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Catherine Ribeiro + Alpes › Paix

cd • 4 titres • 46:44 min

  • 1Roc Alpin3:03
  • 2Jusqu’à Ce Que La Force De T’Aimer Me Manque3:04
  • 3Paix15:49
  • 4Un Jour… La Mort24:48

extraits vidéo

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enregistrement

Ingénieurs du son Gilbert Pénéron et Andy Scott.

line up

Patrice Lemoine (orgue), Patrice Moullet (cosmophone, guitare acoustique), Catherine Ribeiro (vocal), Jean-Sébastien Lemoine (percuphone)

Musiciens additionnels : Michel Santangelli (batterie sur 1)

remarques

L’édition CD Mercury de 2012 signalée à la rubrique « éditions » est le coffret intitulé Catherine Ribeiro + Alpes – 4 Albums Originaux, qui présente les quatre disques en question sous pochettes cartonnées, versions réduites des pochettes des vinyles. Paix est le troisième de ces quatre disques.

chronique

Curieux agencement. Pas une alternance mais deux parties qui semblent d’abord presque distinctes, séparées. Deux chansons de trois minutes. Et ces longues plages… Folles. Travaillées, perturbées, accidentées. Puissantes, lyriques et si peu portées pourtant à l’allégorie qui distancierait ; si proches de, si prises en plein dans la chair. Mais ce disque de toute façon est unique, réellement. À part. Dans cette discographie même, si singulière déjà. Dans la musique de son époque aussi… J’allais dire "dans la musique française" et certes : combien en pourrait-on citer – groupes, artistes, entités – à jouer depuis nos terres et en ces années une musique si personnelle, si audacieuse, à la fois si ouverte et tellement irréductible, assimilable au fond à aucun des éléments dont on pourrait entendre en elle des échos, des traces ? Combien peuvent marquer, frapper avec tant de force – de stupéfaction, d’émerveillement ; faire jaillir cette émotion entre peur profonde et élan de joie intense ? Magma peut-être ? Gong (la frayeur alors remplacée par le rire cosmique) ? Mais alors qui d’autre en cette langue ? Et plus encore… À quels autres vraiment pourrait-on comparer ceux-là… N'importe où ? Qu’on me comprenne : il ne s’agit pas d’agiter une quelconque cocarde ; surtout pas de "placer" Alpes ou d’autres dans une stupide compétition, une course au "meilleur groupe" ; mais simplement, littéralement : je n’entends rien, toutes époques et provenances confondues, qui soit cette… Forme de vie musicale. Qui me touche de la même façon, aux mêmes endroits exacts, cachés ou exposés, que cette voix… Revenons au disque. Même les deux plages aux longueurs à priori plus familières ont de fait cette qualité sans pareille, cette étrangeté dont on embrasse tout de suite l’évidence ; et sans doute même plus immédiatement, justement parce que ce sont des rythmes tenus, connaissables tout de suite, répétés. Roc Alpin, à vrai dire, rappellerait presque un certain rock allemand – le kraut, oui, par le versant Neu! plus que tout autre, dans sa battue, sa basse en pointillés élastiques, aussi. Mais il y a cette mélodie à la sinuosité, comment dire… Ancienne. Je parlais – à propos d’Âme Debout, disque sorti l’année d’avant – d’une certaine tournure et d’une intention folk, dans la musique d’Alpes. D’une voix de peuple solide sous l’expérience sans cesse remise, l’échappée, l’avant garde. Ici, les lignes tendent même au médiéval. Au pastoral si l’on veut. À la ritournelle de bourrée villageoise. Aux rondes qui font la substance des rondeaux, prises par les troubadours. Jusqu’à Ce Que La Force De T’Aimer Me Manque porte d’ailleurs ce même accent de farandole en place de l’église ou à même le champs, la cour du corps de ferme ; et cet étrange chant courtois, de trahison envisagée comme fidélité à la plus grande liberté, de retour caressé au revers de la fuite, vers une chaleur ravivée. Ce sont en fait – ces deux chansons – des danses préparatoires, propitiatoires. Introït au long voyage, à la dérive lucide à venir. Et les voici, alors, épîtres d’existence incroyables. Au plus cru du jour, d’abord. En fond de nuit, dans la chute aveugle, tâtonnant et criant vers le matin. Paix – le morceau-titre – est pure affirmation de colère combattante, de tendresse tenue vive pour les proches, frères, sœurs, amours ; le lien, encore, dans la lignée des ancêtres en lutte, des parents en labeur ; la certitude toujours avivée que d’autres après continueront ; aucune mièvrerie, aucun angélisme ; la fatigue pèse mais la voix de Catherine – qui n’a jamais été si volcanique, si impérieuse et à la fois si sûre ; si remuante d’humanité vulnérable, aussi, dans ses éraillements parfois – ne flanche jamais. Elle énonce, encore, rend hommage et anathèmes. Paix au courroux de l’homme qui a faim. Ici comme dans Un Jour La mort – j’insiste – les tournures mélodiques, le tour des parties rythmiques, prennent cette couleur d’un nouveau moyen âge : temps dangereux, instable, parcouru de bêtes assassines, affamées, infesté de vermine ; mais temps épique, aussi, de foi, de communion. Ceux là les ont tout à fait séculaires, profanes. Leurs gigues sont malséantes à tout clergé. Il y a dans tout ça comme une annonce d’Apocalypse déjà là, prophétie dans l’instant de sa réalisation, catastrophe annoncée, son déclenchement permanent. Et cette musique bouffe, absorbe tout. Les timbres de ces instruments qui n’existent pas ailleurs – cosmophone et percuphone ; une certaine musique dite répétitive – comme l’école américaine, le courant du même nom (Steve Reich, John Adams… Philip Glass en particulier, me semble-t-il ici) – dont eux usent vraiment pour une transe d’affolement et de stase psychique ; sans doute certains rythmes et phrasés jazz, rock progressifs, fusion, même ; mais encore une fois : comme nulle part. Pour l’épopée, disais-je. Et le basculement – l’épisode, l’avanie et l’exploit – se fait sous la surface. Dans le noir. Ribeiro raconte son suicide. La fin de toute volonté. La Mort – elle est dans le titre – frôlée, rencontrée. La laideur abyssale de son charme, sa beauté fascinante ; l’horreur qui prend quand on sent qu’on a voulu l’embrasser trop vite ; la force païenne qui pousse à en faire culte ; que ces pourrissements soient prémisse de printemps, d’enfantements… Sacré, foutu trip – excusez l’expression : car ce disque est vraiment un voyage aux confins. Jamais chez eux le grotesque n’avait à ce point reflété le sublime, ne s’y était miré, tressé si étroitement. Dans les croassements et le cri, dans ces soudaines saillies de verbe absurde – ce ver sur les crèmes, au détour d’un Kremlin – dans ce branle sinistre ou galvanisé – à certaines tourneries et motifs (de basse particulièrement), les plus proches cousins qu’on pourrait trouver dans ces parages et cette décennie seraient peut être finalement au plus noir folk du Malicorne des débuts, à son moins rock, son plus calvaire de gueux. L’empan de la chose, toutefois, du lai, est bien plus vaste… Les girations poussent à une sorte de possession, l’épuisement conçu pour que la remontée soit renaissance ; la voix – guide, amie, ironique, cruellement, merveilleusement sincère – loge dans les yeux la toute-lucidité. C’est une musique difficile pour notre âge, nos temps où l’on est sensé naître socialement éviscéré, prudent, résigné, moralement et émotionnellement sans remous, prompt à l’accommodement. C’est nettement sa force que cet anachronisme. On y puise. On y plonge. Ce n’est pas la question. Ce n’est pas une légende. C’est l’Esprit qui n’est entier – et tout entier consubstantiel au corps – qu’une fois revenu des enfers. Il se tient là en pleine terre ; pendant que les fractures au ciel laissent passer les trombes et que des champs immergés on déloge les populaces.

note       Publiée le mardi 23 septembre 2014

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Dioneo › mardi 14 novembre 2017 - 00:49  message privé !
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Je peux comprendre ça pour les paroles... Moi-même, les permières fois, en entendant des trucs genre " Seuls restaient debouts, victorieux/Les Elysées, les Maisons-Blanches, les Kremlins/Les crèmes caramel, les crèmes au chocolat"... Je me suis dit "mais c'est quoi ces conneries, oh ?!". Après voilà... À mesure que la musique accroche, qu'on y entre, je trouve qu'on fait abstraction de ça, puis (pour ma part en tout cas) qu'on finit même par entendre la pertinence du truc, choper l'idée, se laisser gagner, séduire par cet aspect là du truc aussi. J'ai aussi vite eu l'impression que ce genre de ruptures - et le contraste que ça fait avec le côté très premier degrés des paroles en général - et étaient une manière de ne pas "pontifier"... D'éviter - en dépit de la réputation de le groupe peut se traîner peut-être bien - un côté donneur de leçon, théoricien, prêcheur. (Bon, d'avoir découvert Ribeiro + Alpes par la reprise qu'en faisait Meurtre, ça a sans doute d'emblée changé la manière dont j'ai abordé le groupe, d'accord... Enfin, ou peut-être pas tant que ça, en fait - et au fond peu importe, hein).

Chris › samedi 11 novembre 2017 - 16:37  message privé !
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Bon j'ai un peu de mal avec les paroles par moment limite ridicules (de mon point de vue), mais sinon musicalement on est sur quelque chose de vraiment abouti, planant et hypnotique, une musique qui prends le temps de prendre le temps. Vraiment intéressant.

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saïmone › samedi 10 septembre 2016 - 13:15  message privé !
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Ce petit pattern de batterie... edit : même pas de batterie, de "percuphone", l'instrument inventé, père indirect de notre ami Pierre Bastien

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zappymax › samedi 7 mars 2015 - 15:24  message privé !

Difficile de ne pas rigoler, à la première écoute. Tout ça est tellement daté, dans le son et dans le propos. MAIS, passée cette première écoute, déjà, l'envie d'y revenir est un début de bon signe. Et finalement je suis terrassé par l'INTENSITE de l'ensemble (mention spéciale à "Paix"). A 43 ans de distance, la médecine de Catherine Ribeiro + Alpes opère toujours, intacte. Sombre, expérimentale, une incarnation de la ligne éditoriale de Gutsofdarkness.

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nicola › dimanche 30 novembre 2014 - 13:23  message privé !

Moi, c’est Cédric Villani qui m’a fait connaître son nom sans l’oublier (mais il me semble l’avoir entendu ailleurs avant). Quant à sa musique, ça va faire son chemin.