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Nelson Cavaquinho › Nelson Cavaquinho

  • 1973 • Odéon SMOFB 3809 • 1 LP 33 tours

lp • 13 titres • 33:10 min

  • Face A
  • 1Juízo Final3:09 [composé avec Élcio Soares]
  • 2Folhas Secas2:18
  • 3Caminhando2:08 [composé avec Nourival Bahia]
  • 4Minha Festa2:24
  • 5Mulher Sem Alma2:52
  • 6Vou Partir3:03 [composé avec Jair do Cavaquinho]
  • Face B
  • 7Rei Vadio2:25 [composé avec Joaquim]
  • 8A Flor E O Espinho / Se Eu Sorrir / Quando Eu Me Chamar Saudade / Pranto De Poeta3:51
  • 9É Tão Triste Cair1:45
  • 10Pode Sorrir2:06
  • 11Rugas1:41 [composé avec Augusto Garcez et Ari Monteiro]
  • 12O Bem E O Mal2:04
  • 13Visita Triste2:00 [composé avec Guilherme de Brito et Anatalicio]

enregistrement

Enregistré au studio Odeon à São Paulo en 1973. Produit par Pelão et Milton Miranda

line up

Nelson Cavaquinho (chant, guitare, cavaquinho sur la 3), Guilherme de Brito (chant sur la 8), Lindolpho Gaya (directeur musical), José Briamonte (directeur artistique, arrangements)

remarques

Toutes les chansons ont été composées par Nelson Cavaquinho. Sauf mention expresse dans la tracklist, il s'agit de collaborations avec Guilherme de Brito.

chronique

Styles
chanson
world music
Styles personnels
samba-canção / "dor de cotovelo"

Nelson Cavaquinho est la personnification la plus absolue du sambiste en tant que poète et malandro, du nom de cet archétype carioca de filou à la vie dissolue, entre beuveries, amours éphémères et samba. Jeune père, il trouve dans les années 30 un emploi dans la police montée et se retrouve en charge de surveiller le peuple des morros (collines de Rio de Janeiro sur lesquelles vivaient et vivent encore les miséreux de la Ville Merveilleuse), les inventeurs du samba, considérés à l'époque comme de vulgaires agitateurs. Il finit vite par devenir l'un des leurs et à se faire renvoyer de la police ; commence alors une vie d'errance, d'écriture et de beuveries. Il vit des sambas qu'il revend à des chanteurs plus présentables, ce qui rend son œuvre immense (on parle de 600 compositions) impossible à retracer. La légende raconte même qu'il aurait composé un samba avec l'immense Cartola, mais l'aurait revendu en catimini sans reverser à ce dernier ses droits...

L'existence d'un malandro est donc quelque chose d'évanescent, éphémère, pas vraiment destiné à rester dans l'histoire de quoi que ce soit ; pleine de combines et de mesquineries infligées et subies, et miracle de la musique brésilienne, devenue un mythe, un canevas dans lequel allait s'inscrire le genre de musique le plus vital du pays. Cela ne serait pas arrivé sans le pouvoir de poésie de ses plus illustres représentants.

Nelson Cavaquinho a commencé par jouer du cavaquinho, mais est rapidement passé à la guitare. Il en joue de façon absolument unique, avec uniquement son index et son pouce. Sa voix, en particulier une fois vieux et épuisé par la vie, pue l'abus de cachaça et de tabac, comme par mépris pour l'asymétrie entre la petitesse de sa vie et la grandeur de ses peines. Les deux forment un ensemble claudiquant, presque malingre, paradoxalement l'écrin le plus sublime pour l'expression directe de l'âme de poète du sambiste.

Ses chansons, souvent écrites avec Guilherme de Brito, son inséparable compère encore plus dans l'ombre que lui, sont constamment survolées par les spectres de la mort et de la souffrance. Il enregistre à partir de 1968, mais c'est bien ce disque solo éponyme qui se détache et le consacre comme l'un des plus grands sambistes de la « dor de cotovelo » : la douleur de coude, celle qu'on attrape à force d'enchaîner les verres de cachaça au bar à ressasser sa peine et ses regrets. Un véritable équivalent brésilien du blues américain... « Nelson Cavaquinho » ressemble à la confession d'un auteur qui voit s'approcher une mort qu'il a chantée toute sa vie, entre ultime dérobade de malandro et désillusion quant à ses chances de miséricorde. Ce n'est pas un hasard si l'album commence par « Juizo final » (jugement final), chanson qui parle initialement de désespoir devant l'impossibilité de connaître l'amour éternel avant le jugement dernier, mais sonne ici comme le procès de la vie et des petitesses de son auteur. C'est une chanson essentielle, parfait mélange de joie et de tristesse, ici magnifiquement produite et accompagnée de choeurs féminins qui semblent y constituer la seule source de pureté. Le reste de la tracklist a été pioché parmi les chansons les plus mythiques de Nelson Cavaquinho : « Vou Partir » parle de désespoir face à sa propre faiblesse, après un énième carnaval où l'auteur aurait succombé aux tentations charnelles. Le pot-pourri (synonyme de medley en samba) chanté avec Guilherme de Brito contient « A Flor e o Espinho », sa chanson la plus connue grâce aux grandes interprétations qui en ont été faites, d'Elizeth Cardoso à Beth Carvalho ; chanson qui parle de souffrance infligée par amour (l'épine et la fleur, donc). « Caminhando » est un choro, musique instrumentale brésilienne et faux-jumeau du samba, qui voit le sambiste jouer pour la première fois du cavaquinho depuis plus de 30 ans, de façon déchirante comme rarement dans le genre. Je préfère écourter cette énumération en parlant de « Minha Festa », peut-être la chanson du disque à m'avoir arraché le plus de larmes : à l'origine chanson joyeuse, de reconnaissance devant l'amour qui transfigure la vie (« grâce à Dieu, ma vie a changé / La tristesse est finie / J'ai appris à sourire avec toi »), elle sonne ici grotesque, dérisoire, comme la lamentation d'un vieil homme perdu au milieu d'une fête pourtant donnée pour lui. Une chanson d'une pureté effarante, presque pénible tant elle est poignante, surtout interprétée d'une telle manière.

Si le samba est souvent une musique faussement joyeuse, nul besoin ici de comprendre les paroles pour ressentir le spleen de la poésie chantée de Nelson Cavaquinho. Un temps d'adaptation est probablement nécessaire pour quelqu'un qui connaîtrait mal le style, encore que la connaissance du son cubano d'artistes tels que les membres du Buena Vista Social Club pourrait aider : ces styles sont sublimés par des voix fatiguées et imparfaites, plus belles dans ce contexte qu'un chant simplement juste, dans lequel l'harmonie viendrait servir de filtre entre l'âme du chanteur et l'auditeur. Le tout est merveilleusement produit par Pelão, qui allait également s'illustrer avec les premiers disques solos de Cartola et d'Adoniran Barbosa : de façon brute et précise, sans musiciens virtuoses, seulement de l'espace et de la simplicité. Un disque inépuisable et définitif ; la grande musique des petites choses.

note       Publiée le mardi 11 août 2020

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notes

Note moyenne        2 votes

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Thomas › samedi 15 août 2020 - 09:40  message privé !

Ce plaisir de retrouver des chros brésil/samba, merci beaucoup !

Copacab › mardi 11 août 2020 - 16:11  message privé !

@Twil et Procrastin : ravi d'avoir donné envie d'écouter à des mélomanes de backgrounds différents, je n'écris pas pour autre chose ;)

@Dariev : je vais aller mater ça ! Sinon mon contact brésilien puits de science en samba a réussi à retrouver le samba écrit avec Cartola puis revendu en loucedé par Nelson, ce n'était apparemment pas une légende... Le voici, interprété par Nelson Cavaquinho peu avant sa mort : https://youtu.be/M9If6lbUyog

Note donnée au disque :       
Procrastin › mardi 11 août 2020 - 16:01  message privé !

Et ben, après une telle chro quoi faire d'autre que de se faire bercer par sa voix fataliste et pleine d’aspérités... Ya de l'âme ici, fût-elle damnée! Merci pour la découverte!

dariev stands › mardi 11 août 2020 - 14:45  message privé !
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Superbe texte, pour l'équivalent brésilien du fameux "Johnny Guitar" !! (non je déconne, mais il est au moins aussi mélancolique que la chanson de Peggy Lee). La blague étant qu'il ne joue du Cavaquinho que sur une chanson, de la guitare sur les autres. Rien à ajouter, je plussoie cette chro, amen, etc. Vou Partir est magnifique. Effectivement, je crois que ce disque est le premier produit par JC Botizelli alias Pelão, qui allait produire (ressusciter,en fait, du moins discographiquement) l'année d'après les deux géants que tu cites, très justement. Ce qui est une sorte de résurrection façon "American Recordings" (Johnny Cash), mais fois 3, bien supérieure, et en plein dans l'âge d'or de la musique brésilienne, en plus. Bon, c'est une bonne journée, aujourd'hui, vu la température, pour introduire le samba sur guts. Qu'on ne nous dise pas que c'est une musique de secouage de popotin joyeuse, après une chro de cet acabit !! je me permets de poster ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=myI3hpduMoY

Merci Copacab !

Note donnée au disque :       
Twilight › mardi 11 août 2020 - 14:15  message privé !
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Très belle chro qui donne très envie, je vais aller vérifier ça...