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Billie Holiday › Lady Day : The Complete Billie Holiday On Columbia (1933-1944) (Chronique)

230 titres - 685:15 min

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chronique

Onze ans dans la vie d’une Star, deux lustres et quelques avec la Tragédienne, et tout sera dit ? Oh… Foutaises. Qu’en ferait-on, des contes ? Qu’y trouveraient nos cœurs, nos plaisirs, nos chères et libres et contrastées et contradictoires sensibilités… Il y a mieux ; et c’est toujours autre chose qu’elles cherchent, ses parts de nous qui écoutent et sentent et quelquefois comprennent. Et puis il ment un peu, pour commencer, l’intitulé. Les deux cent trente plages (!) enregistrées sur ces dix disques – une partie du septième et l’intégralité des trois derniers présentent au fait des prises non retenues pour les premiers pressages, quelques morceaux donnés en concerts, aussi – sont bel et bien sorties entre les deux dates indiquées. Mais toutes ont été enregistrées entre 1933 et 1941. Période cruciale pour Billie. Époque étrange pour le jazz. Collusion paradoxale de ces deux histoires : musique forte et délicate, mise en circulation pour des raisons de commerce vulgaire, avec les stratégies attenantes, mais jouée le plus souvent par des artistes véritables, raffinés, vivants, fous, brutes et funambules. Car il n’y a pas que Billie, là. Elle n’est d’ailleurs, pour les premières de ces séances, que la vocaliste des orchestres – pas encore célèbre, sur le même pied qu’eux tous, sans autre stature. Pourtant : à la hauteur, déjà. Le timbre dès ici singulier. La manière affirmée, partant de Bessie Smith – qui elle-même, déjà, n’était pas qu’une – mais qui déjà cherche ailleurs. Car Billie n’est pas cette diva née toute faite, accomplie, d’un bloc, que nous refourguent partout, l’affaire faite et – voudraient-ils – entendue, les fabricants d’histoires abrégées, de merveilles et de pleurs emballés au poids. Billie, dès ce départ, est musicienne. Le registre – au sens seulement de la tessiture – moins vaste, certes, que d’autres du même temps ou de ceux à venir (Ella Fitzgerald ou Sarah Vaughan, pour citer les plus évidentes). Et sans inclination pour l’acrobatie, le scat, l’épate, aussi. La Dame est musicienne parce que sa voix – pleinement, simplement – est instrument. Dès ce départ, disais-je, où c’est Benny Goodman qui l’emploie – grand brasseur d’idées et de peaux en toutes teintes, en douce, à la barbe et au nez des conventions de son temps, rigides. Billie est musicienne : de sa voix, comme les autres autour, elle phrase et elle module. Aucune inflexion, jamais, n’est gratuite, simple ornement de joliesse. Et rien, à vrai dire, n’est répété mécaniquement, joué deux fois à l’identique – l’écoute des versions autres, pour peu qu’on s’y essaye, ne laisse là-dessus guère de doute. Billie est musicienne ; de jazz ; qui improvise. Et de là son art s’affine, se développe, se précise. Gagne en ampleur, en profondeur, traversant et marquant les orchestres, son statut à elle grandissant. Cette voix unique apprend, ose, modèle la mélodie, danse et vibre sur son fil sans jamais la trahir. La grandit, souvent, en brise l’angle, parfois, pour la tirer du rien, contrarier la fadeur de certains matériaux qu’on lui donne à graver. Toujours, la chanteuse – mise en avant, pourtant, de plus en plus, très vite voix majeure, première sur l’affiche, imprimée sur la pochette – joue AVEC l’orchestre, aussi. Avec les cuivres, et comme eux, ou en miroir. Eux vocalisent, éraillent et filent leurs timbres et leurs souffles, dans ce mouvement contraire à la recherche du son pur qui est – comme le soulignera Leroi Jones avant bien d’autres – celui du Blues, sa marque native, le cri et la jubilation que partout il laissera, en Amérique. Elle, en retour, leur emprunte des techniques, des traits d’expression, d’expressivité : grondés, filés en fins de phrases, vibrato tenu. Ce sont, autour d’elle – trompettes, saxophones, trombones, clarinettes ; mais tous, aussi : pianos, contrebasses, guitares, batteries… – de plus en plus souvent, les plus brillants, et ceux qui savent inventer. (Qu’on pioche au hasard dans l’interminable liste : on trouvera là Lester Young, Teddy Wilson, Joe Jones, Roy Eldridge, d’autres encore parmi la pléthore : même Ellington ou Basie ; et vers la fin de la période, certains de ceux qui feront le bop, pour l’instant encore discrets). Tandis que le sien grandit – qu’elle gagne ce surnom, aussi, Madame Jour, donné justement, semble-t-il, par Lester Young – elle s’entoure, de plus en plus, d’une compagnie choisie, de SES hommes. Et leur art se resserre, prend sa mesure, ses proportions. Il y a lutte, bien sûr. Car l’histoire du jazz, en ces jours, est celle des ruses et des tiraillements. Le Swing, alors, est moribond. La crise est passée – la grande, l’économique – dissolvant les grands orchestres, les formes en train de se figer. Le be bop n’y est pas, encore, qui viendra briser et propulser les comptes et les chants. Cette musique – son étiquette – pour un moment, est plus que jamais affaire de Compagnies – qui cherchent la rentabilité, le retour immédiat sur investissement. Un corps organisé s’est créé, d’ouvriers spécialisés écrivant ritournelles, thèmes, romances. Les musiciens, eux, jouent. Veulent déjouer le mièvre de ce qu’on leur donne à moudre. Cherchent au delà de la formule – il est étonnant de constater combien les arrangements des plages de 1933/34, ici, par exemple, semblent vouloir enjamber le Swing pour retrouver la spontanéité, la feindre ou la faire à nouveau flamber, des orchestres d’avant, de la Nouvelle Orléans. Aucune Grande Forme, c’est certain, n’est créée. Nulle révolution. Mais ces individus rechignent à jouer des platitudes, inventent et piègent la partition, commentent, ironisent, l’emportent au delà de la tiède retenue qui voudrait les contenir. L’émotion, contrainte, ressort plus vive, plus subtile, contrariée, clandestine. Même… Lorsqu’elle fait chantage et billevesée, dans l’optique des publicitaires – ô Gloomy Sunday, son invraisemblable réputation, savamment entretenue, de "chanson qui condamne qui la touche au suicide", ô superstitions vénales – Billie, avec les autres, s’en empare. En donne la plus parfaite expression, défaite de tout pathos à bon marché, de toute tentation de guimauve. D’autres fois, ce sont d’autres tangentes, d’autres surprises – comment font-ils, ceux là, avec elle, pour rendre aussi véritablement léger cet Eeny Meeny Meiny Mo que d’autres rendent si agaçant, seulement conforme à sa visée première d’aimable crétinerie adolescente défaite de toute ambigüité ? D’où lui vient cette douceur, à ce God Bless The Child pourtant si amer en substance ? … Bien sûr il y a quelques ratés ; cette horreur qu’ils nomment Now They Call It Swing, par exemple, ne pouvait sans doute – même par elle, même par eux – pas être sauvée de la Fraude. Mais elles sont rares, celles-ci ; très rares ; miraculeusement rares, à moins qu’il s’agisse d’autre chose, de travail et d’amour et de luttes, encore, contre la facile médiocrité. Billie grandit. Billie, aussi, n’est pas la femme d’une seule couleur – ce bleu un peu sale, glauque, qui fait vendre du papier. Elle connaît les joies, l’engouement, les légèretés qui se font fulgurantes, autant que les lumières basses qui consument en sourdine. Et la vie de cette femme, à l’orée du premier studio, avait beau déjà charrier sa triste et banale charge d’histoires sordides – viol, travail en maison, misérables passes ; Holiday, au sortir de cette période, aura beau sombrer, plus profond, dans les liqueurs et les substances qui la tiraient en bas, s’enliser dans les aventures désastreuses… ; son Dire n’est pas que celui-ci ; son art, surtout, alors, n’est jamais renoncement, même lorsqu’il frémit de souffrance et de doutes. Ce coffret est-il somme, complète, exhaustive ? Non, à vrai dire. Il y manque quelques unes, parmi les siennes, qui furent d’autres sommets. Il y manque Strange Fruit – Columbia, curieusement, n’avait pas jugé opportun de sortir sous son label cette scène sidérante de lynchage et de deuil. Il n’y a pas, non plus, cet incroyable Fine And Mellow où tous se fendent de soli à quoi chaque note est l’idéale, la librement choisie et délivrée, sensible, généreuse ; où les regards s’échangent, absolument parlants, fugitif bonheur qui se nomme connivence. Alors quoi ? Alors on ne vient pas là pour le document, l’encyclopédie. On ne vient pas à Billie la notice à la main. Une histoire se joue, certes. Ses épisodes ne nous sont pas contés : ils nous sont restitués, en substance – surabondante, fluctuée, en creux et en proéminences. Nous irons y trouver – au hasard ou sachant chacun de leurs index – ce qu’en nos heures ils sonnent d’inapaisé, d’à jamais réfractaire aux résignations.

note       Publiée le lundi 20 janvier 2014

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Dioneo › mardi 15 septembre 2015 - 11:05  message privé !
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Ah ! Ben après je l'avais donc perso acheté en (grosse) boutique - justement en tombant dessus au détour d'un tour de courses-de-noël ou quelque chose du style, si je me rappelle bien... Mais j'imagine qu'il se trouve aussi dans des échoppes plus avouables, ouip. (Bon, en tout cas évidemment qu'en effet ça vaut le coup, vue l'inépuisable qu'on y trouve, hein).

Sigur_Langföl › mardi 15 septembre 2015 - 11:02  message privé !

Merde, Dioneo, les patisseries, on achète pas sur la toile, on perd la fraicheur! Pense petit-commerce-régional-équitable, que diable! (Hum - remarque, je dis ça, mais pour vingts de vos écus, je dois pouvoir faire un effort: ça fait vraiment pas cher le macaron)

Dioneo › mardi 15 septembre 2015 - 10:38  message privé !
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Ben... En fait il se trouve facilement à moins de 20 euros ! Je l'avais chopé pour à peu près ce prix là en fnuck et c'est dans les mêmes eaux sur une plateforme de vente en ligne assez connue.

Sigur_Langföl › mardi 15 septembre 2015 - 10:34  message privé !

Ouuuuuh le beau coffret avec Gloomy Sunday dedans! Je vais demander à mon patissier s'il l'a pas en stock, tiens. Pas donné j'imagine, mais il y a de quoi se faire péter le bide jusqu'aux fêtes, alors bon j'en aurai pour mon argent.

Dioneo › lundi 14 septembre 2015 - 19:07  message privé !
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Eh eh, oui, il a cet effet "repasser un disque en boucle sans arrêt"... Pas forcément le même pour tout le monde, ni tout le temps le même selon les moments, en fait (même si perso, ça a été un moment le septième, pas longtemps après l'achat et une première écoute "extensive").

Content de lire aussi que d'autres y entendent davantage que la "légende sinistre de la Dame" ! Vu qu'il y a bien plus que ça, oui, chez elle.

EDIT : Et oui, ceci-dit, sa période d'après - je crois que j'en avais parlé à propos de l'album Lady Sings the Blues - sera celle ou les publicistes, éditeurs, maisons de disques... et peut-être bien elle-même il faut l'avouer, exploiterons plus exclusivement cet aspect "tragédie/ambiance plombée" de son art - et de sa vie, ses frasques. Ça n'empêchera pas qu'autre chose affleure encore, tente de percer à travers mais... Il est certain que ça étouffera cette multiplicité vivace qu'on entend pleine, intacte - et qu'on entend se trouver puis grandir, aussi - sur ce coffret.