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Takayanagi Masayuki New Direction For The Art › Complete "La Grima"

cd | 1 titre | 41:45 min

  • 1 « La Grima » [41:45]

enregistrement

Enregistré le 14 août 1971 au Genya Festival, Sanrizuka, Japon. Masterisé par Suto Tsumoru.

line up

Masayuki Takayanagi (guitare), Hiroshi Yamazaki (batterie), Kenji Mori (saxophone)

chronique

C’est une vieille ruse critique… Une bien commune diffamation : le free jazz serait non-musique uniquement, pure négation. Au mieux bonne intention, allez : un peu naïve mais surtout inutile, un même geste maladroit toujours ressassé ; invalide sinon comme destruction, remise à zéro, purification. À oublier bien vite, l’instant passé. Diffamation, disais-je : dès le début, le free affirmait. En fait de pureté, il l'a retournée plutôt, en a saisi l’impossible, l'a confrontée à ses contradictions. Ce n’est surtout pas, toujours pas, qu’il ne dise rien – rien d’autre que non – qu’il n’articule rien. Mais il n’énonce pas. Il cherche la prise directe. Parti d’Amérique, partout où il est passé, il ne s’est pas contenté de briser. Il a voulu donner corps, jeter la musique, le son, hors de la scène, tomber le fameux "quatrième mur" : celui censé protéger les spectateurs des musiciens et réciproquement, les isoler de part et d’autre du processus. Mais ça depuis la scène ! Sans prétendre qu’elle n’y soit plus, que tout soit égal, qu’il n’y ait pas performance… Le Japon de cette époque – les années soixante dix… il semble qu’ici comme partout on y écoutait beaucoup de jazz fusion ou Côte Ouest raffiné, en esthètes, en spécialistes – était peut-être le terrain idéal pour la musique de Takayanagi Masayuki. Idéal parce que rien n’était pensé, combiné pour l’accueillir… Et de confrontation, avec ce Complete "La Grima" – probable épellation fautive de Lagrima, soit "larme" en espagnol – il est foutrement question. D’affirmation, disais-je. Irrépressible. Insupportable sans doute à qui venait pour qu’on lui flatte l’oreille, pour le prestige de reconnaître les subtiles variations par rapport à telle interprétation de telle date, consignée sous tel numéro de matrice. Ici rien à reconnaître, rien qui soit signe. Encore une fois le son se rue – effort violent pour dépasser un intangible qu’il sait bien être sa nature première – veut s’élever, s’intensifier jusqu’à la matérialité. De free, il est bien question – dans une variété qui ne pourrait être que de cet instant, que de ce lieu. On peut penser à Sonny Sharrock, si on veut mais sans qu’en soit rapporté le Gospel. A rigueur aux moment les plus brutaux d’Albert Ayler – mais en bondissant, en courant, en glissant de l’un à l’autre, par dessus, par dessous, à travers les thèmes en fanfares de l’Américain ; en les laissant où elles font sens, matière idoine ; en ne retenant que l’assaut, le flot débordant, sa pression, son débit éreintants. Comme disait le collègue, on peut penser au Coltrane de la fin – quand la Fin faisait partie du jeu, échéance toute proche, inéluctable terme. On peut se rappeler Frank Lowe, sans doute encore plus ; d’autres comme ça… Des pour qui l’énergie devait se passer entière et brute. Mais jamais indistincte. Jamais prévisible comme voudrait la légende. Ce concert est joué d’une traite devant le public – à priori médusé – d’un festival à peu près hippie, mis en place en panique, en protestation à la construction d’un aéroport. Merveilleuse erreur de casting : personne parmi les chevelus assis dans l’herbe ne semblait vraiment s’y attendre… Car ça proteste, en effet, sur scène ! On tient bien là l’une de ces occasions où la musique du guitariste – et des ses nombreux groupes, unités, compagnies provisoires en effectif toujours serré – trouve sa réputation. La dépasse, aussi, la déborde. Parce qu’explosion brute, elle l’est : à la première seconde. Mais qu’ensuite rien ne reste en place. Une explosion de quarante et une minute et quarante cinq secondes : vous avez bien tout l’effrayant loisir d’en contempler chaque détail, le grain des débris, les nuances des flammes qui jamais ne se fixent. La batterie se propage et accumule, élève et accélère sans trêve le remous terrestre. Propulse les traits brûlants, effilés, les textures mêlées des deux autres. Le saxophone et la guitare, d’ailleurs, ont cette manière qui prend de court – parce que pas tout le temps, parce qu’à des fréquences jamais annoncées – de permuter leurs vitesses, leurs voix, de se repasser d’une fraction sur l’autre la hauteur de leurs cris. Sifflements de anches, wha-wha, larsens qui enflent ou cassent ou coupent. L’électricité n’est pas une option, l’amplification plus qu’une commodité : on poursuit là leur nature, ils sont des instruments au même titre que saxophone, batterie, guitare. Ils sont part de l’indéniable phénomène. Les vitesses, changent, donc – il faut pour bien l’entendre se tenir debout, éveillé, choisir de faire face à ce qu’envoient les trois, se vouloir part active, en le conduisant, du déferlement. Ou bien lui résister. Les vitesses varient, les timbres, les éclats de rythme. Les directions. Mais l’intensité, elle – partant déjà d’un niveau qu’on pourrait croire intenable – ne connaît qu’un mouvement : toujours plus dense, plus haute, plus impossible à contenir, à bloquer. Ce que le trio entend donner, il faut qu’il l’épuise. Pas en manière d’anti-art, de saccage, de négation. Mais en affirmation – j'insiste une dernière fois. Pleine. D’autant plus puissante qu’elle n’est pas discours, verbe détaché. Qu’elle échappe même à ça comme peu de performances, finalement, parmi celles qui nous sont parvenues, conservées, au fil des décennies. Ce concert là disait : "il le faut tout de même, absolument". Sans mots mais sans aucun vague. Quelqu’un a eu la bonne idée d’en imprimer la substance sur bandes. Un autre, plus de trente cinq ans après, de faire paraître ce disque. Quand la musique s’arrête – net – on entend le public qui scande. D’enthousiasme et d’indignation, semble-t-il, selon. Ceux qu’on entend le plus fort crient paraît-il "rentrez chez vous !". A chaque réécoute, le choc survient. A trois décennies et plus, rien n’en est affaibli.

note       Publiée le mercredi 13 mars 2013

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Khyber › jeudi 29 août 2013 - 20:20  message privé !

Dans la boîte aux lettres tantôt, dans la platine depuis une demie heure et, oui, une grosse avalanche sonique qui me rappelle très fort les premiers efforts de Rypdal avec Min Bul. Intense, mais jamais pénible