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Les Joyaux De La Princesse › In Memoriam P. Henriot 1889-1944

cd • 8 titres • 53:00 min

  • 1Untitled
  • 2Untitled
  • 3Untitled
  • 4Untitled
  • 5Untitled
  • 6Marche Funèbre
  • 7Untitled
  • 8Messe Solennelle

line up

Erik Konofal

remarques

Attention, il y a plusieurs éditions ; dans d'autres, les titres sont organisés différemment. Je me suis attaché à cet enchaînement-là ; je vous le recommande donc ! Autre remarque : dans la chronique, pour me référer aux pistes sans titre, j'utilise la notation "Untitled" suivie du numéro de la piste.

chronique

Styles
ambient
chanson
musique classique
ovni inclassable
Styles personnels
élégiaque

Eh oui, c’est une sale époque pour l'histoire, une sale France, un sale bonhomme, qu'évoque ce disque-mémoire. Le problème est un peu le même qu’avec les pamphlets de Céline, ou même avec l’écriture de Céline en général : c’est que tout le plaisir qu’on peut tirer de cette lecture, de cette musique, de ces oeuvres, risque d’être gâché par la tyrannique conscience qui travaille en chacun de nous à disqualifier certains contenus en raison de leur plus ou moins grande adéquation avec nos idées morales. Mais Céline a toujours insisté (stratégiquement, certes) sur son style ; ce qu’il pouvait raconter, ça n’était pas bien important, ce n’était que matière à marquer de son sceau, matière à informer selon un projet qui lui était tout personnel : "faire entrer l’émotion de la langue parlée dans la langue écrite". Eh bien, s’il est une rédemption pour ses écrits, c’est peut-être celle-ci : l’émotion ; non pas indépendamment du contenu controversé desdits écrits, mais, je voudrais dire, indépendamment du jugement moral qui peut nous en gâcher le plaisir. Il s’agit de faire abstraction de cela pour pouvoir en profiter. "In Memoriam P. Henriot", c’est donc un peu la même chose. Plutôt que le jeune homme catholique proche des Ligues d’extrême droite des années 20, plutôt que le politicien antiparlementaire, antimaçonnique, anticommuniste, antisémite qui rejoint le Parti national et social lors de la montée du nazisme, plutôt, enfin, que le pacifiste pro-hitlérien qui devient, aux côtés de Pierre Laval et du Maréchal Pétain, secrétaire d'Etat à l’Information et à la Propagande sous Vichy, peut-être s’agit-il seulement ici de considérer une voix ; ou plutôt, des voix, puisque c’est cela que nous donne à entendre ce disque. Des "voix françaises", oui, c’est purement à cela qu’il s’agit de se montrer sensible, à la matière de ces voix, à la sonorité de leurs mots, à leur timbre, à leur ton, à leurs inflexions si caractéristiques des années 1940 : pathétiques, lentes, chevrotantes et hénissantes. Eh ! comment ne pas être touché par la mise en musique de l’allocution de Laval à la mort de Ph. Henriot, sur l’Untitled 3 vers 1:30, pour peu qu’on la considère, si j’ose dire, dans sa nudité idéologique, sans jugement d'un contexte qui la condamne évidemment ? Le grésillement de la radio, l’accablement de cette voix tremblante et tragique, les accents plein de pathos, les discrètes nappes d’orgue électronique qui font flotter une atmosphère de tristesse religieuse : tout est fait pour susciter l’émotion. Comment ne pas se sentir subrepticement convaincu par cette rhétorique, certes infâme, qui raconte le lâche assassinat, les dernières paroles d'un homme, fragile en son humanité, tout collabo qu’il fût ? Il y a fort à parier qu’un tel discours eût été plus heureux en son succès esthétique comme en sa mémoire s’il avait été prononcé par un membre du parti opposé. Par ailleurs, le discours de l’Untitled 2 semble corroborer mon propos général : la musique est légèrement surmixée par rapport au discours, si bien que l’attention semble moins porter sur le contenu du discours que sur l’éloquence pénétrante du récitant, noyée finalement sous les orgues. D’autres morceaux en revanche, misent moins sur la rhétorique des locuteurs : Untitled 4, allocution radio assez neutre genre présentateur TV sur musique vieillotte mais touchante, vaut surtout pour les paroles d'Henriot qu’on peut entendre à la fin : "Vous m’aimez bien, vous ne m’aimez pas... quelle importance cela peut-il avoir ?...", aurais-je envie de décontextualiser pour appuyer encore une fois le propos de cette chronique. Enfin, il y a cette partie centrale presque instrumentale : Untitled 5, Marche Funèbre, Untitled 7, musicalement délicieuse : l’Untitled 5, subtil mélange d’orgue à l’étouffée et de vocalises d’opéra féminines dans le lointain, sonne comme le thrène d’une pleureuse, et présente en sa conclusion les derniers mots du dernier éditorial d’Henriot ; la Marche Funèbre qui s’ensuit (c’est somme toute logique), est une intéressante piste d’ambiant presque martial, que viennent orner tantôt les orgues habituels, tantôt des sonorités d’époque, au lent double battement d’une caisse sourde, qui figure la procession ; l’Untitled 7 fait office de courte jonction ; puis le disque se conclut sur une "Messe Solennelle" dont le titre suffit à faire évoquer toute la lancinante douleur, toute la pesanteur funéraire, portées par les mélodies poignantes d'enregistrements symphoniques, certainement d’époque, et, encore une fois, la voix d’Henriot, son lyrisme, son pathos, dans un éditorial du 19 avril 1944. Ne reste plus qu’à évoquer sans doute le dernier des "joyaux" de ce disque, mais qui donne également l'occasion de répondre à l'un des reproches adressés à JDLP : le copier-coller ; il s’agit du premier titre : Untitled 1 alias "La Berceuse" de Jocelyn (issu d’un opéra de B. Godard) chantée par André Dassary (chanteur à succès sous l'Occupation). Si la pièce est incontestablement magnifique, du texte inspiré par le poème éponyme de Lamartine, à cette voix aux accents presque religieux, réverbérés par un delay qui la grandit, la diffuse, force est de constater que le travail d’Erik s’est limité à copier-coller la version originale, qu’on trouve facilement sur Youtube. Ce reproche certes légitime ne doit pas cependant occulter l’originalité de la démarche, qui consiste à dénicher et à mettre au jour des discours radiophoniques, des chansons, des musiques d’époque qui ne le seraient précisément pas sans cette initiative individuelle, et qui valent tout du moins pour leur grande qualité esthétique. Par ailleurs, sans être personnellement très connaisseur de l’artiste en question, médiatiquement secret au sujet de lui-même comme de ses oeuvres, je dirais qu’en plus du travail aussi évident que titanesque qu’ont dû fournir la sélection puis l’assemblage cohérent de ces documents, les nappes d’orgue qui enrobent si à propos les allocutions radio sont certainement de lui. Ce disque remplit donc sa fonction mémorielle, qui, pour l’auditeur peu nostalgique de cette France-là comme de cet homme-là en tant qu'acteur politique, se limitera à l'exhumation de son très suffisant aspect esthétique et "documentaire", à la tonalité de ses discours, à sa musique, en somme, à la marque d’une certaine époque ramenée à l’expression musicale ; qui n'appelle donc par là même aucun jugement moral !

note       Publiée le dimanche 9 août 2015

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Richard › lundi 10 août 2015 - 10:33  message privé !

Merci pour cette chronique inspirée qui rappelle l'intelligence artistique des Joyaux de la Princesse, mais aussi pour moi toute son ambiguïté.

Note donnée au disque :       
Shelleyan aka Twilight › lundi 10 août 2015 - 10:26  message privé !
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Non, non, ta chronique est géniale mais je pense que les JDLP, c'est un peu ça, ça passe ou non, c'est quand même un style à part et on s'y immerge selon les oeuvres ou non. je possédais le coffret vinyl (revendu depuis) qui reste un bel objet comme tout ce que fait les JDLP...

titou › dimanche 9 août 2015 - 20:29  message privé !

Très belle chronique, qui sort de ton registre habituel, bravo !

Ntnmrn › dimanche 9 août 2015 - 14:46  message privé !
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Oui, c'est peut-être un défaut de ma chronique, justement : je ne connais pas très bien l'oeuvre des JDLP en dehors de celui-ci, des Petits enfants, et de la collab avec DIJ ; du coup, j'aurais eu du mal à me lasser de son style... Mais pris en soi, franchement, je ne le trouve pas du tout ennuyeux ; si le discours radio seul ou la musique seule eussent été chiants, là, pour ma part, l'agencement des deux me captive ; en condition d'écoute adéquate bien sûr, une bonne partie de l'émotion musicale étant suscitée justement par les mots et la rhétorique.

Note donnée au disque :       
Shelleyan aka Twilight › dimanche 9 août 2015 - 14:42  message privé !
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Perso, je l'ai trouvé quand même bien ennuyeux...Je dois bien avouer qu'à la longue, le style des JDLP me lasse, ne se renouvelle pas, je n'ai pas réussi à entrer dans celui-là (et la thématique ne m'a pas incité à lui donner 36 nouvelles chances). Je l'avais vu en concert à cette époque-là, j'avais trouvé ça dérangeant, ambigu alors que quelques années plus tard, le concert basé sur 'Croix de sang' était nettement plus émouvant et puissant...