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Giacinto Scelsi (1905-1988) › Incantions (the Art of Song of Giacinto Scelsi)

cd1 • 13 titres • 48:40 min

  • Sauh I-IV (1973) (Liturgia per voce con nastro magnetico)
  • 1I6:39
  • 2II6:15
  • 3III6:47
  • 4IV6:54
  • Taigarù (1962) (Cinque invocatzioni per voce sola)
  • 5I2:53
  • 6II2:15
  • 7III2:58
  • 8IV1:54
  • 9V3:01
  • Hô (1960) (Quattro melodie per voce sola)
  • 10I1:52
  • 11II2:42
  • 12III3:27
  • 13IV2:43

extraits audio

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enregistrement

Enregistré par Willy Daum à l’église Tüllingen, Allemagne, en décembre 2004.

line up

Marianne Schuppe (voix)

remarques

chronique

Styles
musique classique
contemporain
Styles personnels
questions cosmiques

La voix humaine. Lancée vers l’autre, l’autre-chose ; pour faire descendre l’Esprit jusqu’aux mortels, ou bien en déloger l’Intrus ; elle est toujours le signe donné, de reconnaissance ou d'hostilité, lâché directement depuis l’être ; elle se travaille pour se faire appel, à quoi ce qu’elle nomme – avec ou sans mots – ne pourra se dérober. Heurts et glissés, souffles explosants et intervalles microscopiques, elle est impérieuse et infiniment souple. Elle est le bruit que font ceux qui naissent, ceux qui expirent, souffrances et jouissances… Le bruit des affres et des libérations. Elle est le lien entre les hommes qui ont à partager ou bien à protéger ; elle porte la parole, nœud ou obstacle, tour à tour... Il fallait bien que Giacinto Scelsi – l’homme à l’énigmatique généalogie, à la légende de renaissance après la chute, jeune, qu’on lui prête dans la folie ; l’homme aux lignées trouvées, choisies, filées dans les lointains depuis son Italie – se saisisse tôt ou tard, d’un point à l’autre de son cheminement, de ce formidable outil, ce champ, cette matière folle poussée ou bien sourdant des gorges, que les vivants avaient disciplinée, par quoi ils s’envoûtaient, s’enivraient, pour réunir, commander, défaire, révolter ; charmer, par voie de douceur ou charge d’anathème. Ailleurs – en œuvres chorales, en effectifs d’impressionnants orchestres – ce seront par exemple de solennelles narrations aux syllabes scellant leurs mystères, des chants de panique qui conteront, sans nous en dévoiler nulle prémisse ni lexique, comment sombra la cité Maya par Arrêté Divin (Uaxuctum, en 1966) ; ou bien de longs traits graves qui chercheront la paix pour toute la race humaine (Konx-Om-Pax, en 1969). Mais ici c’est différent. Ici la voix est seule. Qu’elle se double elle-même – en usant de bandes sur les quatre parties de Sauh – ou résonne isolée à même le silence, elle se trouve au lieu nu où l’on s’entend respirer. Dans cet espace elle se tend et se gonfle, s’égaille et se concentre en faisceau d’extraordinaire intensité – geste mystique, encore, mais cette fois-ci émanée, expulsé d’un seul corps tenu droit sur le sol. Immanence, en un sens, car la Mystique de Scelsi, nourrie d’un Orient peut-être fantasmé, peut-être étudié mais où la chair vive, toujours, est la glaise où s’imprime l’âme ; et puis ancrant là ses racines dans un moyen âge d’Europe où Dieu – le Majuscule, celui proclamé unique d’une Église alors en pleines conquêtes – se cognait et se frottait à une Nature plus ancienne et toujours forte, à des cultes incarnés. De ses espaces-temps recréés, inventés, voulus, il est question dans toutes ces pièces. Incantations... Liturgie, nous dit le Ligure, sur Sauh. Où résonne cet écho médiéval, comme aux églises des contrées intranquilles, encore hantées de familiers qu’on appelait démons avec peut-être plus de respect que d’effroi ; aux rives, de part et d’autre, d’une mer adriatique, pas encore unies en royaumes mais où, aux foyers et aux modestes nefs, les créatures se donnaient maintenant des noms chrétiens. Difficile de dire, à ce cycle si l’on cherche à expulser un mal, à communier. Les vocalises longues, durcies, vibrées à plein palais, insufflées à toute force de poumons, s’empilent et se déroulent, tournoient, se montent en édifice plein, vibrant d’une tension extraordinaire – qui plonge l’écoutant, pas forcément dans la terreur mais dans un état d’éveil, de disponibilité surnaturels où tout, soudain, semble animé d’une vie propre. Incantations à proprement parler, ensuite, avec Taigarù. Dégringolades de registres, montées à pic, roulements du bout ou des flancs de la langue. Ce sont ici – en proche cousinage du Stimmung ou du In the Sky I am Walking de Stockhausen – comme des fragments de langues amérindiennes dont s’empare le compositeur, les assemblant par ligatures, techniques nasalisées, vibrées à toutes les surfaces et creux, fosses et dents, contractions et béances de gorges. Et qui soudain s’animent, la langue qu’on croyait morte renaissant entre eux, liant les lambeaux en un tissage solide, serré là, plus loin lâche, voyelles flûtées, consonnes claquées sec ou mouillé. Jaculations joueuses, éreintement d’inquiétudes. Pièces à l’exécution assurément ardue, qui cherchent à s’envelopper d’un verbe primordial ; d’un dire et d’une adresse jetés vers le semblable, l’antagoniste ; langue d'avant le Verbe, même. Mélodies, avec Hô. Appelées ainsi sans ironie, car ce n’est guère là le motif, le mode de Giacinto. Mélodies car malgré l’absence de lignes de chant récurrentes, d’abord identifiables, c’est bien en plein époque séculaire – en empruntant l’allure, les accents sensuels (ces basses merveilleuses…) de cette forme si chère à l’Europe du Milieu en son dix-neuvième siècle – que la voix veut cette fois convoquer la Lumière. Ou bien peut-être aux villes d’un Est Proche, en des mondes où les échos soufis fondent leurs feux vifs et leur douceur aux poèmes d’alcôves et de concerts publiques. La voix, quoi qu’il en soit, caresse là les surfaces de salons civilisés, qui en se voulant tels aimeraient bien affirmer qu’ils proclament l’Homme seul, élevant son existence en seul amour divin. Vers la fin, un cri pointe. Il veut percer cette membrane… La voix humaine : hantise et apaisement, baume, corrosif, inducteur et hypnose. Singulière et commune, attribut de l’espèce qui par elle cherche à remonter les cours jusqu’à toucher enfin la source. Il fallait bien que Scelsi la trouve. C'était inévitable. Il fallait bien qu’il nous la rende habitée d’Univers.

note       Publiée le jeudi 18 octobre 2012

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Coste › dimanche 4 octobre 2015 - 18:06  message privé !

Belle initiative que de chroniquer du Scelsi, "l'homme du son". Avec lui on a véritablement la sensation de remonter à l'essentiel.

Pour ceux qui aimeraient tenter l'aventure, je recommande comme porte d'entrée le disque Natura Renovatur (chez ECM) - sublime.

Moonloop › vendredi 19 octobre 2012 - 23:12  message privé !

Oui, mon premier commentaire étant un peu pauvre, le bonhomme lune s'est un peu emballé dans sa crise "musicalo-existentielle"... Intéressé de bien trop près, peut-être ça le problème... En tout cas j'en suis assez fatigué, saturé des "dodécas" aux contemporains estimés relativement "trop durs", du moins, je n'en ai pas la nécessité aujourd'hui... Quant à Scelsi, probable qu'il semble reposer plus à l'ombre que certains de ses "cousins" (en voie de disparition?).

Dioneo › vendredi 19 octobre 2012 - 16:03  message privé !
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@Moonloop : Oh, je disais pas ça pour toi du tout hein (l'enfermement et la réduction de Scelsi ou d'autres à des "tics" dans un certain discours critique pas spécialement consciencieux...) ! Je vois bien - avec ce que tu postes dans les écoutes, surtout - que tu t'intéresses de bien trop près à "l'affaire des contemporains" pour verser bêtement ou insensiblement là-dedans. Je disais simplement qu'il était dommage, à mon sens, que le gars soit si souvent - et parfois sciemment, j'aurai presque l'impression - méconnu, encore maintenant, alors que d'autres pas forcément plus "faciles" ne souffrent pas cet espèce de silence par omission, par simplification.

Je comprends très bien par ailleurs que sa musique répugne à certains goûts ou ne les trouve simplement pas. C'est un peu inévitable - et vrai pour bien d'autres que lui mais la les raison possibles en sont fortes - même, je me dis.

Moonloop › jeudi 18 octobre 2012 - 22:13  message privé !

Non, je ne doute pas de la variété étonnante de ces compositeurs, je n’enferme personne et ma peur ne définit pas grand chose si ce n’est un ressentiment vague, ou un certain malaise au cours de mes écoutes passées... Je réécouterai bien sûr, approfondirai Scelsi et les autres mais... Je ne sais pas, malgré une audition sur le qui-vive, en sortant de tout a priori etc, il y a une fascination, certes, mais il est souvent difficile, pour les œuvres complexes de ces dernières années, de ne pas éprouver autre chose qu’une certaine tension voire oppression. Il faudrait sûrement que je sorte de mon conditionnement “auditif”, et pas seulement, pour rendre plus intelligible ce que je peine aujourd’hui à apprécier... Oui, ok, tout est relatif...

Après, probable qu’il y ait une sorte de “vocabulaire” à acquérir avant d’apprécier pleinement telle ou telle musique/oeuvre...

De ma jeune expérience, même en approfondissant l'écoute, j'ai parfois la sensation de soumettre mon organisme à une “violence” pas vraiment en phase avec lui et assez mal supportée... Je me demande donc, pourquoi persévérer dans ces écoutes douloureuses? Puis, suis-je bien capable en somme d'écouter sincèrement “autrui”? Ou bien est-ce moi même que j’écoute et cherche en permanence? À nouveau, je ne sais pas... J’aime la musique de Takemitsu par exemple bien qu’en ce moment, je suis à des années-lumière de pouvoir l’écouter, à quelques exceptions près (“From me flows what you call time” entre autres).

Dioneo › jeudi 18 octobre 2012 - 15:20  message privé !
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Oui, les Quatro Pezzi sont d'ailleurs dans le coffret triple CD à quoi je reviens régulièrement et autours de quoi je tourne sans arrêt en cherchant l'angle... Avec Anahit, Uaxuctum et d'autres, pas vraiment plus faciles à cerner - sur quoi, plutôt, j'ai du mal a discourir sans radoter ou donner dans la vilaine approximation alors qu'il m'ont parlé tout de suite, pourtant, ou assez vite, à les écouter.