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Nina Simone › Pastel Blues

  • 1965 - Philips, PHS 600-187 (1 vinyle)
  • 1965 - Philips, 0602498887004, PHS 600-187 (1 cd)

cd | 9 titres | 36:00 min

  • 1 Be my husband
  • 2 Nobody knows you when you're down and out
  • 3 End of the line
  • 4 Trouble in mind
  • 5 Tell me more and more and then some
  • 6 Chilly winds don't blow
  • 7 Ain't no use
  • 8 Strange fruit
  • 9 Sinnerman

line up

Nina Simone (piano, chant), Al Schackman (guitare, harmonica), Rudy Stevenson (guitare, flûte), Lisle Atkinson (basse), Bobby Hamilton (batterie)

chronique

Victime choyée... sens-tu son âme ? Déclamer son amour pour Pastel Blues, sans garder comme horizon indépassable "Sinnerman", est tâche impossible. Oui, celle-là surpasse en intensité toutes celles qui précèdent - et non, ce ne sera jamais une scie, malgré les récupérations, n'y pensez même pas une seconde. Ce n'est pas un hasard si elle est là où elle est dans ce disque. Tout autre emplacement aurait été assassin. Mais réduire Pastel Blues à "Sinnerman", comme s'il n'y avait que huit introductions fades en amont ? Non de feu, non de cendres, non de cigarette sur cigarette grillée à l'écoute d'un "Be my Husband" ou d'un "Strange Fruit". La première déjà : presque un a cappella pour commencer et onduler avec une aisance presque démoniaque. Pas besoin d'autre chose à l'apéro. Quatre claquements, et sa voix. Sa voix presque toute nue, rien qu'un chapelet percussif sur la peau. Elle a une de ses présences, la maman - c'est tellement vu et relu qu'on ne devrait pas se sentir obligé de le redire comme ça ; mais ça va mieux en le disant. Extrême douceur dans l'ombre, caresses mystiques jusqu'aux tréfonds du plus cosy des piano-bars... Tu vas commencer par ressentir pleinement le souffle de maman, mon garçon, et après on meublera autour de ce gros cœur gorgé de bon sang bien chaud quand il faudra, avec ce qu'il faudra, jamais trop. Reste sage. Reste sage mon petit chat, même si le "creux" de l'album, sept morceaux aussi succints qu'épaissis par cette vie déjà bien tannée, sonnera plus classique - plus casual, standard, ce que tu voudras - que la première et surtout la dernière. Car il y a aussi des interprétations de vieilles rengaines, du temps où on chantait "je suis bleu" pour dire qu'on était pas loin de toucher le rock bottom, mais pas n'importe lesquelles. Il y a le galbe, l'aura. Des chansons de déchéance ("Nobody Knows You"), des chansons pour le quidam errant pas loin de l'acédie, ou des chansons d'épiphanie. Hé, des chansons pas si tranquilles en fait, voire pas du tout. Un jeu d'ombres et de lumières avec des ombres très profondes, pas loin d'être étouffées dans le gras velours ("End of the line", où Nina est fantômatique, presque invisible, sa voix totalement fondue dans les ténèbres de la musique) et des lumières qu'on ne peut se résoudre à quitter. Même si un tiers d'entre elles me servirent souvent de fond musical avec ambiance tamisée (so casual), ce qui serait un argument pour lui donner une note moins puissante... Mais ce serait mentir à ces dizaines d'écoutes-cataplasmes, où l'expectative de cette conclusion certaine, cette suite tellement fluide, était à elle seule un sacré morceau de Nina... Est-ce que ce final éclipse ou justifie, bon sang ? Il est le climax légitime que doit être tout final. Si les huit premiers morceaux ne sont qu'une attente, l'attente de cette incandescence sauvage, eh bien cette attente-là est un délice. On boit de peine, on fume de saudade, on reste pensif d'amour devant cette présence chaude. Blotti au creux de la poitrine à se laisser bercer de vérités, en attendant la communion finale ; ronronnant et tétant du petit lait avec les "daddy" sensuels. Les compagnons de Nina sont dociles - piano sans risque d'overdose, basse en homme de main taciturne, zéro cuivres à l'appel, un tout petit peu d'harmonica - parfois même si discrets qu'on hésite sur leur nature. Cet easy-listening n'est pas qu'un rimmel pour soutenir la voix, c'est le distichiasis sublime d'une Liz Taylor, le sceau moiré de ta Prêtresse. Reste dans ce troquet avec maman, lotti dans la pénombre d'une alcôve avec la scène bien en vue. Même en oubliant parfois, perdu dans tes songes, que la mystique est omniprésente, et que le "Strange Fruit" de Meeropol n'est que métaphore pour une victime sans nom (qui n'a jamais été troublé au plus profond de lui même à la découverte de ce poème, qui en ne disant presque rien en dit infiniment plus que tous les Mississippi Burning du monde réunis ?), qu'ici sa mollesse est une politesse morbide, une désolation sourde. Encore plus dépouillée que la version la plus connue de Billie - juste le piano comme accompagnement, en phase terminale - cette chanson qui me survolait aux toutes premières écoutes est un grower taillé pour une vie. Son choix est, en creux, révélation de la colère et la violence qui lui viennent alors, dans un climat ambiant de révolte noire. Violence qu'elle ne veut pas insuffler vulgairement, facilement, dans sa musique - alors qu'elle a toutes les armes pour le faire : sa voix pourrait tout maudire, tout incendier... mais la douleur est contenue dans un petit cocon. Car elle réserve ses flammes pour le Beau... Nina, c'est cette femme qui te fait d'un bar une chapelle sans artifices. Spleen, "good vibes" enlacées. Jésus est accoudé à sa croix, admiratif ; les épines de la couronne ne sont plus que des zestes confits tombés dans son old-fashioned. Les veuves deviennent amantes et les businessmen clochards. Puis nous y voilà. Elle brûle elle flambe. C'est foutu, l'émotion va te mettre en croix de lumière pendant dix minutes. Éruption gospel, quasi-vaudou. "Sinnerman" emporte tout dans son ivresse démente. On ne peut pas l'arrêter. "Power... Poweeer..." Elle tourbillonne, enfle, s'élève dans un même mouvement, puis semble se démanteler quelques instants, entravée, comme si elle hésitait devant l'ultime marche, la plus haute (dans ce passage comme un avant-goût "jazz libre" de versions en concert futures, où le morceau changera radicalement)... avant de se défaire de toutes ses chaînes pour se reconstituer en un seul feu éreintant tous instruments à l'unisson, qui laisse émerveillé. Nina et Hamilton se résignent à l'achever mais ils ont déjà franchi la limite, les dernières secondes sont comme qui dirait d'un superflu sublime. Tout juste l'occasion, avant la dernière secousse, de brûler en pensant au premier sillon de "Be my Husband" qui va enchaîner, tant l'envie de recommencer la soirée est difficile à contenir... Rien de plus attendu que que de dégainer Nina Simone, en effet. Mais comment se lasser d'une telle musique, la penser désuète ; comment ne pas se sentir au minimum intime avec ? Cette femme EST sa musique, et sa musique est Âme et même si ça sera toujours cliché de le dire... Eh bien ça fera un cliché de plus. Nina n'est qu'émotion brute, révélation profonde au son de cette lumière qui fend les ténèbres. C'est à mettre au présent, encore, et pour très longtemps : le Bleu n'est que ta couleur d'un jour, le Pastel est éternel. Rencontre éternelle avec cette voix, sa chaleur, baume autant que blessure. Ose dire qu'elle ne te fait rien - es-tu de pierre ? N'es-tu que de chair ? Qu'est-ce qui gronde de faim au plus profond de cette chair, si ce n'est ce qui lui survivra ? Alors nourris-la avant qu'il ne soit trop tard.

note       Publiée le jeudi 14 janvier 2016

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Thomas › vendredi 15 janvier 2016 - 09:33  message privé !

Sa meilleure période, des chefs d'oeuvre à la pelle (I put a spell on you, wild is the wind, sings the blues ect.)

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Tallis › vendredi 15 janvier 2016 - 09:14  message privé !

Welcome on board, Nina !

Note donnée au disque :       
Twilight › vendredi 15 janvier 2016 - 00:37  message privé !
avatar

Je connais assez mal, mais à creuser...

The Gloth › jeudi 14 janvier 2016 - 15:19  message privé !

Oui, belle chronique, qu'on espère suivie d'autres. Ma chanteuse préférée, tous styles confondus. Je rêve qu'un jour sorte un coffret reprenant l'intégrale de ses enregistrements.

Note donnée au disque :       
Sigur_Langföl › jeudi 14 janvier 2016 - 14:49  message privé !

Contente de la voir enfin chroniquée. Je suis toujours hanté par sa voix, découverte sur un live random diffusé sur Mezzo. Un jour, je trouverais ce foutu morceau. Belle chronique, en passant.