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Thelonious Monk › Misterioso

cd • 8 titres • 63:53 min

  • 1Nutty5:25
  • 2Blue Five Spot8:17
  • 3Let’s Cool One9:16
  • 4In Walked Bud11:23
  • 5Just a Gigolo2:09
  • 6Misterioso10:54
  • Bonus de l’édition CD
  • 7‘Round Midnight6:15
  • 8Evidence10:14

enregistrement

Enregistré au Five Spot Cafe, New York City, en août 1958. Produit par Orrin Keepnews.

line up

Ahmed Abdul-malik (basse), Roy Haynes (batterie), Thelonious Monk (piano), Johnny Griffin (saxophone ténor)

remarques

Pochette : Giorgio de Chirico, The Seer (Le Voyant), huile sur toile peinte à Paris à l’hiver 1914-1915.

chronique

Styles
blues
jazz

Monk en concert – et en groupe, c’est toute une histoire, encore… Encore une autre. Ça en « contiendrait » un paquet, disons, qui seraient celles du jazz, non-exhaustives mais entières, tiraillements et évidences inclues – si ça pouvait se « contenir », une chose pareille, si ça ne dépassait pas, ne débordait pas les lignes des thèses, du « corpus », des narrations… Comme si ça n’en épousait pas les gradients et les courbures, les tensions et les creux, pour raconter sa propre trajectoire à mesure que ça la trace, qu’on y met le pied, nous, après.

Monk ici au Five Spot – estaminet qui en a vu, qui en verra d’autres, où il s’en gravera. (Des histoires, encore, des disques, où il s’en tiendra, des concerts et des « résidences »). Avec un quartet nettement rompu au bop, à ce qu’il était devenu, à ce en quoi il ne s’était pas figé – pas de « hard bop », ici, de vélocité aux lignes, aux accords simplifiés. La complexité tenue, la place pour tous – parfois ensemble, hors-solo, en cheminements – de s’emparer de l’espace, du temps, de l’étirer, de le tordre, d’en explorer fractions et consistances. Johnny Griffin au ténor – souvent prolixe, moins en retenue, en justesse, que pourra l’être Charlie Rouse, plus connu fidèle de Monk… Mais Griffin toujours généreux, le jeu aussi physique – aussi « course », aussi équilibre, aussi cascade (pas loin parfois du Coltrane de Giant Steps, autant que de Sonny Rollins) – que cérébral, discourant, presque, au bout de son souffle à force de s’obnubiler de son objet, d’anxieusement en chercher tous les tours, tous les degrés, toutes les faces. Le son matériel, plein, charnu, et le dessin volubile.

Monk au piano, toujours – toute sa musique entre les mains et dans ce drôle de corps, qui s’écoule et saccade, en partages et contestes, comme contrariée et pourtant, toujours, miraculeusement articulée. Monk et son jazz qui se rappelle – en plein café – qu’il vient aussi du bastringue, des lieux d’ivresse et de titubations. Des lieux de fête. Mais Monk, mais sa musique, ne zigzaguent pas bêtement, trop littéralement, singeant l’homme, la compagnie sous l’emprise ! Monk et sa musique savent – portent, encore – tout ce que ces fêtes et beuveries et danses et engagements au cachet soir après soir aspirent du quotidien, de son allure, tout ce qu’il y a à soulager, à affirmer, le processus de création libre et les contraintes d’un réel pragmatique, dur en chiffres et angles, volumes et régimes non-négociables. La musique de Monk ne fait pas que marcher, courir, tanguer – elle dévale les colimaçons, les architectures, les tours de vis de ses compositions. Avec allant, avec de soudains stops – comme un choc dans le corps devant, avec des dissonances qui ne sont pas des calculs d’opposition mais des ambiguïtés saisies – de tons, de gradations, ces fameuses « blue notes » qui ont tant fait parler, écrire les musicologues. Lui ne les explique pas, ne les déjoue pas, n’en fait pas simplement style : il glisse, de là – après en avoir marqué l’achoppement, la supposée « fausseté » – sur le palier suivant de l’harmonie acceptée, soi-disant universelle, classique. Des verres tintent sur le plateau d’un serveur, sur une table, à la plonge – le piano de Monk semble y répondre, les notes, les clusters se confondent, se fondent, dialoguent – et ça n’a rien de naïf, rien d’imitatif, d’une roublardise comique. Ça reste cette étrange beauté, « cubiste » – ou d’une géométrie entre les dimensions (deux ? trois ?), qui prend les surfaces autrement, les rend singulièrement, en vision exacte mais autrement codée, comme cette peinture de De Chirico, sur la pochette.

Monk, lorsqu’on l’interrogeait sur Bach ou Mozart, s’il connaissait tout ça, s’il avait étudié ça, avant de jouer aussi « ailleurs », répondait – ou à peu près – « ah oui, vous voulez dire : Stravinsky, et tout ça ».

Monk, qui, là, reprend un air désigné léger, pochade – Just a Gigolo – bien loin de Louis Prima ; en plein dans la substance commune, pourtant, du morceau. Qui en expose la tristesse, l’ombre bleue sale, l’étouffement de la condition qu’il énonce, l’à-côté. Sans jouer à côté, jamais – seulement au revers (de l’enjouement qu’on lui connaît ailleurs, au « tube »). Et derrière…

Derrière, cette plage-titre – Misterioso, si bien nommée. Si blues – Monk l’est, on vous répète. Et son groupe, là. En plein échauffement, excitation de cortex, lâchers/rétentions de traits hoquetés ou filés – ça reste ce balancement, une espèce de boogie, le thème et ses accents rythmiques, sa progression, le sax qui fait comme un chœur avec, avant, entre les chorus, les excursions de chacun à tous les recoins de la pièce.

Le disque – à l’origine, à sa première sortie, en 1953 – s’arrêtait là. La réédition CD enchaîne sur ‘Round Midnight – autre composition, quand on parle de lui, qui vient comme un emblème. Qui en est un dudit be-bop, aussi – qui en résume l’heure de naissance et prend d’autres modelés, exhale d’autres volutes, d’autres cercles, en d’autres mains, avec ou sans lui. (Miles Davis… Evidemment). Mais qui toujours lui revient – redevient lui et les siens, quand il y retourne, inchangée, et jamais pareil (parce que Monk – donc toujours et jamais pareil). Et puis Evidence – titre à l’humour particulier si on en retient l’acception française, tant il est peut-être l’un de ses plus curieusement construit (et que le pianiste joue ici comme en pointillés – appuyés, marqués, parfois presque enfoncé – dans le très fluide, très bop, encore, emballement du groupe, ses tournes qui ne restent jamais en place mais ne semblent jamais, un instant, hésiter). « Evidence », aussi : en anglais, ça veut dire plutôt « Preuve ». Autre antiphrase ou jeu d’esprit ? Peut-être, peut-être pas… La musique de Monk n’a jamais eu besoin d’en produire, pour se fendre de sa concrétude ici-même et de sa capacité de surplomb, d’aplomb et de désaxement.

(Et le « Voyant », celui du tableau, ce bizarre mannequin à l’œil unique, diadème-tracé, dans son atelier qui s’enfile en perspective expressionniste, semble contempler, sur la planche, le plan d’un pont aux proportions qui pourront soutenir géants, ruées, contemplations).

note       Publiée le jeudi 25 juin 2020

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gregdu62 › mercredi 8 juillet 2020 - 13:12  message privé !

Une petite boule supplémentaire, l'album tourne régulièrement :) Et pour dire qu'il y a aussi "Thelonious in action", toujours au Five Spot en août 1958, le même line-up. Préférence pour Misterioso mais ça demeure dans la même veine, of course !

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gregdu62 › lundi 29 juin 2020 - 22:03  message privé !

Excellent album. D'abord l'écoute fut nuancée car étant à l'affût du pianiste, dans la foulée du fort sympathique "Nutty" je trouvais Monk trop discret et le saxo prenant beaucoup de place. Puis sur "Let's cool one" le saxo m'interpella positivement, puis finalement, surtout aux réécoutes, je vis sa présence comme un bon apport à l'ensemble de l'album. C'est d'abord "Let's cool one" qui m'a séduit le plus, re-passé plusieurs fois, surtout qu'il est vraiment très bien articulé à l'ambiance du bar avec ce démarrage dans le bruit ambiant, puis le saxo qui s'emballe (apparemment c'est carrément Griffin qu'on entend juste avant de se lâcher) et le public emballé fait entendre son enthousiasme, tandis que Monk revient en force - régal ! Pour le reste très bonne impression d'ensemble où certes Monk n'est pas le plus marquant par rapport à ce que j'ai pu écouté ailleurs dans sa disco mais il est bel et bien présent. Cet album risque d'être un compagnon revenant occasionnellement, surtout le soir ou la nuit. Par l'ambiance qu'il s'en dégage, il m'a aussi donné envie d'en savoir un peu plus sur le Five Spot Café et du coup j'ai lu un peu dessus (j'apprend par exemple qu'il était implanté dans le Bowery, ce quartier qui a fait l'objet de 3 films que j'ai vu : un fameux de 1956 réalisé par Rogosin, deux de Raoul Walsh dont le muet "Regeneration" de 1915). Bref, encore une bonne pioche dans la disco de Monk !

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Dioneo › samedi 27 juin 2020 - 20:37  message privé !
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Eh... Ben y'a moyen. Perso c'est comme ça que j'étais arrivé au gars - en commençant, à peu près au pif j'avoue, par le Alone In San Francisco dont on causait y'a peu. Très probable que ça m'ait facilité l'abord avec ses disques en groupes, ensuite, de m'être fait d'abord à ses drôles de phrasés, son attaque rythmique (et harmonique et mélodique) particulière sans personne autour de lui - qui comme ça m'a vite parue évidente à sa façon... Bon, pour le premier disque en groupe, passé par mes oreilles, faut dire que j'avais chopé le Thelonious Monk with John Coltrane qui d'une part n'est sans doute pas le plus "difficile" à s'envoyer sans être prévenu, et d'autre part est tombé pile au moment où j'écoutais Coltrane à longueur de temps, du coup ben ouais, c'était passé crème. (Pour autant - même si ça reste de haute volée hein - ça n'en a pas fait mon préféré, si tant était qu'il en fallait un, de l'un et de l'autre des gars dans le titre, en passant).

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Procrastin › samedi 27 juin 2020 - 16:18  message privé !

Ya que "Just a gigolo" qui m'attrape en vol (mais bien, par contre), comme ya surtout "Crepuscule with Nellie" sur le Monk's music qui me triture. L'impression que c'est parce qu’il faut savoir être dans l'instant pour être du voyage sur le reste, et donc qu'il faut le trouver, cet instant. Quelque chose me dit que je devrais essayer d'y rentrer par le lui tout seul...

gregdu62 › vendredi 26 juin 2020 - 21:14  message privé !

Ce live est parmi les priorités prochaines de mon parcours au sein de la vaste disco de Monk. En ce moment je suis "bloqué" sur "Monk himself" en écoute nocturne (dont une plage ouverture sublime "April in Paris" et un excellent dernier morceau enregistré avec Coltrane "Monk's mood"). Et puis entre temps, commençant à explorer des albums en groupe, Brilliant Corners m'a mis une grosse claque (à en bondir au plafond dès la plage titre) tandis que le Monk trio est assez barré et vraiment original. Bref, la chro' incite à aller à l'écoute de cet opus au Five Spot, et j'aime bien la mention faite du contexte bar. D'ailleurs, ayant jeté une oreille sur quelques morceaux joués avec Coltrane au Five Spot (pas encore le Carnegie Hall) j'ai bien aimé cette présence auditive du bar (les verres etc), dommage que l'enregistrement soit assez médiocre avec un Coltrane mal audible (c'est son épouse Naima apparemment qui avait enregistré un concert avec les moyens du bord). Un commentaire mentionne Sonny Rollins, les quelques enregistrements faits avec lui qui sont parvenus à mes oreilles m'ont vraiment plu : outre Brillant corners, il y a par exemple le morceau "friday the 13th" (que je trouve drôle et profond à la fois) ou encore la version de Reflections sur un album de Rollins où bon ce dernier est davantage mis en avant dans l'interprétation (plage précédée de Misterioso avec Horace Silver et Monk associés dans le même morceau). Bref, pas de boules pour le moment mais ça ne saurait tarder, et je prend donc note du "live at It Club" qui semble bien valoir le détour. En fait il y a beaucoup de live accessibles sur la toile, tant en audio qu'en video (pour le moment j'aime beaucoup le live pour la TV japonaise de 1963 dont sa version de Just a gigolo que je trouve la plus puissante à ce jour et l'image renforce l'interprétation).

Note donnée au disque :