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Giacinto Scelsi (1905-1988) › Anahit

  • 1989 • Accord 200 612 • 1 CD

cd • 1 titre • 13:06 min

  • 1Anahit13:06

enregistrement

Enregistré en avril 1989, en l’église Sainte Catherine, Cracovie, par Krysztof Drab et Lech Dudzik.

remarques

Anahit, poème lyrique dédié à Vénus – écrit par Scelsi en 1966 (pour violon soliste et 18 instruments : 2 flûtes, flûte basse, cor anglais, clarinette, clarinette basse, 2 cors, trompette, saxophone ténor, 2 trombones, 2 altos, 2 violoncelles, 2 contrebasses).
Cette version présente le premier enregistrement mondial de l’œuvre. Elle est précédée, sur le CD, par les Quattro pezzi su una nota sola (écrites en 1959) et suivie par Uaxuctum (la légende de la Cité Maya détruite par eux-mêmes pour des raisons religieuses ; écrite en 1966 et créée en 1985). Toutes ces œuvres se retrouvent également sur le coffret 3CD Giacinto Scelsi, Œuvres pour Chœurs et Orchestres, sorti en 2003 (Accord/Universal/Universal Music France, cote : 476 1072), dont elles constituent le deuxième disque.

chronique

Une fabuleuse ouverture au ralenti, ascension, envahissement. L’œuvre est tout en glissando (le violon soliste), en traits, traînées, nappes de bourdons comme des halos, encore, déjà – comme dans Uaxuctum, composé l’année d’après, comme à certains passages d’Aion (1961). Halos, vibrations, mais avec cet art particulier de Scelsi : en ralentissant le mouvement des particules sonores, leur nuée, l’orchestre ne fige pas le mouvement mais passe en deçà, presque, de ce qui serait pour l’oreille comme une persistance rétinienne, chaque instant de la trajectoire, de l’effusion, de la diffusion de ces voiles, brumes de son, alors distincts, perçus hors du flou (mais sans que se décompose, ne se saccade le flux). Comme les deux autres œuvres déjà citées, Anahit déploie, aussi, tourne, esquisse des cellules mélodiques courtes mais précises, expressives, elles aussi saillies parfaitement nettes, reliefs dans ces phases qui sans cela ne nous apparaîtraient peut-être seulement comme l’agitation de masses gazeuses, d’échanges ioniques – puissants mais informes. Motifs, fermes, exacts dans leur concision – expressifs disais-je mais pas illustratifs, pas narratifs, ou alors sur une échelle, un mode, au-delà (ou… en-deçà, une fois de plus ?) de l’individuel, du seulement humain d’un protagoniste ou d’un conteur. A la rigueur, un mode médiumnique – mais là encore, en dénudant la notion, le rôle, de toute vêture romantique, gothique, XIXème, de tout haut-en-couleur baroque, avant cela. S’il se voulait médium, réceptacle ou passeur – difficile d’ailleurs de l’affirmer absolument ; l’Italien ne s’est au fond guère prononcé, tout le temps de sa vie, sur ses buts et les moyens choisis – Scelsi s’est toujours tenu hors du rôle du génie habité, agité d’un savoir divin, porteur d’un message dont il aurait été, en même temps que son œuvre, en personne, le théâtre. Ses pièces les plus fortes – en retour, en toute logique, continuation de cette approche – ne sont pas peuplées de protagonistes qui les chateraient, en seraient les maîtres ou le jouet. Ceux qui les vivent, y officient – leurs lieux et temps suggérées (et encore… sans encombrants détails, en indices plutôt) par les titres, les descriptifs des sous-titres – sont à leur tour des surfaces, des volumes qui… Conduisent les pièces, transmettent leur substance, leur couleur, consistances, dimensions. L’humain, dans les pièces orchestrales, poèmes orchestraux de Scelsi, est un élément dans chacun de ces mondes, décors – à valeur d’unité, pas plus que tel ou tel autre élément, dans cette dramaturgie, cette chimie, cette physique. Pas vide, pas creux – parce qu’aucun décor ne l’est, à partir du moment où l’on cesse de le prendre comme mécanique faite pour tromper, illusionner, émerveiller ou terrifier à trop bon compte. Nous parlons là de décors vivants, matière… Et chaque interprète, chaque pupitre, jouant ces pièces, ne peut se contenter d’interpréter mécaniquement, serait-ce en virtuose ; ne peut, non-plus, « faire montre », imposer un style, porter en gloire celui, celle qui joue sa partie, serait-elle soliste. Carmen Fournier, ici, n’est »soliste » que parce que son violon tend la composition, dévide ou tire, étend, raidit ou relâche la ligne sur quoi tout la pièce converge, de quoi toute entière elle se déploie, en même temps. Anahit (nom arménien d’Aphrodite au 1er siècle nous dit-on ; l’un de ceux de Vénus, nous dit Scelsi, nous souffle la suite du titre ; et invoquée, nommée de ce nom-là, d’un « paganisme » ni grec ni romain, partant) est un long glissement sensoriel, sensitif – « sensuel » si on veut, mais là encore, sans enclore dans le terme quelque chose de trop étroitement humain, une figure d’officiant qui serait une part trop détachée de ce qui survient, trop forclos dans son corps. Une chaleur s’en dégage, une beauté vivante, charnelle – quelque chose de tactile, certes. Anahit – oui ; le poème – tient en effet de l’enivrement, danse lente et longue en son unique mouvement : des timbres, de ces courtes mélodies de vents ou de cordes qui sonnent comme des appels pondérés de percussions. Sa marche est effusion – prenante, puissante et tranquille, houle portante d’une seule vague en lame puissante, alentie comme une éternité sans mort (ou alors qu’on ne saura pas, car la retombée se fera après qu’elle se soit retirée de notre spectre, cette houle, rien qui ne la sanctionnera, n’en sectionnera le cours). Anahit est une pièce d’une proximité, d’une incarnation rare, certes, chez Scelsi. Ce n’est pas la grave résolution d’Uaxuctum – la légende de la citée maya détruite par eux-mêmes pour des raisons religieuses (dixit Scelsi en personne). Ce n’est pas la majesté trop immense pour nous que parvient pourtant à rendre sensible Aion (quatre épisodes dans une journée de Brahma – chacune de celle-ci s’étendant, nous disent les textes, sur quatre milliards et trente-six millions de nos années). C’est encore une fois un « sacré » une « mystique » (s’il s’agit bien de ça) qui ne seraient pas à part du monde mais le décillerait (ou nous, dedans, pas plus au cœur que d’autres hordes, grappes, noyaux, réseaux de lianes et de racines) de toute mesquinerie, de toute bigoterie, aussi. « Poème », et non prière ou autre chapitre rapporté d’un culte. Anahit – nom choisi, non sonnant ; matérialité sonore ; matière du plein et souffle qui creuse, évide, puis – encore – remplit le corps et anime ce qui se touche et ce qui se devine, s’annonce ou se dérobe (à un jet de voix ou aux distances qui égaillent tout ce qui passe ou part aux confins des lointains).

note       Publiée le lundi 30 mars 2020

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