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Hélène Labarrière › Machination

  • 1995 - DeuxZ, ZZ84119 (1 cd)

cd | 7 titres | 52:45 min

  • 1 Ouverture [6:16]
  • 2 Et pour continuer [6:04]
  • 3 La ballade [6:47]
  • 4 Et maintenant [6:48]
  • 5 Alternance [8:49]
  • 6 Children’s memory [13:14]
  • 7 Indigo [4:42]

enregistrement

Concerts enregistrés à Paris au Centre Culturel Suisse les 7 et 8 décembre 1994. Prise de son : Serge Paris – montage : Maurice Salaün.

line up

Noël Akchoté (guitare), Hélène Labarrière (contrebasse, chapman stick), Corin Curschellas (voix), Peter Gritz (batterie), Ingrid Jensen (trompette)

remarques

Bien que ce disque soit donné comme enregistré en concert, aucun signe n'est audible de la présence d'un public.

chronique

Curieux comme cette tendance – on pourrait en trouver d’autres, sans doute, pour toutes les décennies celle-là incluse, pour tous les temps – a pu se manifester partout : celle de l’éclatement du style, cette malice à le briser, ce goût de fracturer les genres, de construire sur des fragments. Un certain sens de la composition sans règle de structure préétablie par une école. Comme bien avant déjà, me dira-t-on – dans le rock progressif, certaines de ses contrées, en tout cas, partant en gros des fantaisies de Canterburry pour se prolonger dans les trajectoires périlleuses, en cassures, tensions, joies du coq-à-l’âne, dans les dérives dissonées de ce qu’on nommera R.I.O. ; avec, là, déjà, cette ambiguïté quand aux provenances de substances et manières : qu’est ce qui était jazz ? Rock ? Dissidences ou morceaux d’orthodoxies Classiques Contemporaines, sérialisme ou jeux d’aléatoire pondéré ? La différence alors, pour cette dite période – ce disque ci par exemple, sorti en 1995, enregistré devant public à la fin de l’année d’avant – tient peut-être essentiellement en une question de… Posture. Mieux : position. Mieux : absence de posture, de hiérarchie donnée qui serait autre que la logique de l’œuvre, du morceau, le jeu choisi de sa mécanique. La liberté laissée à l’intuition, aux ouvertures, à l’a-priori-incongru pris comme collusion après tout aussi riche. C’est assez confondant comme des groupes, des musicien qu’a priori rien ne nous inciterait à rapprocher – et leurs disques en témoignent… au hasard mais pas tout à fait : le premier album officiel de Mr Bungle (1991), Irrondelles, des Suisses Goz of Kermeur (1993), le Pork Soda de Primus (1993 également)… et l’on pourrait en nommer d’autres pour qui la fragmentation, les collages de bribes étaient d’avantage le motif, le principe de la marche (les albums-foutoirs de God Is My Co-pilot ou de Naked City pour ne citer que deux de ces rassemblement de déphasés volontaires) – faisaient fi des supposées inconciliables, des considérations de noble et populaire. Comme ils s’en amusaient, même, prenaient un audible plaisir à les invalider par le geste, l’exemple, l’accomplissement de leurs permutations. Parfois, même, on n’aurait pas su dire qui "venait d’où" ; qui, d’un rock sauvage, spontané, illettré, avait glissé vers des formes dites "savantes", des écritures complexes ; qui, lassé du jazz ou des cubismes de chambre rigides, s’était jeté dans le bruit impossible à noter, à poser sur partition, les bouts salvateurs de chaos inconciliable. "Vertu collatérale", peut-être (ou simplement qualité au sens neutre, inclination) logiquement découlée de ces années juste avant où l’abondance de la production culturelle devenait accessible – pas encore entropique ou surmultipliée comme elle peut l’être de nos jours, malgré tout restreinte par l’obligation du support physique, de l’achat ou de la copie – à une génération pour qui les querelles d’écoles, de chapelles, les fidélité de sectes n’étaient guère plus (et encore) que des légendes vaguement évoquées par les aînées, à quoi eux ne voyaient pas de raison à prendre part pour trier dans tout cette pléthore à quoi leurs sens et entendements accédaient ? Certes… ici, une chose semble évidente : ces musiciennes et musiciens viennent clairement du jazz. Des jazz : contemporains, d’après le free ; l’art d’improviser fréquenté en intime ; la lecture à vue d’œil cependant bien aisée, habituelle, prise de marques égale à d’autres. Pour certains d’entre, eux, certainement aussi une certaine culture, une éducation "classique". Pour tous, pourtant : une curiosité pour bien plus que tout cela. Un goût non tempéré, non condescendant pour d’autres marges, pas enseignées, les contours et limites mouvantes. Akchoté, par exemple – j’ai beau ne pas aimer, loin de là, tout ce qu’il peut enregistrer, ne pas toujours comprendre où il peut bien vouloir en venir, j’ai toujours trouvé réjouissant son parti-pris d’emmerdeur volontaire dédaignant les tics tacites de milieux et conchiant l’obligation d’un bon goût mesuré – embrasse ici l’électricité. Débordante ; coupante même quand ailleurs contenue, compressée. Tendant – via John Scofield ou Fred Frith peut-être mais alors ? – vers le rock, le metal, voire, un certain flirt avec la chose noise ; vers ces fulgurances et acrobaties et lignes brutes ci. La section rythmique – Labarrière elle-même à la contrebasse ou au stick, étirant comme ça l’étendue du spectre ; et le batteur Peter Gritz – apparemment bien décidée à densifier son jazz jusqu’à un groove presque fusion autant qu’à basculer – sur un appel convenu de l’un ou l’autre membre du quintet ? – à s’abîmer dans le bourdonnement de fond ou se fondre ou se cristalliser en un soudain glacis de nappe. Corin Curschellas, elle, chante ou grogne ou glapit, en langues humaines ou onomatopées, en fragments d’œuvres et inventions qui rappellent parfois le monologue tourmenté – en éclats d’autres pièces, déjà – de ce drôle de drame qu’avait écrit Luciano Bério pour Cathy Berberian : Recital I (for Cathy), dont l’une des phrases (piquée par Bério, d’abord, chez Poulenc et Apollinaire) est d’ailleurs là expressément reprise ("Ma chambre a la forme d’une cage…" ; on notera en passant que la fin de la même strophe a très probablement inspiré le…. "Sympathique" du groupe Pink Martini, quelques années après). Ingrid Jensen, elle, joue assez Miles ; assez chantant, également ; même, avec une espèce d’assez folk – au sens voix des peuples – dans les lignes gracieuses et simples, solides, aussi, et le sens infini des variations de ritournelles. Si tout cela tient et fait mieux que tenir : bouge et s’exprime, se risque à des écarts aux résolutions délicates, ou à quoi l’abrupte volte face semble seule possible conclusion, ça ne tient sans doute pas du miracle. D’un travail acharné, plutôt – en tout cas précis, exact, têtu – dans l’entente mutuelle, la cohésion d’ensemble. D’une certaine qualité de détente, certainement aussi, de souplesse, dans le choix des parts de lâcher-bride. On ne parvient pas sans cela à de tels unissons dont il n’est pas possible de dire – prises de l’extérieur – lesquels sont prévus et ce qu’ils doivent à l’attention dans l’instant. On ne touche pas non plus, à moins, à une telle légèreté dans l’articulation de sabir, on n’atteindrait pas aux sourires amicaux échangés à travers la glossolalie. (Peut-être littéralement, au passage, si l’on se prend à imaginer l’ambiance des séances de travail : le groupe qui joue ici compte tout de même deux Français, une Suisse – il me semble Alémanique – un Hongrois et une Canadienne…). Qu’y entend-on vingt ans plus tard ? Eh bien… Une tentative qui ne fut pas vaine. Une liberté bien de cette époque, donc, qui trouve sa surprenante cohérence dans le refus du nivelé, du lissé, du continu. Des partis-pris qui, s'ils se repèrent également et là encore datent sans peine la suite – c’est à dire qu’au fond, sans voir venir on sait que rien ne fera choc puisque d’emblée aucun repère n’est énoncé, accepté comme durable pertinence – ne figent pas la musique dans une esthétique passée. Un bon – voire un très bon – disque de jazz ouvert, en fait, de ce temps. Et pourquoi celui-là, alors, me direz vous, dans la pléthore ? Parce que je trouve qu’il ne surjoue pas le rôle, ne l’embrasse pas non plus comme exercice blasé. Parce que – si on trouvera certes dans des parages voisins occasions bien plus folles – le charme de Et Pour Continuer, dans l’écoulement, me touche toujours par sa douceur et sa fraîcheur, sa vivacité pleine et volatile, depuis l’instant de sa découverte. Parce qu’après tout les alternances de Childhood Memory ne sont pas qu’interminables. Parce que ceux qu’on réécoute avec un vrai plaisir, si longtemps après, ne sauraient être des documents, des débris, des manies. Et parce que certains soirs se foutent un peu des pierres de touches et des indispensables quintessences.

note       Publiée le vendredi 19 septembre 2014

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