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Leonard Cohen › You Want It Darker

cd | 9 titres | 36:06 min

  • 1 You Want It Darker
  • 2 Treaty
  • 3 On The Level
  • 4 Leaving The Table
  • 5 If I Didn't Have Your Love
  • 6 Traveling Light
  • 7 It Seemed The Better Way
  • 8 Steer Your Way
  • 9 String Reprise / Treaty

line up

Leonard Cohen (voix), Michael Chaves (claviers, basse), Patrick Leonard (claviers, orgue, piano), Rob Humphreys (batterie), Neil Larsen (orgue), Brian Macleod (batterie), Bill Bottrell (guitares), Zac Rae (guitares, mellotron, celesta, claviers, piano), Mai Bloomfield (violoncelle), David Davidson (violon), Yoshika Masuda (violoncelle)

chronique

"I'm ready, my Lord"... Et c'est ici, au bord de l'extinction de cette flamme qui l'éclaira jusqu'à lui conférer l'aura d'un sage, que la voix du conteur se confond avec le caveau prêt à l'accueillir, sous la pulsation souterraine d'une basse plus épaisse qu'un tronc. Grave et zen. Un tronc à l'écorce épaisse mais qui laisse pleurer la sève. Rien de renversant ici : juste l'album ténébreux et pantouflard d'un vieil homme qui a l'esprit encore malicieux, et surtout une sacrée bon sang de présence. De profundis suprême dans les ténèbres les plus cosy, austérité totale mais douceur... Tendresse immense même, on sent que sa musique nous adresse une esquisse de sourire, qu'il y a un profond soulagement en elle. Il y est lové, plus bas que White ou Waits, à faire passer tous les chanteurs gothiques à grosse voix grave pour des puceaux en mue. Quasi-momifié sur pied, le vieux lion ronronne rauque depuis sa crypte, dans un tempo et une ambiance liturgiques, ponctués de fins rais de lumière aussi maîtrisés que ceux d'un grand peintre impressionniste, à travers ces chœurs féminins semblables à ceux qui le virent naître au micro cinquante ans plus tôt (ce sont ceux-là aussi qui soulignent la très mélancolique "Traveling Light"). Sur ce titre d'entrée - n'en cherchez pas d'aussi magistral dans la suite du disque, il n'y en a point, même si elle compte des joyaux - Leonard Cohen atteint sa maturité vocale absolue. Plus blet qu'un chanteur millénaire. Un gosier à faire vaciller les cierges, mais qui vous réchauffe le cœur comme une grosse chouquette. L'Adieu sans esclandres, pudique, façon pépé serein. "Sérénité" : c'est le mot-clé, même si j'enfonce encore une porte ouverte. Sérénité au seuil. Avec une pointe de regret comme dans l'exquis "Treaty", une des chansons de Leo dont la beauté se révèle avec le temps. Triste mais apaisant, comme ce violon, si émouvant, ce violon tel une lamentation de vieille tragédie juive, qui revient à nous, qui geint sur "It Seemed The Better Way". Des larmes de poussière. Cohen, en ancêtre à l'âme fraîche, caresse le sublime comme on racle le menton d'un chat. Il avance à tâtons confiants dans un costume musical griffé sur-mesure, de la mélopée douce-dark pour ceux qui l'aiment déjà. Si tout l'album n'est pas à la hauteur de son magistral incipit, il est comme infusé de la même sérénité funéraire, de la même révérence. Celle d'un disque pouvant évoquer un Ten New Songs en matériau plus ancien, en boisé, dans des tons non pas bleutés mais sépia, par moments assez Recent Songs. Des tons passés, une émotion infusée aux racines. Qui font qu'une "Leaving The Table", qui peut sembler un peu croûte avec ses airs à jouer dans un pauvre bouge désert de campagne américaine, touche en réalité la corde sensible comme peu de chansons. Leo fait du plan-plan depuis un bail, mais il s'impose de sa présence unique : nous sommes en terrain connu ; et l'adieu n'est qu'une subtile nuance. La crête entre épure poétique et slow soporifique est tenue jusqu'au bout, la lumière et l'ombre dansent lentement. Et dessinent l'un de ses albums les plus délicats, profond sans effort, façon "je croque mon speculoos tranquillou, petit gars, je sais que je vais très bientôt casser ma pipe mais j'en fais pas tout un fromage". Pendant ce temps-là, tout le monde s'esbaudit encore sur l'ultime coup marketing du caméléon Bowie et les mille-six-cent sens cachés de son testament... Leo, lui, file à pas feutré, l'air de rien, de l'autre côté. Il est lui-même. Et avant de franchir le cadre au bord duquel il est accoudé sur cette pochette - bien moins anodine qu'elle n'en a l'air - nous laisse un dernier recueil aussi morne que brillant, tendu affectueusement, comme une boîte de petits biscuits pour l'esprit. "Hineini, hineini..."

note       Publiée le dimanche 5 janvier 2020

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Rastignac › lundi 6 janvier 2020 - 10:51  message privé !
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Pas encore écouté le disque post mortem ; mais celui-là il sent bien la mort qui chante. Belle carrière, départ en fanfare, sortie en beauté ; ce talent mélodique aussi, les deux derniers mots de la chronique là... ils collent à la tête par exemple. Et ces valses cotonneuses, et ce non sourire et non larmes. C'est un disque qu'il est pas là pour réconforter ou pour faire chougner et ça : j'aime !

microbe666 › lundi 6 janvier 2020 - 10:10  message privé !

Cet album c'est un peu une noirceur hallucinante mais pas plombante. C'est aussi un skeud dont l'écoute et les rémanences divergent. Parce qu'au final, c'est pas si éloigné que ça de Old Ideas et Popular problems, l'absence d'un "did i ever love you" renforce le côté pantouflard et ténébreux (encore une fois, ça chronique "juste", par ici !). C'est beau, aussi. Je n'avais pas suivi, mais apparemment il y a eu un disque posthume...

Note donnée au disque :