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Isaac Hayes › Hot buttered soul

  • 2001 • Stax SCCD24 4114-2 2001 • 1 CD

cd • 4 titres • 45:25 min

  • 1Walk on by12:03
  • 2Hyperbolicsyllabicesquedalymistic9:39
  • 3One woman5:11
  • 4By the time I get to Phoenix18:42

enregistrement

Produit par Al Bell, Marwell Thomas et Allen Jones. Ingénieurs : Terry manning, Ed Wolfrum. Enregistré aux Ardent Studios (Memphis)

line up

James Alexander (The Bar-Kays ; basse), Willie Hall (The Bar-Kays ; batterie), Isaac Hayes (voix, claviers), Michael Toles (The Bar-Kays ; guitare), Marvell Thomas (claviers)

remarques

chronique

Ce disque s'écoule comme un fleuve au milieu du désert... lentement... sûrement... souverainement. Il nourrit un sol assêché, irrigue, avance, reflétant le soleil écrasant, se jouant de la chaleur, et fait éclore des merveilles sur la poussière aride. Des oasis de cordes, des choeurs qui s'ouvrent comme des fleurs depuis la terre craquelée : “Hot buttered soul”, c'est la majesté orchestrale triomphante et tranquille qui sillonne un paysage immense, dressé de presque rien. Le raffinement absolu des étoffes, des courbes mélodiques, y côtoie l'ascétisme, le cru. Pas de prouesse d'instrumentiste, pas de batteur orfèvre distillant des ghost notes comme autant de détails superflus : sa frappe est sèche, sa partition réduite à son minimum; à Isaac Hayes, il suffit de la pulsation, lente, hypnotique, un groove dont la nudité confine autant au rock, si ce n'est plus, qu'à la souplesse féline et ronde de la soul. Si le Black Moses explose les timing standards du genre et de l'époque, ce n'est pas pour se permettre d'innombrables circonvolutions, se perdre dans les détours : c'est, bien au contraire, pour exprimer la toute puissance du suffisant, extraire la moelle des choses, et ainsi magnifier la splendeur d'un choeur qui jaillit sur cette trame répétitive et dénudée, démultiplier le pouvoir onirique de ses vols de flûtes, exprimer tout le suc de chacune de ses mélodies. Il distend l'essentiel, pour mieux nous inviter ensuite à la floraison et la plénitude harmonique, symphonique et soyeuse... Isaac Hayes travaille avec les contrastes, et fait entrer l'espace et le silence dans le vocabulaire de la musique soul. “Walk on by” s'ouvre en grand, déploiement de cordes et de choeurs féminins, arrière plan d'hammond vibrant comme l'air chaud, une marée qui gagne en puissance, gonfle, s'agite, pour aller s'épanouir dans l'intensité d'un climax, puis s'arrêter net. Sur le silence revenu, le rythme continue son cours, lent et sûr de lui, immuable et nu, juste accompagné d'une guitare électrique incertaine, entre western et psychédélisme. On est dans l'inconnu. L'auditeur est alors installé, convié à se laisser faire autant qu'à l'attention, jouissant du cours du temps, incité aussi bien à se détendre comme un chamallow qu'à scruter les espaces, les vides et les silences, pour accueillir avec délectation les éclosions somptueuses, langoureuses, étirées ou juste fugaces, qui vont y naître et s'y complaire. Un état d'équilibre miraculeux entre abandon et intensité. Et puis, bientôt, La Voix. L'arme ultime, l'argument définitif, le privilège terminal de Monsieur Isaac Hayes. Profonde, suave, complexe, parachevée d'un voile usé, mêlant ampleur et grâce et serti d'une reverb' coupée qui en accentue chaque inflexion pour mieux la laisser s'effacer devant la suivante. L'homme est en si sûr qu'il commence par un murmure, il marmonne... le roi entre sur la pointe des pieds. “Walk on by”, sur laquelle on peut écrire des pages et des pages, ce qui ne servirait à rien, déroule ainsi ses douze minutes de va et vient entre paysages secs et ondulations majestueuses, étendues arides et dilatations symphoniques, suspensions délicates, visitées de choeurs angevins et sensuels (attribut paradoxal propre à la soul), de papillons de flûte, de hautbois serpentins, menées par la voix d'or du maître d'oeuvre, tour à tour intimiste et dominante, imposant sa superbe... magnétique, narcotique... suprême. A sa suite, ni “Hyperbolistic...”, ni “One Woman” ne déméritent, il y aurait même à en dire. L'une dans un genre soul/funk parfaitement contrôlé puis poussée à presque dix minutes par les fumées nébuleuses d'un solo de piano aux accords troubles; l'autre en pure lover ballade à la progression harmonique simplement somptueuse. Mais “Hot buttered soul” en serait resté à la seule excellence s'il n'y avait eu que ces deux précitées. Ce sont surtout son ouverture et sa fermeture, proprement anthologiques, véritables manifestes pour l'épure comme écrin à la splendeur, qui l'ont hissé au rang de chef-d'oeuvre, et plus avant encore : de disque clef. Plus longue, plus étirée encore que “Walk on by”, et encore plus nue, “By the time I get to Phoenix” pousse le vice jusqu'à imposer d'entrée neuf minutes de monologue, juste construites sur une cymbale qui marque les temps, une pulsation doublée de basse, et un drone d'orgue translucide. Neuf minutes, à écouter parler un type, sur un simple “tchic” ralenti, un “boumboum” sporadique, et une vibration harmonique. Ainsi prévenu, on ne voit que deux options : soit le texte est puissant, marquant, soit ces neuf minutes sont chiantes à se pendre. C'est oublier la troisième option : Isaac Hayes. Ike inaugure ici ce qui deviendra l'une de ses grandes marques de fabrique, en puisant à la source de la soul : il invoque les prêches qui précèdent le gospel dans un détournement en apparence contre nature, les dépouillant de leur fond pour n'en plus garder que la forme. Car, non, le texte n'a pas vraiment d'importance, et oui, ces neuf premières minutes n'en sont que plus fascinantes, obsédantes. Cette pulsation d'abord : coeur qui bat, suspense, espace... quelle que soit la perception que vous en aurez, elle vous prendra. Elle vous mènera. Canevas posé sur le silence, lui-même écrin au déroulement sonore de la parole, elle est là pour transformer, pour changer le sermon, son phrasé et son rythme, en musique. Toujours auréolée de sa reverb' contrariée, qui donne son impact à chaque syllabe et accentue le silence entre les mots, la voix, bientôt, ne raconte plus. Elle joue. Fasciné par ses rebonds, ses inflexions, à la fois porté par ses accents prophétiques et lénifié par ses instants de prière fugaces, on finit par y entendre nos propres émotions, nos envies, notre colère, notre joie et notre tristesse, notre malice... on finit par faire de cette voix la nôtre. Alors, au bout de neuf minutes d'hypnose et d'immersion, à ce moment précis où l'on arrive à Phoenix, la mue s'opère en douceur et Isaac Hayes nous donne les neuf minutes suivantes, comme un cadeau divin, une longue et lente montée d'espoir, vers une libération de plus en plus extatique, à mesure que l'orchestration s'étoffe, que les cordes, les cuivres, le piano, l'orgue et la voix, encore et toujours, s'élèvent en harmonies vers le ciel, se déploient dans l'espace infini tout autour, ce désert apparent au milieu duquel, finalement, on trône comme un roi. Oui, il y a quelque chose de profondément souverain dans “Hot Buttered Soul”. Comme un fleuve, oui, qui s'écoule... majestueux, tranquille, reflétant le soleil écrasant, se jouant de la chaleur, nourrissant la terre sèche, et faisant éclore des merveilles sur la poussière aride... suprême, lent... sûr de lui... propageant la vie.

note       Publiée le vendredi 30 août 2019

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Note moyenne        8 votes

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Rastignac › mercredi 11 septembre 2019 - 19:29  message privé !
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1969, le disque devait également dégager un beau nuage de fumée odorante ; qu'est-ce que c'est bô et fouillé et oui, comme un paysage avec plein de machins dedans.

E. Jumbo › mercredi 11 septembre 2019 - 17:51  message privé !

Merci en tout cas, ça faisait trop longtemps que j'avais pas écouté ce chef-d’œuvre. Je suis plutôt client du spoken word sur le dernier morceau, mais ça demande quand même de pas y revenir trop souvent (tant mieux ?).

Note donnée au disque :       
dariev stands › mardi 10 septembre 2019 - 01:45  message privé !
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Bon, et vraiment, quelle chronique !

Coltranophile › mardi 3 septembre 2019 - 16:27  message privé !

Dariev a mis le doigt dessus. Hayes n'a jamais été un "songwriter" comme pouvaient l'être Curtis ou Marvin Gaye. Son truc, c'est comment malaxer un matériel musical pour y développer sa soul symphonique. D'une certaine façon, le coup de "By the Time..." est encore mieux réussi sur le "I stand Accused" qui est sur le disque suivant (le traitement du "Something" des Beatles vaut son pesant de cacahuètes dans le genre viol avec amour ou amour avec baffes dans la gueule, au choix) et j'ai une tendance toute particulière pour "......To Be Continued"... J'ai un gros faible pour "Hyperbolic......" ici, je dois l'avouer.

Note donnée au disque :       
dariev stands › mardi 3 septembre 2019 - 13:14  message privé !
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Pour préciser ce que dis Dane, "Walk On By" était un standard de Bacharach écrit pour Dionne Warwick en 63... Hayes était musicien et co-arrangeur pour Stax, mais ce n'est pas lui sur cette version de "Walk On By" (j'y ai cru, avant de vérifier), issue de la période pré-star de la Queen of Soul : https://www.youtube.com/watch?v=vsC8xp0U2QY

indépassable. Je la préfère à celle de Dionne Warwick... Voilà, ça me permet d'en parler quelque part vu que je ne chroniquerai vraisemblablement jamais cet album d'Aretha...

bon cela dit, à ce niveau de réarrangement concernant la version de Hayes, c'est de la composition hein, un peu comme Led Zep mais avec les crédits , mouarfff...

Ce disque est unique, en tout cas, pas un classique pour rien, vraiment.