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The Creatures › Boomerang

cd • 16 titres • 56:41 min

  • 1Standing There3:06
  • 2Manchild3:50
  • 3You!4:03
  • 4Pity3:39
  • 5Killing Time3:26
  • 6Willow2:07
  • 7Pluto Drive4:40
  • 8Solar Choir2:52
  • 9Speeding4:12
  • 10Fury Eyes2:10
  • 11Fruitman2:46
  • 12Untiedundone3:41
  • 13Simoom3:43
  • 14Strolling Wolf4:27
  • 15Venus Sands5:03
  • 16Morriña2:49

enregistrement

Enregistré sur un magnétophone 16 pistes mobile en mai 1989, à La Peñuela, Jerez de la Frontera, Cadix, Espagne. Mixé en juillet 1989 aux studios Advision, Londres, Angleterre par Mike Hedges, assisté de Spike Drake. Masterisé par Kevin Metcalfe. Produit par Creatures et Mike Hedges.

line up

Budgie (instruments, voix), Siouxsie (voix, instruments)

Musiciens additionnels : Gary Barnacle (saxophones), Peter Thoms (trombone et transcriptions sur partitions), Enrico Tomasso (Rico Tomasso) (trompette sur Manchild), Martin McCormick (accordéon sur Speeding), Antonio Partida (flamenco), Domingo Ortega (flamenco), Eva Ruiz-Verdijo (flameco), Innia Ortega (flamenco), Nuria Fernandez (flamenco), Rafael Cancelo (flamenco)

remarques

Design : Anton Corbjin, Area.

chronique

« Les Anglais en vacances/Ont la peau blanche »…

Et sans doute, oui : Siouxsie et Budgie, en pleine Andalousie sous le bleu sans fond, en ce printemps 89, ne devaient pas faire trop « couleur locale ». Pas décidés, en revanche, eux – contrairement à ceux de la chanson citée ; contrairement à ces autres pâles « étrangers », dans le More de Barbet Schroeder, paumés dans les criques d’Ibiza et collés au fond de l’héroïne – à se laisser « zigouiller par deux/comme les amoureux », « loin, loin de chez eux ». Pour commencer, ce couple-ci n’est pas venu vraiment pour le tourisme. Pour s’imprégner d’autre chose, oui, sans doute – d’autres cieux donc, d’un soleil plus fort, de nuits plus tranchées peut-être. Jerez de la Frontera ce n’est pas tellement l’Albion, on veut bien croire. C’est un autre « romantisme » – un autre type d’atmosphère « gothique », sur les photos du livret, moins Hurlevent, davantage Bodas de Sangre (Les Noces de Sang, de Lorca…). Un autre détachement, pourtant ; à tout ça, au drame – Siouxsie vêtue en Picador, le visage précisément poudré blême ; elle et un Budgie aux cheveux bleu-vert, étendus l’une sur l’autre… Ça sent plutôt sa sensualité enflammée mais joueuse, tranquille mais avivée sous ce nouveau climat. Ça fait très cabaret intime – la croix pas là, comme le rouge du costume et des lèvres, le noir autour des yeux qui souligne le bleu tranchant, pour faire fardeau, mais pour… Allumer le sens. Pour l’esthétique – une pas là pour faire jolie mais pas là non-plus pour le choc à la Artaud, la Cruauté, les hurlements en s’arrachant les cheveux, la peau. Non… Boomerang est une sorte de fraîche apesanteur – en plein cette canicule qui fige, cette lumière qui écrase les ombres.

Ça essaye – plein d’idées, des dialogues directs entre le verbe et la musique (« Marimba sing High/Marimba sing Low »…). Ça scénarise – en endossant les rôles à la première personne ; en une sorte de premier degrés plein de lectures, de dimensions possibles. Ça orchestre, au-delà de l’intrumentarium habituel du rock, de la pop, d’un certain post-punk froid – marimba donc, cuivres (ajoutés plus tard, de retour en Angleterre), percussions « latines », accordéon (magnifiquement syncopé/filé, sur Speeding, avec ses samples aussi de bagnoles qui tracent). Ce Creatures-ci s’amuse avec la lumière – les deux lui trouvent des angles, des tombés, des nuances qu’on ne leur avait encore pas entendues (que ce soit sous ce nom-là ou avec les Banshees – qui semblent d’ailleurs suspendre leur vol, cette même années). C’est ouvert – le disque commence d’ailleurs par une sorte de « tout est possible » dit très calmement, où Siouxsie s’adresse directement aux « creepos » supposés les écouter. Le message se révélant en substance, à peu près : « laissez-les dire, lâchez-vous ; c’est vous qui avez raison, si vos étrangetés vous font jouir »… Oui : Boomerang a quelque-chose d’une fête déguisée, où les costumes et les masques ne sont pas là pour cacher, fausser, mentir – mais pour magnifier, décliner toutes les facettes qu’on voudra, de l’expérience qu’on aura choisie, de celles à quoi on s’adonne pour l’amour des multiplicités. Boomerang à quelque chose d’amoureux et de libertin, oui, encore – intuitif, à l’émotion, pas à l’épate. Raconte des histoires troublantes parce que les mots n’y sont que débit qui fait échos, coulées, aux titres (Untiedundone). Ose dans le même espace – à d’autres heures ; tout est question d’heure – de franches et désarmantes déclarations (You !)… Boomerang n’est pas « de la world » : c’est un investissement du monde, une vue de l’intérieur/extérieur intelligente, travaillée en colorimétrie, timbres appariés, contrastés ou fondus. La Sioux y vocalise une sorte de jazz en vision pop, en siouxorama – une apparence d’inconséquence qui est l’exercice plein de sa liberté, d’une souplesse qu’on ne lui avait décidément pas toujours soupçonné.

Bien sûr, Boomerang, avec ses incessantes variations, peut aussi égarer. Dans un sens, sa « facilité » – sa franche mais pas plate hospitalité (elle ne dit pas les usages… mais il faut les respecter, pour rester bienvenu) – peut dérouter, laisser aux seuils ceux qui seraient venus y chercher noirceur, charbon (ailleurs donc qu’aux contours des yeux, pour faire le regard plus saisissant, séduisant, expressif, exprimant). Bien-sûr, il faut accepter de marcher longtemps, aux vents, sous le cagnard, à travers les champs secs (les tournesols parmi quoi les deux se tiennent nus, sur la pochette et dans le livret…), de passer par là alors qu’il nous amène aux volières où l’heure est douce et où le jour s’évapore, où l’ombre caressante vient dissiper, évaporer l’haleine des sables, des terres, des végétaux séchés, donc, qui plus tôt craquaient sous le pas. Il faut accepter que cette musique rayonne – d’une lumière plus vaste, moins subaquatique, qu’on ne l’avait jusque-là espérée, reçue. Il faut en un instant oublier toutes ces histoires « d’impérieux regard » à quoi le discours critique, journalistique, celui de fans trop transis, avaient souvent tenté de réduire la femme qui chante, ici. Se résoudre à ce que les roulements des peaux ne soient peut-être pas tant une question « rituelle et tribale » que simplement du corps, de ses rythmes – et que celui-là, même exprimé comme ça, ne peut toujours se tenir en surtension, ne trouve pas toujours sa joie, uniquement, dans une intensité qui confine à la violence, qui en passe la limite avec celle de l’épuisement.

Non… Boomeang, donc, est sensuel et détaché. Chaud-froid certes mais en glacis sur ses surfaces parfaites – comme une rosée où un givre léger, parfois, plutôt que comme un glacial linceul. Boomerang va vite, quand il le veut mais donne par sa trajectoire, sa courbe, l’impression, par moments d’un vaste tournoiement qui s’alenti sans fin – parce que c’est bon, ici, de ne pas en finir. Boomerang pourtant s’achève – encore au chant des oiseaux, en fond, en un crépuscule qui apaise et avive, du même trait, du même tombé, qui dispose à la nuit, du côté qu’on voudra du rideau, du velours, le nœud défait de la bande qui le retenait, l’écartait pour qu’on voit. Sans doute, il faudra, plus tard, revenir sous des cieux gris. Mais ici rien ne tient, rien ne fait autorité, de ce qu’ailleurs on nommerait obligation, carrière.

note       Publiée le vendredi 18 septembre 2020

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Dioneo › vendredi 18 septembre 2020 - 21:23  message privé !
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Clairement, pour Debut, je me faisais la réflexion en réécoutant/écrivant (comme quoi tout arrive, on est d'accord sur un point...). Moins d'accord sur "exotisme" au sens où pour moi Siouxsie et Budgie n'essayent pas ici de "reproduire du folklore", sont assez modestes - ou lucides, mais en l'espèce ça revient au même - pour ne pas copier quoi que ce soit... Ou alors "exotisme" comme "musique {en l'occurrence, puisqu'il s'agit de musique} qui a conscience du lieu où ça joue comme 'extérieure'", comme induisant autre chose, climat donc, sensibilité, mais nullement tentative de reproduire ou même interpréter des "formes locales". Dans un sens c'est de "l'exotica" oui, en ce qu'ils admettent être complètement étrangers, culturellement, au lieu qu'ils investissent/qui les investit, tout en tentant de "peindre" le lieu où ça se joue ; en un autre c'en est le contraire, vu que musicalement (malgré les crédits "flamenco") ça reste de bout en bout, avec toutes les expérimentations qu'ils se permettent, ancré formellement dans leurs traditions propres (et très libre), pas du toute "hispanisant" ou quoi. Bref... Oui, sinon, pour les chroniques d'époque, on sent la surprise - j'avais pas lu ça mais ça ne m'étonne pas, c'est clair que ça a dû prendre de cour les gens qui ont découvert ça en direct, après la disco des Banshees et même le précédent Creatures. (Bon, pas tout à fait d'accord avec le terme de "flegme rigide" proposé par celle de Libé mais c'est pas grave, question donc sans doute d'époque, aussi, de "réception" du truc, et de tout ce que ça/qui le sous-tend).

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bangster › vendredi 18 septembre 2020 - 18:44  message privé !

C'est un disque pour ceux qui aiment autant l'album Debut de Bjork et des chansons comme Venus As A Boy et Aeroplane, que les Talking Heads de la deuxième période. Mais ici, c'est d'exotisme qu'il s'agit et non de world music. On imagine donc l'état de sidération dans lequel a dû se trouver une grosse partie du public de Siouxsie de l'époque... à la découverte d'une telle musique chaude et sensuelle !

Très bonnes chroniques parues dans la presse française, qui complètent celle de Dioneo. Best :« Espace nouveau qui met surtout en valeur la voix d'or de la princesse sioux sur un lit de musique minimale, douce et chaude. A grand renfort de percussions variées et d'éclats de cuivres langoureux, les Creatures tissent un album envoûtant aux respirations baroques. Mélange de force et de grâce, de chaleur moite entrecoupée d'éclairs rafraîchissants, d'émanations latino-tropicales domptées par un flegme rigide tout anglais. » Libération: « On découvre chez Siouxsie une chaleur, un feeling tout en courbes à la sombre suavité, qu'on ne soupçonnait pas. » La version vinyl est un chef d'oeuvre, sans les deux bonus tracks de la version cd, Solar Choir et Speeding.

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Dioneo › vendredi 18 septembre 2020 - 17:37  message privé !
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Oui, c'est celui auquel je reviens le plus aussi... Mais il faudra que je réécoute Hai!, j'avais un peu fait l'impasse dessus, je sais plus pourquoi/comment. (Et de rien, ça faisait un moment que je l'avais en réserve celui-là).

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Richard › vendredi 18 septembre 2020 - 17:34  message privé !

Merci (encore une fois) Dioneo pour la pertinence de tes mots. C'est de loin mon préféré du duo. Si la sensualité est l'ossature des Creatures, elle est encore plus belle et forte ici. Sa diversité (comment passer de "Pluto Drive" au superbe "Morriña") bien amenée, comme naturelle ne suscite aucun soubresaut. Cette liberté est le sel de Boomerang.

Note donnée au disque :