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Catherine Ribeiro + Alpes › n°2

cd • 7 titres • 40:27 min

  • 1Prélude0:29
  • 2Sîrba5:44
  • 315 Août 19704:20
  • 4Silen Voy Kathy7:20
  • 5Prélude0:29
  • 6Poème Non Épique18:36
  • 7Ballada Das Aguas3:29

extraits vidéo

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enregistrement

Prise de son : J.P. Missey. Réalisation : Claude Dejacques.

line up

Denis Cohen (percussion et orgue), Patrice Moullet (guitare classique, orgue, vocal et lyre électrique), Catherine Ribeiro (voix)

Musiciens additionnels : Pires Moliceiro (guitare portugaise sur 7), Robles Monteiro (guitare portugaise sur 7)

remarques

L’édition CD Mercury de 2012 signalée à la rubrique « éditions » est le coffret intitulé Catherine Ribeiro + Alpes – 4 Albums Originaux, qui présente les quatre disques en question sous pochettes cartonnées, versions réduites des pochettes des vinyles. n°2 est le premier de ces quatre disques.

chronique

Il y a un monstre dans ce disque. Insupportable et bouleversant. Pas tout de suite… Il y a d’abord une beauté, dans cette musique. Du sans pareil. Une étrangeté. Une étrange beauté sans pareille. Quelque chose qui "ne passe pas", aussi. Comme les couleurs ne passent pas, de certaines images fixées, qui de leurs contours et leurs harmonies – ou leur choc, leurs cris dissonants – nous secouent du mouvement violent ou infiniment doux qu’elles sont censé avoir arrêté, capturé, saisi. L’instant à jamais maintenu dans son histoire, continué parce que très justement pris à son point où tout y est… Mais aussi, comme on dit de certains affronts : "ça, ça ne passe pas". Qu’on me comprenne : n°2 n’est pas "hors" de son temps ; même : il porte en lui, comme une moelle, les partis pris d'une époque où ceux-là s’affirmaient particulièrement – le jeu de la subjectivité joué à fond ; mais le regard et la manière déterminés aussi par des catastrophes extérieures passées, simultanées, pressenties. La protestation : viscérale autant qu’ancrée dans ce substrat d’ici tellement reconnaissable. Catherine le dit, le marque, le nomme : "15 août 1970"… Mais sans cela même on l’aurait entendue, la décennie. Pourtant… L'écoutant de la bonne oreille – j’entends : celle qui sait que le "naturel" et le "neutre" de ses propres jours ne sont questions que d’autres conventions ; celle qui saute la barrière – on soupçonne que la musique de Ribeiro et Alpes devait détoner déjà, brutalement, sur ce moment d'où elle émanait. Elle est extrême, à vrai dire. Et à ses deux extrêmes, en quelques plages, passant d’un pôle à l’autre parfois en un instant. Musique qui parfois semble vouloir nier le verbe, se défier du langage ; élever la voix aux mêmes hauteurs élégiaques que le reste des instruments ; et certes celle de la chanteuse se prête à cette plastique, à cette intensité de ce qui ne raconte pas ; organe souple et puissant, capable d’épouser, survoler, contrarier les exigeants remous du rythme, les murs d’éblouissante lumière ou les puits d’ombre insondable qu’élèvent et sourdent cordes, claviers, percussions. La seconde – ou la plage – d’après, les mots reviennent. Et là, extrêmement théâtraux, mis en mouvements comme sur une scène – celles montées par Artaud, par le surréalisme, bien sûr ; ou le Living Theater… en tout cas pas par le vaudeville dix-neuvième et ses séquelles télévisées. Mis en rôles. Saturés de sens. Taillés en fait pour exprimer au plus brut. De Sîrba vers 15 août, donc, c’est ce basculement. Ce faux semblant de forme progressive, aussi – au sens trop précis du "rock progressif" tel qu’il devenait déjà une fois admis comme genre, souvent, obsédé par la structure et l’ornement, qui en faisait de plus en plus une fin, une question d’esthétique mineure comme elles sont toujours lorsqu’elles demeurent seules. Faux semblant, dis-je, ici – chausse-trappe : parce que tout porte à croire qu’eux jouent aussi, surtout, à l’intuition, même avec leurs savoirs précis et vastes. Car rien ici n’est apprêté. "Ça ne passe pas"… Encore une fois, ça veut dire : ça grippe et ça persiste. Une plage revient en deux points de l’album. Un prélude. Serait-ce le signe d’un cycle, de sa métamorphose ? La première fois – avant donc Sîrba, encore – il est introduction à une sorte d’hymne, sans parole ; un chant de révolte et d’amour, plutôt, souffrant et sans arrêt réitéré : au monde, à la vie dont on n’est pas distinct et qu’on ne peut accepter sans remuements, souffrances et joies libérées. La seconde… C’est après lui qu’arrive le Monstre. Qui est en fait un être en agonie. Maintenant : cette chose, cette pièce, est trop. Tiraillée – elles y sont bien, et à leur plus aigües, les deux extrémités. La musique comme un élément respiré et recraché, chape de pression et courant qui porte, torrent et surface à travers quoi l’on s’engloutit pour en sentir, dessous, la densité. Et la parole… Horriblement littérale. Affreusement vraie, intolérablement jouée. Comme elle peut l’être seulement, sans doute, dans ce moment qu’elle raconte ; qui est la rupture amoureuse – les deux termes d’un poids égal, d’une comparable intensité. Ce Poème Non Épique, je l’avoue, m’a toujours mis… mal à l’aise. On ne dit pas ces choses là. On les enregistre encore moins. Il y a là-dedans, qui passe, le parfum fade et banal de la Mort – qui est le stade ultime de toutes nos défaites. C’est à dire qu’il faut prendre cette logique à l’envers : ce qui sonne là sinistrement, c’est que tout ce que nous perdons, tout ce qui sombre et à quoi, absurdement puisque ce n’est plus, nous nous accrochons, annonce l’ultime inévitable, l’arrêt de toutes perditions quand pour de bon s’abîmera l’être. Le chagrin est cette prémonition. Le bonheur est sa contradiction – tout aussi entière et tenace mais forcément fugitive, temporaire. Cette plage est ce déchirement. Avec tout ce que de tels cris ont de grotesque, de difforme. Cette litanie dure, dure encore, s’attarde, pénible. Impudeur totale. L’amertume des larmes, impossible à masquer, qu’elle ne cherche même pas ici à diluer. Le Poème Non Épique m’a toujours remué. Il prend à la gorge. L’interminable plaidoyer – où entre temps la délaissée s’est contredite cent fois, s’est avilie à nier sa fierté, s’est cabrée sur son impuissante colère, a cajolé, lancé des lames à l’autre pour s’interposer immédiatement, sentir ces coups jetés se planter dans sa propre chair… – meurt – ce n’est pour une fois pas qu’une expression ; on pourrait dire : crève – en inarticulé, sanglots qui de plus semblent moitié ivres, parodie de ricanement qui est le dernier pouce de résistance. C’est douloureux, véritablement, à entendre. Aussi poignant – dans la pleine dimension du mot – que rebutant par ce grain… Réel. C’est l’insulte et la question que l’existence envoie aux "romanesques" : qui aime vraiment, sans mensonge, sans afféterie, l’odeur véritable des pleurs ? … Ce qui suit et conclut, ce sont deux guitares portugaises. Une manière de folklore grave, pas austère parce qu’au cœur vibrant d’une chaleur vive. Et la voix de Catherine soudain – le contraste frappe – d’une incroyable fermeté, consciente encore, souffrante sans doute même mais si digne, élevée. J’y reviendrai ailleurs : le folklore, chez Alpes, c’est l’élément peut-être qui – embrassé étroitement à leur avant-gardisme unique quand il n’est pas comme là choquant relief, perspective opposée – fait que cette musique n’est pas écho flétri, survivance, fossile, prise quarante et plus années après. Cette Ballade des Eaux est rude de contours, de lignes, sa substance un bois sombre. C’est elle pourtant – passé la crise en gris glacés – qui fait surgir la teinte sanguine à travers l’épiderme. Traduit depuis la langue où elle le dit : "Ô, rivière aux eaux claires/Comme tu cours te jeter à la mer !/N’emporte pas mon bonheur/Prend d’abord ma peine"…

note       Publiée le lundi 22 septembre 2014

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Klarinetthor › mardi 23 septembre 2014 - 22:39  message privé !

je trouve que chaque morceau est une pièce particulière sur Paix, meme le premier et guilleret pour du Ribeiro premier morceau. Paix n'est pas le climax particulier, un jour la mort lui rendant la monnaie de sa pièce. Alors que sur ce N°2, le tout s'articule autour du Poeme (meme si ce n'est pas par une progression simple et linéaire). La balade finale est même un postlude, permettant de respirer un peu et de ne pas se finir après le choc.

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Dioneo › mardi 23 septembre 2014 - 19:54  message privé !
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Tiens, marrant... J'ai plutôt exactement cette impression avec Paix, perso - le côté amorces/gros morceaux bien denses, je veux dire. ici je trouve plus... Distincts, moins "cycle". Mais ceci dit oui : le morceau tout seul ça n'aurait pas été possible et faire "dans le même goût"... Ça ne peut même pas exister.

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Klarinetthor › mardi 23 septembre 2014 - 19:52  message privé !

Les premiers morceaux, meme ceux consistants comme Sirba ou Silen voy kathy, n'apparaissent que comme une préparation au poème non épique. Comme une impression que le frein a main est encore enclenché avant que le cable ne pete. Et justement ce n'est pas tellement genant, ca fait monter encore plus la pression pour ce Poeme desesperé. Ca le distingue des autres albums avec Alpes qui sont denses dès leur commencement. PS : je n'etais jamais allé sur catherine ribeiro point com, il y a une vraie mine de textes et de photos dans les coupures de presse, commencant en 1966.

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Dioneo › mardi 23 septembre 2014 - 13:39  message privé !
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Oui, même impression - @Dariev - pour moi, sur le Poème Non Épique : j'ai jamais douté qu'elle s'adressait réellement à un mec en particulier, que, euh "ce n'est pas un exercice". C'est sans doute ça qui le rend aussi dur à encaisser, au début, d'ailleurs. Y'a pas la distance du "on dirait que tu me dirais 'je te quitte' et y'aurait tout qui sortirait"... Je n'y ai jamais senti le moindre début de confort de la fiction, disons.

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Tallis › mardi 23 septembre 2014 - 11:54  message privé !

J'ai détesté "Poème non épique" à la première écoute, trop... tout. Et puis, à force, j'ai fini par apprivoiser (un peu) le monstre. Mais c'est vrai qu'il écrase un peu le reste de l'album pourtant excellent.