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David Lynch & Alan R. Splet › Eraserhead (OST)

cd • 4 titres • 44:09 min

  • 1Side 120:09
  • 2Side 218:26
  • 3In Heaven (Lady in the Radiator Song)1:36
  • 4Pete’s Boogie3:58

line up

David Lynch (musique/design sonore, paroles sur 3), Alan R. Splet (musique/design sonore)

Musiciens additionnels : Peter Ivers (composition et chant sur 3)

remarques

La BO du film de David Lynch est d’abord sortie sur I.R.S. Records en 1982 (cinq ans après le film), en LP (SP70027) et en cassette (CS 70027) puis en CD en 1989 (CD 70027). Plusieurs éditions se sont succédées dans les années/décennies suivantes, avec un séquençage, des titres et des durées de plages différents. L’édition originale reprenait, comme titres de plages, ceux des morceaux de jazz-blues-boogie… essentiellement signés et/ou interprétés par Fats Waller, intégrés dans les compositions écrites/enregistrées spécifiquement pour le film. L’édition chroniquée est la version (CD) sortie par Sacred Bones en 2014, qui « découpe » la bande-son proprement dite en deux longues plages (autours des 20 et des 18 minutes, respectivement) et y ajoute deux compositions plus courtes, isolées du contexte : la chanson In Heaven (Lady in the Radiator), et une plage d’orgue sur fond de musique concrète, Pete’s Boogie.

chronique

Les bruits électriques, chez Lynch, annoncent toujours quelque chose de… Pas rassurant. Enserrent les scènes dans un temps bloqué, arrêté, malade. Paralysent la chair, le vivant, les parasitent jusqu’à ce qu’ils se dégradent, se désagrègent en miettes ou en soudaine nuée avant de disparaître. Les craquements de câbles et de commutateurs mal raccordés, en surtension. Les bourdonnements de générateurs – sourds, souvent logés et répandus dans la brume et la nuit. Le claquement sec d’un feu de signalisation qui saute du « passez » au « stop », ou l’inverse. Les bruits mécaniques des câbles, les balancements et déplacements des pièces s’y confondent… Quelque chose déconne. Va déconner. Va advenir. Ou ne jamais, jamais advenir – et c’est là qu’est le drame, le malheur, l’horreur tapie et permanente.

Cette B.O. – celle du tout premier Lynch – n’est pratiquement que ça. Des fréquences basses qui tournent et se modifient – lentement, très lentement, cycles engourdis puis qui se coupent sec. Des rumeurs lointaines d’usines, de moteurs. Des échappées de vapeurs régies par des clapets, des boutons, le flux cliqueté des chaînes de montage, d’assemblage. Des bouts de dialogues, aussi – qui sont l’humain pris dans cette même mécanique. Qui sont ce qui merdoie – et qui marquent les étapes de la logique, qui en la suivant épousent ce qui est moche, ce qui en se conformant sonne faux et tourne à vide. Les séquences, pour qui a vu le film – la chose écoutée seule même des décennies plus tard – resurgissent. Le poulet qui vomit de la substance pétrolière – industriel, miniaturisé. Les usines qui sont comme d’autres secteurs d’un cauchemar commun à cette ère, justement, où l’on était encore, le perfectionnement du model initié le siècle avant mais dont on tracera les racines bien plus loin dans l’histoire – industrielle, donc, ladite ère. L’Organisation Scientifique du Travail. (Tiens… Ça fait OST aussi). Le fordisme triomphant. Mais de là on dirait que des passages peuvent se forer, s’emprunter, vers d’autres ouvrages, d’autres sales visions qui sapent le sommeil – la Zone du Stalker de Tarkovski, la ville-fabrique de Machine dans le Dead Man de Jarmush… Les grossesses non-désirés, la transparence forcée, les rêves d’intrusion absolue, d’intimité interdite communs à certains utopistes (André Breton et sa Maison de Verre ?) et à d'autres bureaucrates (déjà-vu kafkaïen… Pragmatisme malséant sous couvert de sans ambages : « Did you and Mary have sexual intercourse ? »).

Le film annonce déjà beaucoup de Lynch – et jusqu’à aujourd’hui, obsessions détaillées, prises à part dans d’autres films (et saisons télévisuelles… oui). Déjà unique et – rappelons-le tout de même – pas pour autant sorti de nulle-part, relié à rien. L’image poursuivie du bonheur est déjà... gênante – montrée abîmée, mais ça n'est pas de la félicité, que ça se "moque"... ce qui la tue, celle-ci, ce qui la gangrène : c’est autre chose que la caméra ; c’est un réel falsifié, médian, sans arrêt ré-empaqueté pour que les combines productives continuent de produire et de combiner. Mais… Au Paradis, Tout Est Bien – malgré les ganglions. (Au reste c’est en fait un type, qui chante – la voix maquillée-starlette comme les joues de la femme à l'écran sont maquillées-tumeur). De même, les deux longues plages ne sont pas sans ouvertures, ne sortent pas non-plus d’un néant sans pareil, ne débouchent pas sur un vide, un secteur par ailleurs tout à fait vide. Au-delà des échos qu’ils portent – les lambeaux, bouts de Fats Waller qui flottent dans cette brise dégueulasse, les suies, fantômes de cette musique elle aussi du début de l’ère électrique, du phonographe – ce sont d’autres montages, à quoi on peut penser. Les triturations de bandes, de coupons dépareillés de sons, les mutations de toutes les écoles dites « concrètes » – et leurs séquelles et reprises sauvages : dans l’indus, chez des grands perturbés isolés mais poreux genre Steven Stapleton (Nurse With Wound) ou Bryn Jones à ses débuts (EG Oblique Graph plutôt que Muslimgauze). L’Art des Bruits des Futuristes Russolo et Marinetti, compris, pris comme ça venait, comme ça les arrangeait, par Throbbing Gristle, Clock DVA, SPK… Vu et entendu par d’autres ça dira d’autres connexions, sans doute. Allez : le drone de labo ou de hangar – c’est assez vague pour donner une idée en gardant le malaise de ne pas mettre complètement, plus que ça le doigt dessus.

L’enfant est un monstre et dégueule du gluant, lui aussi. On ne dort toujours pas. La voisine de pallier – qui passe les messages, également – est bien plus attirante, belle comme une Nouvelle Ève (c’est à dire fatale et cyborg… Allez, cette fois je pense à Blade Runner. Puis encore à Milena, à l’ami Franz K. Peu importe… C’est encore de la réminiscence plutôt que du panthéon). Le disque – comme le film – garde sa puissance de hantise autant que son caractère évidemment fabriqué, jointures et soudures apparentes. Chose opaque et difforme mais parfaitement fonctionnelle dans son système d’aiguillage vers un désastre qui se passe d’apocalypse (vu qu’il se continue sans cesse, qu’il est sa propre fin, toujours, jusqu’au moment où ça cassera – et alors : il n’y aura plus de témoins). Je me souviens parfaitement comme la montée finale – ô cosmos, alors tu n’étais depuis le début que ça ? – m’avait saisies les tempes, dans la salle où j’avais vu le film, la première fois. Ô satori, tu n’étais donc que cette surcharge qui attendait son heure ? … L’Électricité, chez Lynch : déjà, elle rongeait et brouillait ; déjà, elle voulait révéler, réveiller en panique.

note       Publiée le mercredi 7 novembre 2018

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Dioneo › samedi 13 février 2021 - 17:55  message privé !
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Oui, "des choix esthétiques douteux et des éléments superflus", c'est à peu près l'effet que ça m'a fait - enfin, en ayant bien conscience qu'ils sont sûrement délibérés et font partie sans doute du propos, ces choix, hein, de la part de Lynch... Mais n'empêche oui : toute la partie "Dougie" (étirée interminablement) m'a vite saoulé, les scènes finales avec chaque fois un morceau en concert dans le bar, j'ai direct trouvé ça horripilant... Et puis bon : CETTE FIN quoi, sérieux ! ... Sérieux ? (Du coup ça a beau dire des trucs très justes parfois, par fulgurances, y'a beau avoir cet épisode - got a light ? - incroyable qui tranche à mi-saison... Bah je suis globalement pas entré dedans, ou jamais longtemps, sans constance...).

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Copacab › samedi 13 février 2021 - 16:40  message privé !

Pour être en train de la revoir avec ma copine (ce qui a semble-t-il pour effet de limiter mon fanboyisme et ma complaisance pour le glauque), je suis hélas d'accord avec toi. Je continue de penser qu'il y a beaucoup de très bonnes choses, mais elle est un peu plombée par des choix esthétiques douteux et des éléments superflus. J'ai aussi peur qu'une fois n'est pas coutume avec Lynch, tout cela vieillisse très mal...

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Dioneo › vendredi 12 février 2021 - 17:56  message privé !
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Ben pour tout dire, j'étais en plein dedans (le retour/saison 3), quand j'ai écrit la chro, donc c'est pas un hasard ! (Finalement très très mitigé, d'ailleurs, pour ma part, après l'avoir vue en entier... Pour le moins).

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Copacab › vendredi 12 février 2021 - 17:43  message privé !

je comprends l'idée de le voir en salle, une analogie pourrait être la distance entre écouter un groupe de drone/doom à la maison ou en concert... J'appréhende un peu l'expérience mais je le tenterai si j'en ai l'opportunité ! (peut-être pas pour Inland Empire, que j'aime pour le moment bien plus mais je ne peux me résoudre à subir son jumpscare final sur grand écran...)

Bonne analyse de l'électricité dans l'imaginaire de Lynch par ailleurs, elle résonne beaucoup après avoir revu Twin Peaks The Return (où elle est presque trop explicite finalement, mais là c'est le die-hard fan qui parle)

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Dioneo › vendredi 12 février 2021 - 10:54  message privé !
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(Bah cimer...). Ouep, le film fait partie des quelques-uns qu'on peut définir comme "cauchemardesque" sans que ce soit juste un tic de langage critique, une facilité. Je me dis que paradoxalement, le fait de l'avoir découvert dans des conditions qui permettaient d'en percevoir au mieux le côté "mauvais trip" - en salle donc, l'image comme ça d'autant plus "écrasante" et le son submergeant... est sûrement ce qui fait que je ne l'ai pas relégué aux "à ne jamais revoir". Il est flippant oui - et extrême, comme tu dis - mais reçu au max de son ambiance-malaise, on perçoit mieux comme c'est aussi simplement un film puissant et abouti... En quoi c'est du Lynch déjà très accompli, aussi. Pas pour autant que j'ai envie de le me revoir tous les ans (mois, semaines...) hein ! Mais j'en repasserai volontiers par, un coup ou l'autre, quoi.

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