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Gonzaguinha › Luiz Gonzaga Jr. [74]

  • 1974 • Odéon SMOFB-3832 • 1 LP 33 tours

lp vinyle • 10 titres • 40:54 min

  • Face A
  • 1É Preciso6:00
  • 2Piada Infeliz2:40
  • 3Meu Coração É Um Pandeiro4:20
  • 4Uma Família Qualquer4:48
  • 5Pois É, Seu Zé3:00
  • Face B
  • 6Rabiscos N'Areia4:52
  • 7Assum Preto5:14 [reprise de Luiz Gonzaga]
  • 8Amanhã Ou Depois3:05
  • 9Galope4:35
  • 10Desesperadamente2:20

enregistrement

Direction Musicale : Maestro Gaya - Producteur : Milton Miranda - Directeur technique : Z. J. Merky - Assistant de production : Renato Correa

line up

Gonzaga Jr. (guitare acoustique, percussions, chant), Sydney Matos (guitare acoustique et éléctrique, orgue, piano électrique, contrebasse), Arnaldo Luis (contrebasse, guitare), João Cortez (batterie, percussions), Eduardo Andrade (percussions)

remarques

Photo de pochette, artwork, design par Eduardo Andrade et Maria Eugenia

chronique

Styles
folk
chanson
world music
Styles personnels
voûtes de douleur sans anesthésiant

Une histoire qui n’a rien à voir. Au début des années 70, honteux de l’avoir dénigré et moqué, lui et son mouvement tropicalia (il s’était fait jeter en prison puis exiler pour subversion), l’intelligentsia brésilienne décide de remettre une récompense à Gilberto Gil pour « Aquele Abraço », son seul morceau de samba à ce stade. Comme pour lui reconnaître une place méritée – puisqu’enfin, il admettait la supériorité de l’Art carioca sur la musique politisée et pouilleuse de son nordeste – parmi les élites musicales nationalistes de Rio, gardiennes du temple et complices de toutes les dictatures qu’a connues le pays. En réponse cinglante, Gilberto Gil, depuis Londres, enverra une lettre où il dira refuser le prix, et proclamer qu’il n’a aucunement besoin de leur reconnaissance, que sa chanson n’était qu’un détournement tropicaliste de plus du genre samba, et surtout qu’il n’a rien oublié de leurs remontrances réacs avant qu’il ne soit devenu une « cause célèbre » à défendre. Eh bien le deuxième Gonzaguinha est un peu une forme d’équivalent musical de cette lettre.

Album le plus représentatif et farouchement unique de son auteur, ce deuxième éponyme est l’exemple-même du brûlot sans concession, évidant la MPB de toute trace de samba festive, vue comme porteuse d’une joie hypocrite, pour ne garder que le folk le plus brut, parfois proche de l’unique album culte des lointains nordestins Alceu Valença et Geraldo Azevedo (surtout Piada Infeliz). Mais avec une couleur, malgré tout, de Rio, ville où Gonzaguinha a poussé, silhouette efflanquée et émaciée au milieu des rondes collines verdoyantes et grasses de touristes.

Aux premières écoutes domine l’impression gênante de débarquer au milieu d’un drame, d’une scène de terreur domestique banale mais filmée au scalpel, auscultée à l’introspection. L’arme de l’autopsie : une articulation des paroles acérée, affutée pour désinfecter, amenée pour accabler. Les 3 premiers titres présentent un tableau beaucoup plus aride et frontal dans son dénuement que sur le premier éponyme. Pas de cuivres, pas de cordes, pas de bois, presque pas de claviers. Enfuis ces violons toujours justes, ce piano superbe, ces arrangements splendides, dignes d’un drame déchiqueté signé Chabrol… Plus rien, nada. La rue, la guitare, la voix… La rage rentrée.

C’est l’opposé de la luxuriance étouffante du futur Começaria Tudo Outra Vez. Ici, Gonzaguinha dessine patiemment, à l’encre de bile noire, la stase des banlieues à 2 étages, trop délaissées, des blessures et jours endormis (Desesperamente). Meu Coração é Um Pandeiro est une valsinha tournant à la mascarade, exécutée avec une glaciale ironie et une terrible application, au milieu des embruns des vents maritimes… Uma Familia Qualquer, qui s’écoule avec l’impudeur des témoins impuissants, vient extrapoler tout ce qui a toujours été contenu dans le riff de guitare (signé James Hurley plus que Gershwin) de « Summertime » de Janis Joplin : une histoire d’été, de roseaux, de soleil de plomb et bouillonnement, d’insectes volants, de nuées de cris et disputes, de larmes et de terreur en huis-clos, de drame campagnard. Quand arrive le sourire narquois et blasé de Pois é, seu Zé, l’évidence vient faire aimer cette voix pour ce qu’elle est, comme en déclic : Gonzaguinha n’apaise pas, il problématise. Il montre la blessure, s’en amuse, fait semblant de s’en délecter. Ce qui manque, ici, impose autant sa marque que ce qui est présent, ce minimum absolu des arrangements, très basés sur les cordes sèches et acides.

Bien sûr, le côté sans compromis du chant, refusant toute facilité, n’est au final accrocheur que grâce à la justesse et aux trouvailles des musiciens. Et cette fois, on les connaît : alléluia ! Pas de bol, les brillantissimes Arnaldo Luis et Sydney Matos (Mattos?) n'ont connu qu'une carrière éphémère, ce-dernier ayant toutefois joué avec les énormes stars Tania Maria et Ivan Lins... En plein dans leur période de pure MPB classe et pré-commerciale, donc oubliée. Dès le LP suivant, ils seront remplacés par des zicos plus jazz, et seul restera l'exigeant batteur João Cortez. Un gâchis, malgré la réussite des opus à venir, car enfin, où a-t-on déjà entendu atmosphères plus à fleur de peau que celles du cœur de ce disque, Rabiscos N’Areia et Assum Preto ? Patiemment posées telles des mines antipersonnel, elles infusent leur poison létal. Assum Preto, petit cantique de la cruauté, au texte tout simplement horrible, vient donner un sens apocalyptique et décharné à l’une des chansons les plus tristes de Luiz Gonzaga père. Chefs d’œuvre.

Inexplicablement, cet album restera un grand oublié des annales de la MPB, comme en gros tous ses disques d'avant 1980, c'est-à-dire les meilleurs. Signalons tout de même que deux titres planqués en fin de face B connaîtront une postérité, car régulièrement jouées en live par l'artiste : Amanha ou Depois et Galope (La première sera même reprise en studio en 1980). Sans doute un hasard chanceux pour Galope – l'un des meilleurs morceaux du disque. C’est un funk acoustique mené par une voix en osmose avec ces guitares nerveuses, détournant le célèbre riff de Berimbau (Baden Powell, mais repris par Nougaro sous le titre "Bidonville", au cas où...). Le genre de perle qui donne envie de mettre 6. On n’en dira pas autant de la conclusion, le cruel Desesperamente, aux arrangements qui donnent l’impression des dernières secondes de Big Brother, s’égrainant tandis qu’il extermine, dans une frustration insatisfaite, les derniers survivants de la terre, depuis une immense salle de contrôle vide où résonnent encore les jouets des enfants numérotés… Ce n’est que logique que le disque nous laisse un peu sur notre faim, vu l’ironie qui inflamme tout ici. J’ai quand même cité tous les titres, ce qui signifie qu’on est passé à un cheveu du 6. Mais vous êtes prévenus : il vous faudra insister et suivre le fil… Ou apprendre le portugais.

note       Publiée le mercredi 23 décembre 2020

chronique

Styles
chanson
folk
pop
rock
world music
Styles personnels
the dark side of mpb

On avait laissé Gonzaguinha en 1973 avec un premier album mature et déjà acerbe. L'année suivante, il enfonce définitivement le clou avec n deuxième disque éponyme portant au paroxysme sa posture d'auteur-compositeur seul contre tous... « E preciso » met tout de suite les choses au point : il s'agit d'une mélopée sépulcrale, plus explicitement sombre que tout ce qu'a écrit l'artiste jusqu'ici. Plus de fanfaronnade ici : on croirait que Gonzaguinha sort tout juste de prison, est à moitié brisé mais chante pour continuer la lutte en dépit de tout... « Lutter est nécessaire ». Le reste de la face A est tout aussi morose, à commencer par Piada Infeliz (« blague malheureuse... »), son orgue funéraire et sa tension à grand mal retenue.

La suite se montre plus fuligineuse, du samba neurasthénique « Meu Coração é Um Pandeiro » au chef d'oeuvre « Uma Familia Qualquer », une histoire glaçante de famille normale exposée dans une sorte de show de cirque, qui semble évoquer musicalement des monuments tels que « Ballad of a thin man » de Dylan... Gonzaguinha est ici plus rock que jamais, mais il s'agit d'un blues rock maniaque qui dégénère en une valse folle et toxique. Jamais Gonzaguinha n'avait été aussi tranchant et original musicalement, et je me dois de développer ce point : si sa musique n'a pas encore la complexité des digressions jazz de ses chefs-d’œuvre suivants, il y a déjà une progression très perceptible dans les arrangements et la richesse du matériau musical. J'arrive déjà à court de superlatifs alors que je n'ai pas évoqué « Pois é, seu Zé », monument indépassable de sa carrière, et véritable manifeste, qui parle de divertissement, du public qui ne souhaite « qu'être heureux », à qui Gonzaguinha enjoint à placer un « sourire sur leurs lèvres » (um sorriso nos labios, image qui reviendra dans la discographie de l'artiste) alors qu'il joue au funambule entre la vie et la mort, va jusqu'à tuer des chiens et trouve à peine du répit pour pleurer sur sa douleur. Le tout illustré par une MPB désespérée même si franchement enlevée dans sa rythmique.

Après une face A pareille, peut-être la plus sombre de toute l'histoire de la musique brésilienne, que dire d'autre ? La face B est plus en retrait mais pleine de recoins passionnants, des brillants arrangements de « Rabiscos N'Areia », à l'aussi apaisée que glaçante « Assum Preto ». « Galope » est quant à elle l'un des classiques de Gonzaguinha, souvent repris par la suite, et l'exemple typique de texte allégorique qui pue le poison, même si je ne comprends pas toutes ses images. L'auteur Gonzaguinha est ici quasi impressionniste avec ses évocations de poignard et de déséquilibre, et atteint son but malgré la barrière du langage. L'ensemble ? Un venin pur et simple, évocation peut-être la plus fidèle de l'angoisse de ces années de plomb au Brésil, et un grower inépuisable. Une pierre d'obsidienne brute, parfois franchement plombante, mais pour moi le sommet gutsien de Gonzaguinha, qui allait par la suite emprunter des voies plus détournées pour exprimer son mal-être, avec brio pour encore quelques disques.

note       Publiée le mercredi 23 décembre 2020

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Tallis › lundi 8 mars 2021 - 20:55  message privé !

"E preciso" en morceau d'ouverture d'anthologie... et le reste est à l'avenant. Oui, décidément, merci pour la découverte, messieurs !

Note donnée au disque :       
gregdu62 › jeudi 18 février 2021 - 10:27  message privé !

Merci à vous deux pour la découverte. Quasiment jamais mis un pied dans la musique brésilienne mais bonnes surprises que les deux premiers albums de Gonzaguinha avec de bonnes chroniques pour accompagner l'entrée. Les opus de 1973 et 1974 comportent chacun un chef d'oeuvre passant en boucle : "Palavras" (1973) et "E preciso" (1974). Bien qu'appréciant l'album de 1973 qui lui aussi s'ouvre magistralement (mais dans l'ensemble je n'ai pas assez accompagné l'écoute par la traduction des textes, à creuser donc) j'ai une nette préférence pour celui de 1974, quel album ! Musicalement j'accroche plus et j'ai un peu mieux suivi les lyrics. Sur l'ironie autour des joyeuses festivités ça me fait parfois penser à un film de Glauber Rocha où, de mémoire, des gesticulations électoralistes s'accompagnent de samba et banderoles vides. Mention spéciale aussi à "Pois É, Seu Zé" tant pour les textes que pour la musique ! J'accroche un peu moins sur les morceaux de la face B, d'où le 5.

Note donnée au disque :