebelle que nos deux camarades : "Me voici donc seul sur la terre..." (quel beau texte : https://fr.wikisource.org/wiki/Les_R%C3%AAveries_du_promeneur_solitaire/Premi%C3%A8re_Promenade). Bref, si tout est excellent, j'en retiens surtout le combo "Impressions de promenade" (haine de la vie rangée stade terminal!), "Songe-Mensonge" (bien vu les choeurs Banane!), "Espoir" (quel crescendo!). Et puis "Prière" un peu contrite mais rah! (Vîrus a viré les aspects trop prêchi-prêcha pour en garder la sève mystique!). Bref, encore une oeuvre remarquable pour un rappeur assez surprenant, finalement, autant qu'il est constant dans la qualité!

Note donnée au disque :