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Bobby Womack & J.J. Johnson › Across 110th Street (O.S.T.)

lp/cd • 11 titres • 30:19 min

  • 1Across 110th Street3:46
  • 2Harlem Clavinette2:12
  • 3If You Don’t Want My Love2:28
  • 4Hang On In There (instrumental)2:47
  • 5Quicksand1:39
  • 6Harlem Love Theme (instrumental)3:10
  • 7Across 110th Street (instrumental)2:28
  • 8Do It Right3:06
  • 9Nahg On In There2:23
  • 10If You Don’t Want My Love (instrumental)3:04
  • 11Across 110th Street, Part II2:56

enregistrement

Non crédité.

line up

J.j. Johnson (& his Orchestra ; 2, 4, 6, 7, 10), Bobby Womack (& Peace ; 1, 3, 5, 8, 9, 11)

remarques

chronique

Greil Marcus, dans son essai sur Sly Stone (et le Mythe de Stagger Lee) en fait un peu des tonnes, sur ce film… Certes : dans la flopée blaxploitation, la chose se démarque par un propos nihiliste peu commun, une vision sans espoir ! Les personnages – quand ils ne sont pas des monstres ; quand ils ne sont pas les deux à la fois – y sont des abrutis qui ne voient pas qu’ils foncent à la fosse (commune, de préférence), croient à leur bonne fortune alors que la faux les guette, les surplombe déjà. Certes, le film fait un sort aux velléités d’héroïsme, serait-il crapuleux, de ses personnages de voyous noirs, là ou d’autres les campent en gloire – ici la pègre d’Harlem est à la botte des maffias plus anciennement installées (le secteur rital, les politiciens locaux qui font appliquer les directives – venues d’en haut, elles aussi, du sale grand tout)… Mais voilà : à part ça il faut bien admettre que c’est assez plat, formellement. Le type qui a signé ça – un certain Barry Shear – avait auparavant surtout œuvré pour la télé (des épisodes d’Hawaï Police d’État ou Des Agents très Spéciaux – The Men From U.N.C.L.E. en V.O., entre autres). Et… Ça se voit. Oh ! il y a là-dedans quelques scènes d’une « violence graphique » pas si banale, oui – le truc avec la petite frappe émasculée-crucifiée, là… D’accord, ça dépasse le vulgaire étalage voyeuriste, ça parvient à faire tiquer, d’accord ; et puis un bon sens des couleurs (pétantes en sous-terrain, ternes à la surface, dans les rues). Mais sinon… Ah ! Et puis bien-sûr : cette musique. Comme souvent : qui se tient parfaitement sans les images. Au vrai, ici : exceptionnelle ! Narrative en en elle-même. Les deux hommes en charge, Bobby Womack et J.J. Johnson, reprennent d’une plage sur l’autre les thèmes écrits par l’autre, en changent subtilement les inflexions, les arrangements – et c’est cette fois bien plus qu’une question d’habillage. Comme toujours ou presque, avec les B.O. blaxploitation, il y a d’abord un thème – central, énorme, calculé pour accrocher. Ici, en passant, plus connu pour l’usage qu’en fera un autre, dans un autre film – Tarantino dans Jackie Brown nommément. Par deux fois. (Assez bouleversant, mieux que bluffant, ce coup, d’ailleurs, méchamment pertinent, il faut admettre). Bon, puis quelque chose qui cloche, de toute façon, dans ledit thème, selon l’optique racolage : il tape trop fort au bide, trop vite, déjà ! (Franchement… Vendre du ciné-popcorn avec ça… ? Non mais !). Les paroles de Womack ont beau confiner – ou pire que ça – à la caricature (« j’étais le troisième frère de cinq/j’ai fait c’que j’pouvais pour survivre/j’dis pas que c’que j’ai fait c’était bien »…), la voix qui chante ça les fait sonner affreusement juste. Touchantes, même. La grosse bouffée de noirceur – avec et sans jeu de mots, au sens où vous voudrez. Avec les cordes jolies, la pulsation salement, luxueusement, luxurieusement funky, qui scande – le tout, miraculeusement, qui échappe à tout pathos. Ou plutôt non : pas le miracle, pas l’épiphanie ; le savoir-faire de Womack, plus sûrement, son métier ; son opiniâtre volonté à ne pas seulement se plier à l’exercice, on gagerait, aussi. Womack qui a de la bouteille, déjà, trime depuis longtemps comme musicien, guitariste, arrangeur, auteur-compositeur-entrepreneur – qui a écrit des tubes mais pour d’autres, lui ratant le coche à répétition. (Sam Cooke avait produit son groupe, les Valentinos ; les Stones avaient fait leur tout premier carton en leur « empruntant » un morceau, It’s All Over Now ; il jouera sur Lady Soul d’Aretha Franklin, comme guitariste… mais pas sur LE tube du disque, Chains of Fool… etc. « Tryin’ to break out of the ghetto was a day to day fight »… eh). Womack, aussi, qui avait œuvré dans l'ombre d’un monstre, l’année d’avant : le Riot de Sly Stone. (Cf. nos deux pavés à ce sujet – Dariev et moi – si le cœur vous en dit). Et Johnson, derrière – le premier bopper au trombone, nous dit-on, homme-clé mais de l’ombre, lui aussi ; qui aurait « prouvé » qu’on pouvait en jouer, de cet instrument, sur ces vélocités complexes – qui enchaîne sur un Harlem Clavinette faussement clinquant ; plein d’harmonies qui font douter de la fête, de ce qui se tapi derrière, attend au prochain coin. Narration, disais-je – musicale, scènes qui n’ont plus besoin de l’écran (musique qui vous confondent celles que vous avez vues, éventuellement, et celles qu’elle vous tisse, que vous vous êtes combinées, l’écoutant). Johnson qui sans prévenir, plus loin, débotte l’AUTRE gros bout, l’autre sans-réplique de cette… suite. (Oui… C’en est une, pas une simple collection). Harlem Love Theme… Bon sang ! Ce clavier-cristal, au début – saisissant, glaçant, l’hiver rampant qui vous pénètre au petit matin, la lumière pâle qui monte, s’épand, plutôt sur le bitume délavé, un autre jour de tueries et de petites arnaques. Puis les cordes, ensuite, une fois la ligne exposée – qui enflent, émeuvent encore… Incroyable machin qui serre la gorge, vous attrape au dépourvu. Johnson, derrière, qui enchaîne sur un bout des mêmes harmonies mais passées en majeur, au début de la plage suivant, en transition – reprise instrumentale du thème-titre, chamboulée, déguisée en musique de poursuite, trépidation… Mais le malaise demeure, diffus. Voilà : tout s’articule, rien ne fait remplissage – c’est rare, au fond, dans le secteur. Une suite, j’insiste. L’une des plus abouties, des plus autonomes du genre – bien autre chose qu’une simple « perle pour les amateurs ». Une des plus atypiques, sans aucun doute – mais alors pas au sens de « sympathique curiosité », surtout pas. Au sens où rien n’entame, plutôt, sa singularité ; où rien, pourtant, n’y sonne jamais incongru, avant qu’on ne s’y plonge, la tête contre ses détails. Attention : c’est dur, cette surface ! Et derrière : ça bouge… Bon. Greil Marcus, après tout, avait peut-être simplement confondu le film et sa bande-son – attribué à tort, à celui-là, la fulgurance de celle-ci. On peut l’écouter, celle-là, sans le croire lui – on n’est même pas obligé de le lire… On n’est pas non-plus forcé de ME croire. Pour ma part, d’eux – Bobby et J.J. – je ne doute toujours pas. (« Hey Brother, there’s a better way out… »). Vous ne pourrez pas dire, toujours, qu’on ne vous aura pas – eux, Marcus, moi – touché mot sur l’affaire.

note       Publiée le dimanche 1 septembre 2019

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Dioneo › lundi 2 septembre 2019 - 14:26  message privé !
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Eh eh... Honky Tonk Alain ? (Ou plutôt Rodolphe oui, c'est pas à toi que je vais l'apprendre...).

Chez Allia aussi : les V.F. des inestimables - et très, très subjectifs, autant que très solidement documentés, on sera prévenu - bouquins de Nick Tosches sur "tout ça" : la country, le blues, le rhythm'n blues, le rock'n roll avant que ça s'appelle comme ça/"quand ça voulait encore dire quelque chose". (Soit si je n'en oublie pas : Country, les racines tordues du rock'n roll ; Héros oubliés du rock'n roll ; Blackface, aux confluent des voix mortes (que je viens de lire, la Compagnonne me l'ayant offert pour mon anniv'... texte qui brode sur le sujet annoncé, avec en figure centrale/partiellement manquante l'artiste de "minstrel" Emmett Miller ; franchement prenant, le truc, avec une vision encore une fois très personnelle et affirmée de ce dont ça cause) ; et Hellfire, une bio de Jerry Lee Lewis (le seul des quatre que je n'ai pas encore lu)).

Faut dire qu'ils s'y entendent en auteurs "subjectifs", Allia... Z'ont même publié du Giordano Bruno - qui a finit par savoir ce qu'il en coûtait, d'y tenir, vu que brûlé vif en 1600 pour hérésie, le bourreau lui ayant auparavant (charmant détail) "cloué la langue sur un mors de bois"... Mais bref, je digresse à mon tour.

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(N°6) › lundi 2 septembre 2019 - 14:09  message privé !
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Voilà ce qui arrive quand on lit trop vite. ;) Ca a l'air intéressant anéfé (chez Allia j'ai adoré Can't Stop Won't Stop, une histoire de la génération hip-hop). Inoubliable le Stagger Lee de Nick Cave. Dans la country c'est Samuel Hall, le fameux qui nous déteste tous...

Dioneo › lundi 2 septembre 2019 - 13:21  message privé !
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Nope ! Le film n'est pas un adaptation du bouquin cité ! Le truc de Greil Marcus - rock-critic américain version moderne on va dire, et alambiquée ; c'est lui aussi qui a écrit Lipstick Traces (machin que j'ai du lire quatre fois, qui m'obsédait pas mal à un moment) - c'est un essai sur Sly Stone et son "basculement" de producteur/popstar (ou essayant de l'être puis y parvenant avec Stand!) au mec totalement cramé qui accouchera de There's a Riot Goin' On. En lien avec le mythe de Stagger Lee/Stackalee (etc.), antihéros (meurtrier de sang froid, détaché de toute morale, par-delà-le-bien-et-le-mal et cie) d'innombrables chansons dans le blues, la country (Nick Cave en donnera sa version sur Murder Ballads, aussi ; Tim Hardin en balance une assez "mortelle" (hum) sur This Is Tim Hardin... mais ça remonte si je ne me trompe pas bin plus loin, au moins aux débuts de l'enregistrement de ces musiques là). Marcus digresse - ou établit des liens, contextualise - sur le black power, les départs en vrille des fondateurs des Black Panthers, les échos de tout ça dans la soul... Et entre autres développe longuement sur ce film, en en faisant des tonnes, disais-je, sur son "extraordinarité"... Voilà. (Et pour préciser : à la base l'ouvrage - Sly Stone : le mythe de Stagger Lee, donc - est un chapitre de son Mistery Train, sous-titré "Dans la guerre froide – la révolte et son double Rock, soul, reggae et autres musiques", que je n'ai d'ailleurs toujours pas lu, tiens, dans son intégralité... Les deux livres - le gros et l'extrait - sont sortis en trad française chez Allia, si jamais y'en a que ça en intéresse... Chouette maison - malgré justement des traductions parfois un peu inégales, mais c'est pour pinailler, c'est jamais la cata non-plus, ça se joue sur des détails qu'on arrive à remettre si on es un tant soit peu anglophone).

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(N°6) › lundi 2 septembre 2019 - 13:02  message privé !
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Règle N°1 pour ne pas être déçu : on ne compare jamais un film et le livre dont il est adapté. Le mieux serait d'ailleurs de ne pas lire le livre. Ou de ne pas voir les films, au choix. :) Après, ça reste un peu de la série B quand même, donc faut y aller mollo dans les attentes. Mais comparé à certains nanards cultes du genre, ça reste du cinoche solide avec cette ambiance NYC crasseux et dangereux bien seventies qu'on a quand même beaucoup de mal a imaginer aujourd'hui.

Dioneo › lundi 2 septembre 2019 - 12:54  message privé !
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Ben j'avais trouvé le film pas mauvais, quoi que puisse laisser penser le début de ma chro peut-être - un bon polar à la dure oui - mais... J'avais effectivement été un peu déçu, y étant arrivé donc par le bouquin de Greil Marcus : pas non-plus le truc incroyable que le gars me "vendait" - la réal, surtout, pas toujours à la hauteur de l'écriture, du propos (qui je le répète sont pour le coup pas communs - exceptionnellement pessimistes/réalistes pour le genre, sans l'ombre d'un doute). Faudrait que j'arrive à me le remater en oubliant ledit essai, tiens (ce qui devrait être faisable vu que j'ai bien moins la tête dans les écrits dudit Marcus maintenant qu'à l'époque où j'y étais allé voir).

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