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Swans › Holy Money

lp • 7 titres • 36:00 min

  • A
  • 1A Hanging5:48
  • 2You Ned Me1:23
  • 3Fool (#2)5:54
  • 4A Screw (Holy Money)5:00
  • B
  • 5Another You7:43
  • 6Money Is Flesh (#2)5:02
  • 7Coward5:10

extraits audio

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enregistrement

Enregistré entre juin 1985 et janvier 1986 aux Intergalactic Studios, NYC, par Jorgé Estrabon. Produit par Michael Gira (assisté de Jorgé Estrabon).

line up

Harry Crosby (basse sur 3, 5 et 7), Michael Gira (voix, piano, sampler), Ronaldo Gonzales (batterie sur 1, 5, 6 et 7), Jarboe (voix sur 1 et 2), Algis Kizys (basse sur 1 et 4), Ivan Nahem (batterie sur 3), Ted Parsons (batterie sur 1 et 4), Norman Westberg (guitare)

remarques

Les éditions CD K.422 et Sky Records de 1992 regroupent les albums Greed et Holy Money, tous deux sortis en 1986. L’ordre des tires pour ces éditions – les morceaux des deux albums y sont mêlés et non regroupés en deux ensembles distincts – diffère grandement de celui des disques d’origine. Young God Records et Some Bizarre – respectivement en 1999 et 2005 – ont réédité ces deux disques sous cette forme – la compilation Greed/Holy Money, les plages pareillement ordonnées – en y ajoutant l'album Cop et l'EP désormais connu sous le titre Young God.

chronique

Avec le recul, cette première période de Swans – la plus intensément pesante, la plus crasse noire et glaciale – n’a rien d’une enfilade de coups sourds, au hasard. C’est une exploration, une exhaustive exposition, l’énonciation du Mal – cet apparent bloc aux articulations, aux mécanismes habituellement enterrés, masqués. Chaque nouveau disque est une station à l’un de ces plans, où Gira et le groupe jettent une lumière crue, nue, toutes teintes chaudes empêchées, filtrées, exfiltrées. Filth, d’abord – la Saleté, l’Ordure : la substance même de l’Ordre Mort, sa nature matérielle, sa sève et son principe induit, son cœur ; Cop et Young God, ensuite : le Flic et le Jeune Dieu – les agents de la Noire Puissance, de l’Empire, ses porcs dressés en uniformes et ses laquais civils, forgés en heures passées à pousser et lever de la fonte, modelés en prédateurs et objets d’adulation… L’incarnation ; Puis Greed, l’Avidité, l’insatiable soif, le principe dynamique, la peste qui passe d’un corps, d’une âme à l’autre pour les pousser à se consommer, se dévorer, s’entre-percer dans les conquêtes, les rapts, l’asservissement des vivants alentours – le nom du culte, la religion, son exercice. Enfin, cet Holy Money : L’Argent Sacré. Le Dieu lui-même – c’est à dire, dans cette logique, l’ombre et le prétexte, le vide qui déguise meurtres, saccages, exécutions, en actes saints ; le Veau D’Or – presque littéralement, la présence du métal isolée, séparée, gardée dans les coffres ; le papier fiduciaire dispensé en hosties – l'Idole, clinquante et fausse. Holy Money n’est pas la répétition de Greed. Il en est l’aboutissement, la complétion, comme celle de tout ce premier cycle. L’apex de la même crise. Un grand moment de douleur. Et l’aube d’une conversion. Un doute progresse et grève le geste, le souffle, dans ces deux disques. Gira et les autres, entrés dans le temple pour le saper, l’abattre, semblent pris d’une peur mortelle, horrifiés par cette Grande Absence, ce Néant universel et clos. Il faut absolument qu’autre chose vienne, après que – pour eux – ils auront tué le monstre. Une Vérité non contrefaite, non rouage, hors, et plus vaste qu’elle, de cette rationalité tenue en geôle, en maladives impuissantes allégeances. Crise, disais-je ; spirituelle. Ici le Dégoût ne plane plus comme une chape de gaz lourds, enveloppant la vindicte, l’excluant à toute chaleur comme à toute pointe, aux broiements des aciers. Il s’est forcé passage dans la chair, l’intime pensée, aux plus infimes points de contacts entre chacun d’entre eux et ce monde honni, corrompu. Gira, bien sûr, hurle toujours ses slogans d’aboiements. Les mots, même, n’ont peut-être jamais consigné mieux que là, plus objectivement, d’une syntaxe plus purgée de tout affect, les actes et crédos défaits des servants et victimes utiles – bétail à pedigree, élevé pour le sacrifice – du Grand Mensonge. Mais dans le ton s’instille le vacillement, le retournement vers une autre lumière. Une ironie qui point, pour la première fois sans doute audible comme faille, brèche dans la cuirasse. Qui est la marque de ceux qui cherchent : à sortir de la nuit, à déchirer les apparences truquées, à briser les parades. Et la musique épouse, répercute, rend plus déchiquetant ce grincement nouveau, autre – Screw et sa batterie en satire, en farce de groove ; qui imite et dédaigne et appelle en même temps que de sa raideur elle les empêche, ces soubresauts qu’ailleurs on appelle danse. Là et ailleurs, il y a ces cuivres synthétiques qui moquent les fanfares de triomphe, en grincent les glissés, livrent à l’air libre le figé de leurs envolées. Par cette brèche, aussi, se glisse une autre flamme. Sensuelle, maintenant, attirance trop forte pour ne pas tourmenter, calciner ; psalmodie solaire, aspiration stridente à l’embrasement saint, à l’embrassement divin dans la cité d’Enfer. Désir ardent d’une Foi véritable, antidote aux tremblements et aux atermoiements, aux renoncements sordides du Marché. Le gospel souffrant – pour la première fois déclamé brut, entier – dans les voix en chœurs et convulsions de laudes et de possession de Jarboe, ses mélismes de Mer Rouge. Le piano, aussi, qui sourde aux interstices son fluide épais mais limpide, illuminations couvées qui effrite les soudures, épand ses luisances presque immobiles au fond de ces ténèbres. Gira, aussi, trouve cette voix incroyablement grave – séduction fantastique, prêche de nuit en consomption de velours et de laves – peut-être encore plus frappante, plus profondément perturbante, dérangeante, que les hurlements de fureur, d’aliénation délirée qu’il jetait jusqu’alors de plus en plus fort, plus contondant. Sous ces auspices tiraillés, déchirés – pantomime de dédain et quête d’un autre Eden, immanent, terrestre – le Négatif ne peux plus être dimension seule, symétrie terrifiante au terrifiant Absurde des Cultes abhorrés. Ce ne sont plus seulement Évangiles du Faux. Ce sont… Des confessions. Swans ne veulent plus seulement abîmer cette création factice, l’ébranler, la mettre à bas. Ils la renient. Les textes les plus extrêmes de Gira, sur Holy Money, sont des aveux. Les fautes dites au delà de la honte : d’avoir été Sujet de cet ignoble règne. L’énumération des faiblesses – coupables mais humaines – par quoi lui et d’autres ont péché, se sont rendus. L’assaut devra sombrer en même temps que les débris de l’image qu’elle veut détruire. Swans sortent du cercle – où est l’immunité des défunts et des bêtes. Gira mène des apôtres, des officiants qui sont encore prêtres-guerriers. Le pas d’après foulera une terre de haute ambiguïté. Le disque suivant sera tension vers des cieux nouveaux, purifiés, outre-abjuration. Dangereux, peuplés de pièges mortels. Beauté nocive, certes, terrassement différent. Brûlure agitée, enserrée sous la peau. Son titre ne sera pas simple sarcasme, antiphrase close ; la plage qui le portera énoncera une Renaissance : "Nos corps souffrants ne souffrirons plus… Nous sommes enfants, enfants de Dieu". D’eux-mêmes faisant leurs seuls églises ; les blasphémateurs exaspérés – histoire américaine, aussi et avant tout, puritanisme, fanatique poursuite de la régénérescence – en cette ère d’Adorations des places boursières, feront bientôt de bien étranges Baptistes.

note       Publiée le lundi 19 mai 2014

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Note moyenne        4 votes

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Demonaz Vikernes › lundi 30 octobre 2017 - 14:21  message privé !

Très bon album, mais pas aussi fort que Greed. Un album de transition.

Note donnée au disque :       
Dioneo › lundi 19 mai 2014 - 15:25  message privé !
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Oui, Jarboe, après je ne sais pas - c'est forcément impossible à dire - ce que ce serait devenue la musique du groupe sans son arrivée. Swans ne pouvaient de toute façon pas rester la pure machine de haine des débuts - l'assaut se serait épuisé ou les gars y auraient laissé leur peau/leur tête, je me dis (pas que la suite soit un miracle d'équilibre mental, hein, évidemment... Mais on m'aura compris). Déjà Fool, sur Greed - qui est repris ici, comme Money Is Flesh - surprenait, avec son piano superbe. A vrai dire, il pourrait sans problème se glisser entre deux titres de Children Of God sans que ça choque, ce morceau. (Mais bon oui, Jarboe était déjà de la partie, sur Greed, même si moins évidemment "au front" que sur les deux plages où on l'entend ici).

Seijitsu › lundi 19 mai 2014 - 15:20  message privé !

Un de mes préférés de cette première période celui-ci. Cela reste bien indus mais ça commence à s'ouvrir à d'autres influences, grâce au poids qu'exerce Jarboe dans la musique des Swans.

Note donnée au disque :       
Dioneo › lundi 19 mai 2014 - 15:11  message privé !
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(Merci pour elle).

Je vais sans doute quand même m'attaquer à (et donc doubler la chro de) "l'ouverture" d'après - Children of God, justement pour ce qu'il a de pas pareil, de "passé à autre chose" - mais ensuite je pense en rester là (pour l'instant en tout cas) avec eux.

Kronh › lundi 19 mai 2014 - 15:03  message privé !

Très belle conclusion de la première ère Swans, cette chronique.