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J.B. Lenoir › Alabama Blues

cd | 12 titres | 32:42 min

  • 1 Alabama [3:12]
  • 2 Mojo Boogie [2:16]
  • 3 God’s Word [3:39]
  • 4 The Whale Has Swallowed Me [2:24]
  • 5 Move This Rope [3:33]
  • 6 I Feel So Good [1:53]
  • 7 Alabama March [2:52]
  • 8 Talk To Your Daughter [2:43]
  • 9 Mississippi Road [2:58]
  • 10 Good Advice [2:43]
  • 11 Vietnam [2:39]
  • 12 I Want To Go [1:40]

extraits audio

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enregistrement

Enregistré à Chicago le 5 mai 1965, sous la « tutelle » de Willie Dixon.

line up

Freddie Below (batterie), Willie Dixon (deuxième voix sur 6), J.b. Lenoir (voix, guitare acoustique)

remarques

L’édition Evidence de 1995 regroupe les albums Alabama Blues (plages 1 à 12) et Down In Mississippi (plages 13 à 24), sous le titre Vietnam Blues. Il semble que ces deux disques n’aient par ailleurs jamais été réédités séparément en versions CD.

chronique

Styles
black music
blues
folk
Styles personnels
mumbo...

Le blues d’après guerre, c’est une autre histoire. La guerre, précisément, s’en était mêlé – la deuxième mondiale – et d’autres arrivaient : Corée puis Vietnam… Des choses avaient changé. Les soldats noirs – comme les autres, d’ailleurs – revenus du front, des fronts (Europe ou Pacifique) ne pouvaient plus voir pareil. Avaient constaté qu’ailleurs, ce n’étaient pas la même donne, dans les ordres scellés proclamés naturel. Au pays, des ouvriers de couleur – dans les usines d’armement – se voyaient promus mais toujours tenus à part. Des hommes, des femmes, réfléchissaient aux choses changées. Des penseurs pensaient. Des écrivains commençaient d’écrire. Sang neuf. Richard Wright, James Baldwin… Même Chester Himes – S’Il Braille, Lâche Le – pas encore passé au polar, cette forme sèche qu’il saisira comme guérilla. Et puis bientôt, de derrière des barreaux (comme ledit Chester au début, tiens, d'ailleurs) : George Jackson, le Frère de Soledad ; Eldridge Cleaver et son Âme Glacée. Luther King était passé, Malcolm X, aussi – tous les deux morts flingués. Et les Black Panthers pointaient leurs assauts. En musique, le blues avait muté. Son statut même basculé. Elvis et le rock’n’roll avaient brouillé la donne – leurs marchands, surtout, repris le truc : en tic, en marchandise, forcément, c’était là leur métier. Le blues, donc, devenait un genre. Codé. Nombre de mesures comptées. Affaire de style et de stylistes. La libération se clamait. De se mêler au reste : funk, soul, great black music. Mais la plainte, dans l’opération, la protestation souffrante, s’étouffait, disparaissait souvent sous les feux électriques, passait au rang d’accessoire, convention. L’Angleterre jeune – avec son Blues Boom : ses John Mayall, Graham Bond, Clapton, Jeff Beck… ; avec ses Yardbirds, ses Led Zeppelin, ses Stones, aussi – affirmait que c’était surtout une question d’esthétique immanente. Dans ces lignées, mélanges, complications et tentatives, J.B. Lenoir est un cas spécial. Continuateur d’une tradition – acoustique, à l’heure de ce disque ; reprenant à son compte la figure de l’homme seul et de sa guitare, souvent ; y adjoignant ailleurs basse et batterie ou l’une des deux, comme les vieilles gloires d’avant-guerre, elles, qui remontaient alors sur scène, s’adaptant au goût du jour et profitant de l’aubaine, des festivals, du regain ; avec cette voix, aussi, haut-perchée, inflexions presque féminines, hauteur douloureuse mais diction posée, énonciation tranquille même dans le dit des catastrophes de la Misère, ce Désastre banal et supérieur. Seulement voilà : le blues de Lenoir est aussi… Politique. Mêlé d’un folk qui, lui, n’oublie pas qu’il fut toujours lieu clandestin, entre autre, voix de passage des mots de passes, d’ordre, de sédition. Pas si loin au fond de la country frondeuse d’un Country Joe And The Fish, à peu près à la même époque en Californie (lui venait du Mississipi, et enregistrait pour l’heure à Chicago, Nord froid, industriel) – et plus proche sans doute dans le propos de ceux-là plus que de les tous autres parmi les cohortes free-speech, hippies, séquelles beat. Seulement, sur la forme, aucune trace de psychédélisme. Ce que Lenoir imprime à son blues c’est en substance un groove ouvert, plus souple que celui de nombre d’anciens, plus délié – mais ce faisant, revenant à leur suprême liberté de manière, à ce sens du singulier qui fleurissait alors. Et le propos, bien sur, est aussi infléchi. La vieille ironie du blues – ses doubles sens dans l’égrillard autant que dans l’invective aux bourreaux, aux gardiens – Lenoir la balance plus frontale, débarrassée du souci de cacher. Le jeu devient, au contraire, de faire l’image plus contondante, la poétique plus offensive. Les thèmes religieux, même, sont abordés maintenant comme paraboles acides, ouvertement amères – la Baleine Qui L’Avale, ce pourrait être celle, biblique, de Jonas, autant que celle de Pinocchio ; ou bien… Le grand Cachalot Blanc d’Hermann Melville – Moby Dick, oui – et son aura d’avide maléfice ? Une quelconque fable, toujours… Et pour qui cherche l’air libre, toutes se valent : on en fera usage de prétexte, billevesée, ou bien d’arme et d’outil pour déciller les regards. J.B. – c’est au fait son seul prénom, ces initiales données telles quelles par ses parents, à la naissance – swingue, certes. Sa voix semble geindre, d’abord. Mais entendez, du fond de sa gorge, vibrer cette solidité de lame. Puis écoutez : ce dont il parle, ici, c’est justement de Luther King, des autres, des masses en colère, en famine, en jougs ; des marches pacifiques qui finissent en bain de sang (rappelez vous Birmigham, Alabama… Doux foyer pour d’autres, foutu état où l’on brûlait et on pendait encore à la moindre incartade) ; ou bien de la conscription qui vous envoie vous faire trouer la couenne en Asie du Sud Est, par un peuple inconnu à qui vous ne vouliez rien, pour le compte d’un pays à qui vous n’êtes pas sur de devoir telle gratitude. Et la syncope, aussi – ça commence, sur ce disque, à s’entendre –, prend parfois sa chaloupe, ici, moins aux bandes d’un rock en pleine explosion qu’à une Afrique désirée, ses fragments retrouvés et cultivés aux abords ou aux cœurs des carnavals Nouvelle Orléans, aux mains des visiteurs débarqués, eux, du continent ; tout autrement que dans le free qui lui est contemporain : sans fracas de la mesure, dérapage de timbre… En empan plus modeste, parce qu’il veut qu’on l’entende sans voir venir le coup qui éveille. La guerre, dit-on alentour, est finie. La paix, pour autant y est-elle ? Doit-elle, peut-elle y être ? C’est ce que demande J.B. Ce n’est pas pour rien que d’autres, en ses jours, y entendirent, y firent écho. Ce n'est pour celui-là, ceux-là, pas une histoire de style neutralisé.

note       Publiée le vendredi 10 janvier 2014

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Klarinetthor › mardi 21 janvier 2014 - 08:08  message privé !

Je l'ai écouté très récemment, et il va avoir besoin de repasser. Le premier morceau m'accroche tout de suite en revanche

The Gloth › lundi 13 janvier 2014 - 23:22  message privé !

Muddy Waters n'est pas non plus de mes préférés, même si le bonhomme avait la classe absolue et quelques classiques imparables (Mannish Boy, Got My Mojo Workin'...). Contrairement à JB (mort jeune), il a eu une longue carrière et j'ai l'impression qu'il s'est parfois reposé sur ses lauriers. Il a eu le temps de faire des trucs moins bons et moins inspirés, quand beaucoup d'autres sont soit morts jeunes, ou bien n'ont jamais pris le train de Chicago et, la crise aidant, ont dû abandonner la musique comme moyen d'existence. Certains survivants ont été redécouverts dans les années 60 grâce au boom du blues anglais, les autres ont disparu en laissant quelques galettes au son crachotant mais qui révèlent parfois des perles incroyables...

Dioneo › dimanche 12 janvier 2014 - 14:02  message privé !
avatar

Ouip... Je le trouve "plus moderne" encore, le J.B., et sa musique plus... Diverse (que celle de Muddy Waters, puisque tu en parles). C'est incroyable comme rien chez ce type - même les morceaux à priori les plus "traditionnels" - ne sonne jamais passé, résurrection de patrimoine poussiéreux (et en même temps pas du tout de tentative de coller à un son du jour adapté pour les oreilles pop, rock, etc. ... Ouais, il était fort, le Djaybee... Vraiment un de mes préférés dans le style ; de cette période mais même pas que, aussi).

The Gloth › dimanche 12 janvier 2014 - 01:38  message privé !

Encore un de mes favoris, un des meilleurs chanteurs de blues que la Terre ait porté. Un sens du groove extraordinaire, et des textes souvent engagés, en phase avec son époque. Comme Muddy Waters, JB Lenoir maîtrisait la tradition du blues joué dans le sud rural et la transcendait dans un style urbain nouveau.