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Matana Roberts › Coin Coin Chapter One : Gens de couleur libres

version 2lp • 8 titres • 61:09 min

  • A
  • 1Rise7:27
  • 2Pov piti7:40
  • B
  • 3Song for Eulalie8:26
  • 4Kersaia7:33
  • C
  • 5Libation for Mr. Brown : Bid em in…9:47
  • 6Lulla/Bye5:53
  • D
  • 7I am10:05
  • 8How much would you cost ?4 :18

version cd • 8 titres • 61:09 min

  • 1Rise7:27
  • 2Pov piti7:40
  • 3Song for Eulalie8:26
  • 4Kersaia7:33
  • 5Libation for Mr. Brown : Bid em in…9:47
  • 6Lulla/Bye5:53
  • 7I am10:05
  • 8How much would you cost ?4 :18

extraits audio

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enregistrement

Enregistré par Radwan Moumneh à l’Hotel2Tango, Montréal, en juillet 2010, en public.

line up

Xarah Dion (guitare préparée), Matana Roberts (saxophone alto, clarinette, voix), Gitanjali Jain (voix), David Ryshpan (piano, orgue), Nicolas Caloia (violoncelle), Ellwoos Epps (trompette), Brian Lipson (trompette basse), Fred Bazil (saxophone ténor), Jason Sharp (saxophone baryton), Hrair Hratchian (doudouk), Josh Zubot (violon), Lisa Gamble (scie musicale), Thierry Amar (basse), Jonah Fortune (basse), David Payant (batterie, vibraphone)

remarques

L’édition vinyle – deux disques format 10’’ – inclut une version CD glissée dans la pochette.

chronique

Styles
black music
blues
folk
jazz
free jazz
Styles personnels
to be young, gifted and black

"Certain Blacks"… C’était l’Art Ensemble, ça. En mille neuf cent soixante dix. "Le Matin des Noire". Sic, oui... C’est bien comme ça que l’écrivait Archie Shepp, en français tâtonnant. Ça nous ramène cette fois en soixante cinq. "Great Black Music", d’ailleurs, disait-on à l’époque. Déclarée comme objet – en manifeste – par Muhal Richard Abrams, à la création de l’A.A.C.M. (Association for the Advancement of Creative Musicians… Louable programme). En américain affirmé. A Chicago, aussi, tiens, comme les premiers cités. Qui d’ailleurs s’y étaient joint, tout de suite. Puis ensuite... Les mots ont changé. La terminologie. A la télé, maintenant, des types – jeunes ou plus tellement – se rappent mécaniquement des "Niggaz" (et variantes) en pleine face. Insulte autrefois retournée. Qui aurait voulu dire "frère", vaille ce que ça valait. Remise le plus souvent dans le mauvais sens, cette fois. Un AUTRE mauvais sens : celui de l’étiquette à scanner à la caisse. Et à la Maison Blanche, c’est un Afro Américain, aussi, derrière le grand bureau. Ah non, pardon : un Africain Américain, doit-on dire à ce jour. Ça bouge, disais-je, la phraséologie. Ça contourne ce qui gêne. Sur d’autres chaines également, les acteurs se nomment comme ça. Convaincants pour qui veut croire… Matana Roberts le dit autrement : "Gens de couleur". En français, elle aussi. Façon Louisiane, tiens. "Libres", ajoute-t-elle. Pour le moins, ça n’est pas neutre. Ça ne nie rien. Ça fait violence, écho à des chapitres que la Nation voudrait bien oublier... à défaut de pouvoir enfin les digérer. Le cours que remonte cette femme – et le fabuleux orchestre qui l’accompagne ici – s’appelle Histoire. S’appelle origines. Ses sources s’appellent esclavage, libérations, fuites, batailles, outrages, luttes, amours, meurtre légal, vengeances ; s’appelle irréparable, fierté, humiliations ; inconciliables, impossible négation. Sa parole, son art, ne sont pas chantage. Il ne s’agit pas de pointer du doigt une race, un ennemi de peau, d’exiger réparation. De brandir la dette. Tous ces noms, sur le feuillet glissé dans la pochette le disent bien – noms d’Indiens, d’Européens, d’individus comme au hasard, de Gitans par là aussi de passage : personne ici ne peut se prétendre pur. Il s’agit de vivre avec ça. Avec les viols en début de lignée. Les unions consenties en complications de plus. Pas question de romantiser l'insoutenable passé – les populations emmenées là en esclaves, en marchandises ; des hommes, femmes, enfants, en têtes de bétail. Pas question de l’ignorer. Pas question d’en faire culte. "Gens de couleur libres" – premier volet d’un cycle annoncé de douze disques – emprunte la voix d’une aïeule. Rêvée ? Retrouvée en dernière instance, là où poindraient les premières traces d'état civil ? Le fil de sa narration est brisé, infléchi, généré, en plusieurs points – stratégiques, pivots – par la voix de cette femme d’un autre temps. Par cet Esprit, par cette présence subitement tangible. Esclave Affranchie. Qui – littéralement – possède le récit. Son dire vient en crises déchirantes – cris de souffrance qui montent longuement du ventre, des entrailles, éraillements de gorge faits pour saisir, remuer, bouleverser. Ou bien en énumérations calmes, posés, déclarations de beauté, d’intelligence, d’intégrité malgré le sang versé, encore, de descendants en descendants ; malgré les empêchements. Avec en contrepoint, alors, cette voix en français au délicieux accent québécois. Les timbres et les langues se mêlent. Voix jeunes. L’Acadie, le Cajun, peut-être, s’enchevêtrent à l’anglais cassé, recréé, approprié, accidenté. Perturbations là où se déforment les mondes. La musique qui se joue ici pourrait s’appeler Jazz. Elle en est, indubitablement. Mais surtout pas comme dans "le jazz est mort". Pas comme dans "Norah Jones" ou "Diana Krall" ou "Marsalis", non-plus. Free Jazz, alors ? Dans un sens. Celui donné en ouverture : Art Ensemble, Shepp, Abrams… On peut en ajouter bien d’autres : Julius Hemphill, Don Pullen, Anthony Braxton… J’en oublie, forcément, je ne les connais pas tous. Matana Roberts continue l’histoire. Great Black Music, disions-nous. Mais pas pour livrer un produit "certifié label noir". L’ambigüité, la conscience de tout ce qui s’est perdu, en quelques siècles d’Amérique – de tout ce qui s’y est fondu, aussi, jusqu’au méconnaissable – est au cœur de son projet. Somme de mille sources, aux milles combinaisons. Mais forme d’une cohérence admirable – celle de l’idée qui s’accomplit. Champs libre, ouvert. Mais vision implacable. Volontés concentrées. Fluidité des mélodies, des motifs, des voix instrumentales. Quadrille Dixieland ; berceuse créole ; marche aux flambeaux Nouvelle Orléanaise. La brillante réussite de cette musique, c’est qu’elle n’entend rien résoudre – au sens des mathématiques ou dans celui du compromis. Des gammes peuvent y faire signe, bien sur, des rythmes, des tournures. Mais en assumant leur contradictoire, leur insoluble. Bid em in, en sidérant exemple : gospel rayonnant… où se dit – en mots extrêmement directs, simples constatations – le sordide ordinaire des enchères humaines. Huit pièces en morceaux d’art vivant. C’est à dire en questions bien plus qu’en solutions. En questions qui avancent. Mouvements apparentés qui cherchent en directions multiples. L’écriture, ici, ne fait pas simple assemblage, combinaisons à postériori. Les époques, les genres supposés, les styles qu’amalgament et confrontent les remarquables musiciens de l’ensemble, ne font pas morte mécanique, collage post moderne. Ils font matières. Les lignes en sont fermes : visées, lancées où horizons. Mais le risque persiste, le jeu laissé, dans l’amplitude, à ceux qui improvisent aux moments appelés. Même… C’est par le doute instillé – comment pourrions nous, nous autres spectateurs, écoutants, être certain de ce qui s’invente à l’instant même, de ce qui est posé comme guide, de ce qui fait structure, invariable ? – que cette musique, aussi, parvient à nous atteindre. Qu'elle s’interdit toute lettre morte. La fête – il y en a, entre les cris et les tendresses, les remous et les recueillements – ne se joue pas dans l’oubli, en déni des mutilations d’être. Même pas en dépit. En dépassement, plutôt. Sans faire semblant d’être "arrivée". La fonction de cette musique – entre tous ses noms – s’appellerait ébranlement. Son flux, imprévisible. Ce n’est pas pour rien que ce qui s’entend sur ce disque a été enregistré devant public, sans deuxième prise, sans possibilité de REFAIRE. Par Matana parle Coin-Coin, l’ancêtre affranchie. En introduction de la dernière plage, elle dédie ce qui va suivre – et tout ce qui a précédé, aussi – à sa mère. Le morceau s’achèvera sur le fameux traditionnel "Danse Kalimba" (le même repris par Dr John, en manière de vaudou, sur son Gris-Gris de mille neuf cent soixante huit). Les paroles nouvelles – mêlées à celles du fonds commun – appellent à célébrer la vie. La vie courte et difficile. Juste avant ce chant d’au revoir, Matana Roberts, d’une voix légère, lance une question simple : "Combien coûteriez-vous ?". Forte question, bien au delà d'un plat cynisme. Subtil conditionnel. Œuvre puissante, travail en poursuite. Questions qui touchent : au vif, en plein présent.

note       Publiée le lundi 4 mars 2013

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Dioneo › vendredi 23 avril 2021 - 23:05  message privé !
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Ah cool... Ça m'intéresse d'avoir ton retour là-dessus, tiens ! (Et je me dis qu'il y a sans doute au moins des passages susceptibles de te causer, si tu aimes Pov Piti, déjà, oui).

Shelleyan aka Twilight › vendredi 23 avril 2021 - 22:46  message privé !
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Acheté, rien que pour 'Pov piti'..Tant pis si le reste est pas bien, on verra.

Dioneo › dimanche 4 octobre 2020 - 22:27  message privé !
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Ben le troisième, River Run Thee, est quand-même absolument unique et fantastique ! (Bon, plus grand-chose à voir avec "le jazz" par contre, c'est sûr - formellement, avec le jazz formel). Pour ma part il n'y a guère que le deuxième volet où je ne sois jamais vraiment "entré", je dois dire...

Tallis › dimanche 4 octobre 2020 - 20:42  message privé !

Tout à fait d'accord. Celui-ci est le plus "immédiat" probablement (enfin, toutes proportions gardées quand même...) mais le dernier en date - le 4ème donc - est tout aussi exceptionnel.

Note donnée au disque :       
gregdu62 › vendredi 2 octobre 2020 - 18:56  message privé !

Son dernier 'Memphis' est mon favori avec le 1er chapitre, tel le track 'Her mighty waters run' qui frappe dès la 1ère écoute et dont la puissance demeure sur le temps. Une nouvelle couche de mémmoires et d'Histoires à travers son "panoramic sound quilting" où la narration reprend souvent le leitmotiv "run baby run, run like the wind, that’s it, the wind’. Memory is a most unusual thing”.

Note donnée au disque :