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Linton Kwesi Johnson › Bass Culture

1cd | 8 titres | 31:22 min

  • 1 Bass Culture [6:04]
  • 2 Street 66 [3:43]
  • 3 Reggae Fi Peach [2:40]
  • 4 Di Black Petty Booshwah [3:34]
  • 5 Inglan Is A Bitch [5:25]
  • 6 Loraine [4:07]
  • 7 Reggae Sounds [3:10]
  • 8 Two Sides Of Silence [2:12]

extraits vidéo

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enregistrement

Enregistré aux Grooseberry Sound Studios par John Caffrey et Lark Lusardy. Mixé par Dennis (« Blackbeard ») Bovell. Produit par Linton Kwesi Johnson et Dennis Bovell.

line up

Clinton Bailey (percussion), Dennis Bovell (claviers), Jah Bunny (batterie sur 1, 3 et 8, percussion), Winston Curniffe (batterie sur 2), Dick Cuthell (flugelhorn, trompette), James Danton (saxophone alto), Julio Finn (harmonica), Everald "fari" Forrest (percussion), Webster Johnson (claviers), John Kpiaye (guitare), Floyd Lawson (basse sur 1 et 6), Rico Rodriguez (trombone), "buttons" Henry Tenyve (flugelhorn, trompette, saxophone ténor), Vivian Weathers (basse sur 2-5, 7 et 8)

chronique

Le titre et la pochette sont sans défaut, à vrai dire. LKJ – l’homme au chapeau vissé, aux convictions ancrées, au pas tranquille et chaloupé – descend la volée de marches. Pas vers l’enfer – celui-là court les rues, pour qui sait les voir, au ciel ouvert de l’époque comme au fond de ses bâtiments en nids de misère – mais vers la cave. C’est là que résonne la voix, que le verbe se libère, circule comme un fluide, lettre pas morte – plutôt solide saisissant et passée de gaz trop rapide pour qu’on l’arrête et qu’on l’enferme. Mobile et concret. C’est de là qu’elle s’élève, se lève : la parole. Et la "culture des basses" n’est pas une collection d'objets étiquetés, l’alignement de genres déclinés. C’est l’art actif et le mode de vie en résistance et en riposte, en mouvement contraire et vital. C’est ce qui résonne et sonne en cette autre Angleterre : sous Thatcher pour l’historiographie des règnes et des régimes ; contre elle de tous gestes et de toutes intentions. Bass Culture – deuxième album de Linton Kwesi Johnson sous son nom, troisième disque où s’incarne son patois reconquis, moderne, approprié, incisif, troisième collaboration, aussi, avec Denis Bovell (et son Dub Band, tout ou partie) pour la mise en son – n’est pas qu’un disque de reggae. Cette musique en est, bien sûr – indubitablement, marquée dans tous ses rythmes, dans cet espace dub qui modèle sa plasticité. Mais enrichi, métissé, mêlé, poreux – le rejeton des rencontres et accidents ; fruit des amours et des émeutes, des rixes au couteau devant les pubs ; exsudation des nuits autour des feux, à travers eux. Pas de distorsions punks ou de batteries droites, redressées, exceptées du contretemps en empreinte génétique – encore le fameux skank ; ce sont eux, plutôt, crêteux et autres cuirs cloutés, qui suçaient alors avidement ce jus de l’autre île – les DJ d’Albion passant entre les sets électriques les acétates jamaïcaines et autres albums d’import, de contrebande ; toutefois de cette collusion, de cette collision, ce reggae-ci retient la vibration compacte, la frappe resserrée, adaptée aux bétons, goudron, hygrométries, températures locales, familières aux fils et filles des déracinées, à l’aise, eux, dans ces fragrances étrangères aux aïeux. Et puis disais-je, ce n’est pas que reggae : la guitare de John Kpiaye, plus que jamais, zèbre les riddims des marques d’autres archipels, pique comme elles font, ces cordes, au cœur d’une Afrique poursuivie, espérée, ressouvenue après les traversées meurtrières, les survivances dépassées. Il y a Trinidad et Tobago dans le phrasé, les mélodies de ce type, ses brèves percées de soli – calypso, frère du Mento jamaïcain ; il y a décidément du Ghana, aussi, du Nigéria (où est d'ailleurs né le père du musicien) – Juju Music, Highlife, dans ces lignes flexibles, sinuées, filées. Au-delà, et à la fin – et cette demie heure fulgure si vite qu’on n’a pas le temps de ciller – dans ce saxophone et cette batterie lâchés sur quoi LKJ parle, en quoi roule le poème calmement scandé, il y a ce saut par dessus l’océan, étonnant : vers un free jazz à la Art Ensemble, à la Archie Shepp dans ses moments de dépouillements (qu’on se rappelle Malcolm, Malcolm, Semper Malcolm, sur son Fire Music de 1965, par exemple) ; vers Amiri Baraka, vers ces Black Panthers dont la section locale, londonienne, avait été la première école de rhétorique et de sédition pour Johnson, le premier sol d’agitation. Seulement, là – et c’est aussi la force de ce disque – il n’est pas question que de slogans, saillies sociales et contre-attaques. LKJ se dévoile homme sensible, attaché aux siens, aux affections qui rendent vulnérables – mais qui font que le sang qui court aux charges, aux révoltes, n’est pas chimère idéale – qu’on se bat parce que le monde est vrai et qu’on le veux entier. (Loraine, déclaration, récit de rencontre avec sa future femme, merveilleuse alternance de passages où les cymbales jouent la pluie de ce soir là et d’emballements de pouls où s’enfle la chaleur – et avec elle la crainte de la perte). Le poète, l’activiste, aussi, continue d’affiner son regard, affirme ses ambiguïtés – la foi des rastas toujours pas embrassée mais leur tentative d’établir une Commune reconnue comme acte valable de rébellion, I Roy et autres dub poets des taudis de Kingston salués comme des frères d’armes – si seulement Jah et la ganja ne pointaient pas aux flics la porte à enfoncer derrière quoi exécuter la rafle... D’autant, dans cette proximité, cette présence humaine, les paroles qu’il taille en pointes résonnent-elles plus dures, par contraste, plus directes. Pas de fausse pudeur, dans la bouche de l’exploité : "L’Angleterre Est Une Salope" – tel quel. Il ne s’agit pas de racisme, de peaux discriminées ; de matérialisme dialectique, plutôt, et historique ; d’un conte post colonial, d’un ordre à renverser. Aucune cible n’est tournée, réduite en symboles. Aucun des combattants n’est un héros du peuple – ceux-là sont immortels, prétend-on ; mais là on tombe sous les matraques, si on assaille par la mauvaise artère ou si on se replie en se trompant de ruelle. Bass Culture n’est pas un manifeste, panégyrique, document de propagande. C’est la substance – ses plages sont les minutes et les nouvelles, comme dans la tradition des tchatcheurs, toasters, colporteurs de rimes joueuses et codées reprise du pays premier, continuée dans l’exil – où se coule la vie des combattants et des sympathisants, de ceux qui veulent savoir. Ce n’est pas une image : c’est un lieu, une dimension qu’ils habitent. C’est l’une des places où le reggae anglais – londonien, brixtonien, même – trouve sa forme propre, nourrie de sources multiples et intriquées, pas oubliées mais transformées dans l’air du jour. Une forme ici mieux que parfaite : mobile et contondante ; ronde comme ladite basse ; affilée comme un cri qui vous perce au lever.

note       Publiée le mercredi 25 juin 2014

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Dioneo › mercredi 25 juin 2014 - 22:31  message privé !
avatar

Eh oui, il colle parfaitement à l'ère/dans l'ambiance du punk (et immédiatement un certain post-punk) de l'Angleterre sous le joug de la Margarett, celui-là, c'est clair ! Là où je le trouve très fort c'est qu'ils ne font rien - Linton, Bovell and Co. derrière - pour en reproduire formellement le son, aux autres vénèr'... Alors que "dans l'autre sens" - Clash, Ruts, même P.I.L. évidemment, l'EP rouge de Killing Joke etc., ils ne s'étaient pas gêné/ne se gênaient pas pour s'en nourrir, au dub, pour en dupliquer directement les techniques. Très vite et très souvent sans faire du tout la même musique, hein, je ne dis pas, pour autant. (Ou Gang Of Four, tiens, par exemple, question prod'. To hell with poverty, ouais, comme ça dit).

Klarinetthor › mercredi 25 juin 2014 - 22:23  message privé !

J'hésite toujours à le mettre à fond, celui-ci, et pas que pour les basses. A mettre en parallèle à Crass et consort, dont il partagé un peu les scènes à des occasions j'avais lu (même période, mêmes lieux presques, et constats similaires, en meme temps). Quand j'ai écouté Andy T il y a qq jours, je me disais que c'était le versant pouilleux, plat et sans fierté (ce dont les Sleaford Mods sont les héritiers) de LKJ, qui n'a pas vieilli.

Note donnée au disque :