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Yo La Tengo › Painful

cd | 11 titres | 48:36 min

  • 1 Big Day Coming [7:04]
  • 2 From A Motel 6 [4:08]
  • 3 Double Dare [3:28]
  • 4 Superstar-Watcher [1:42]
  • 5 Nowhere Near [6:01]
  • 6 Sudden Organ [4:42]
  • 7 A Worrying Thing [2:53]
  • 8 I’ve Been The Fool Beside You For Too Long [5:04]
  • 9 The Whole Of The Law [2:19]
  • 10 Big Day Coming [4:14]
  • 11 Heard You Looking [7:01]

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enregistrement

Enregistré par John Siket aux studios Water Music, Hoboken. Produit par Gene Holder.

chronique

Styles
pop
rock
rock alternatif
indie rock
noise rock
shoegaze
Styles personnels
lampe sourde

"Un grand jour arrive", nous dit le premier titre. Pourtant c’est bien un soir qui tombe. Dans cet orgue aux rotations alenties, invariables. Dans ces larsens feutrés qui sourdent de leurs strates à demi enfouies. C’est une chanson bleu nuit, comme cette pochette, avec sa ligne rouge qui strie plus bas que l’horizon. Retournez le boîtier : ce sont les cieux tout entiers qui se gorgent de sang ; et la coupure, sous eux – verte désormais – qui révèle sa nature : ce n’est, en traînée, que la trace d’un phare au devant d’une auto. Lumière dérisoire… Et le disque, lui, se nomme Painful. "Douloureux", sans autre traduction. Est-ce une pointe, encore, de la discrète ironie si chère au groupe en toutes ses incarnations ? Une variation dans cet art consommé de brouiller les codes, de déplacer subtilement les repères pour que le familier, ce qu’on pensait connaître, puisse luire, enfin, ou s'envelopper encore dans son mystère véritable ? Rien n’est moins sur. Painful, dans ses alternances – morceaux aux tempi enlevés ou bien roulés, ballades nimbées d’engourdissement lucide, extra-lucide, voire – semble vouloir filer cette veine brillamment mise au jour sur l’album précédent – May I Sing With Me – premier sommet de leur discographie, à mon sens, où le couple Hubley-Kaplan trouvait en la personne de James McNew l’idoine contrepoids, le troisième point parfait pour ses mouvants appuis. Seulement, en quelque sorte, un équilibre se renverse, cherche sa symétrie. Les titres, donc – car il me semble qu’ici, ceux-là font sens et poids plus, mieux qu’avant - n’ont jamais été à ce point explicites. Descriptifs. Sudden Organ – l’orgue impromptu, exactement ; jaillissement du clavier, percée entre deux plages où l’instrument se contient, se fait teinte ombrée dans l’économie de l’ensemble. Narratifs, aussi : Nowhere Near ; A Worrying Thing ; I Was the Fool Beside You Too Long. Absence ; angoisse ; lassitude et défiance tournées vers ce qu'on aime. Cette fois-ci l’album semble bien suivre un fil, conter une histoire. Les allusions voilées à tels points du texte – ‘Living the Life 22’ (entendu comme au passage sur From a Motel 6) : serait-ce un renvoi au Catch 22 de Joseph Heller, cet impeccable roman de l’Impasse ou va parfois se fourrer la vie, son Histoire locale de l'absurde universel ? – jettent par contraste une lumière plus franche, rien moins que complaisante sur ce qui se conte, ce qui s’échange, ce qui se garde et se murmure quand l’autre n’entend pas. Car sans aucun doute, c’est une crise qui se dit là. Et celle d’un couple, sans ambiguïté. Qu’elle en soit une ou non qui frapperait ceux-ci - Ira, Georgia - qu’ils nous la rapportent dans l’instant ou la fasse remonter d’un épisode clos ; qu'il entre dans cette mésentente, en quelque mesure marginale ou capitale la fatigue, la routine de la vie en tournée… Cela n'importe pas tant, au fond... Les sentiments sont là, indéniables et mélangés ; dessinés nettement, tiraillés sourdement. L’absence quand on voudrait étreindre. Et lorsqu’on repose côte à côte, que l’un dort quand l’autre lit : les mots séquestrés, les pensées tues pour éviter le pire - parce que l’on tient d’un fil à ce qui se tend à rompre. L’impression pressentie d’une amère libération, si l’on faisait ce pas de trop, si l’on sortait du cercle où rayonne l’autre corps… Et la musique, d’un imperceptible pivotement, prend sur elle toute cette tension, ces frémissements inquiets, ces heurts irrésolus. Ne serait cette articulations de signes mal lunés, ces augures répétés d’une entente en défaite, on n’y entendrait pas, peut-être, ce changement pourtant certain d’inflexion, de propos. Yo La Tengo, pas plus qu’ailleurs, ne donne ici dans la noirceur tranchée, l’hymne de discordance, l’explosion de désespoir. La souplesse même n’est pas faussée, de leurs lignes et lancées. Mais les débordements – d’amplis, de micros collés aux membranes – portent ici, réellement, une souffrance ; un bourdonnement qui, pour un détail dans les fréquences, n’est plus ivresse mais brouille, parasitage, circulation en délitement ; avanie de charge magnétique. Pareillement les plages aux rythmes retombés - ces manières de ballades qui par vertu de leurs harmonies mineures si particulières, de leur sérénité vivide, de leurs ombrages translucides émanaient depuis toujours une sorte d’apaisement dénué d’hébétude – charrient ici cette même angoisse en lente combustion, ce doute qui ne fait pas flamme mais cuisante expectative. Panne. L’intensité demeure mais des nœuds l’emprisonnent. Je le disais ailleurs, cela m’apparaît plus vrai, sur Painful, que jamais : l’art de Yo La tengo tient d’une magie de climatologues. Et c’est une brume de chagrins inédits, d’incertitudes jusqu’alors inconnues qui se transmet à nous dans cette suite, nous absorbe en son opaque, déforme les volumes, les masses autours de nous. Ce sont quelques degrés de moins qui changent la nature du frisson. Serait-ce la fin ? Soudain : c’est la nuit qui s’achève. La fatigue ne se résout pas : elle se diffuse, se dissout, passe dans le sang son message de relâche. Une pensée furtive se fait aveu incident, sûrement entre ces murs mêmes où se serrait l’étau : The Whole of The Law, déclaration renouvelée, neuve comme le matin. Big Day Coming, encore. Mais joué différemment. Le cycle est continué, irrigué, de nouveau. La voix, encore, porte la trace des heures passées ; mais ne flétrie aucun des mots que maintenant elle énonce. Retournez le boîtier : c’est un jour qui se lève, strié sous l’horizon d’une ligne qui passe le temps qu’on la saisisse. "I heard you looking", nous dit le dernier titre. Je t’ai entendu regarder. Le verbe, encore, se fait malice, jeu, délicat indice. Et l’électricité qui vibrillone le morceau inverse la polarité, rejoins celle d’avant : affleurement heureux, affolement concentré d’un plaisir qui monte, qui éclate, s’épand. On sait comment finissent, en un instant, en un accroc de regard, les querelles des amants quand la cassure n’était, finalement, qu'un écart à franchir, à enjamber… Voilà que s’embrase l’aurore, qu’elle se teinte, s’anime, et qu’y montent les voix ; voilà que se retire le froid ; voici que Yo La Tengo nous souffle une fois de plus un air libre et captivant au travers des moirures. Découvre et puis reprend - toutes contusions presque oubliées - le secret d'une chute que l'aube vient déjouer.

note       Publiée le jeudi 23 février 2012

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Dioneo › mardi 30 octobre 2012 - 11:02  message privé !
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Ah oui... Pour le moins ! (Ce qui me rappelle aussi qu'il faut encore que je la finisse, tiens, cette disco. Avant qu'ils la continuent).

Aladdin_Sane › mardi 30 octobre 2012 - 10:58  message privé !

Trouvé hier à 2 € dans une FNAC parisienne. J'ai d'abord cru à une erreur de prix mais finalement, c'était juste une trés bonne affaire...

Note donnée au disque :       
magnu › dimanche 26 février 2012 - 13:45  message privé !

Chouette chronique. Ca m'a fait ressortir l'album.

Note donnée au disque :       
A.Z.O.T › vendredi 24 février 2012 - 12:01  message privé !

Super idée, je connais surtout les récents (très bon au demeurant), je vais pouvoir continuer à remonter le fil de leur discographie. On devrait se croiser vers I can hear the heart beating as one

Dioneo › vendredi 24 février 2012 - 11:45  message privé !
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Oui, de "je sais pas trop" !

Le miracle, je trouve - et ça du coup, c'est effectivement très "musique américaine", option sous-terraine et réussie ("I liiiike, American Muuusic" comme chantait l'autre...) - c'est que par exemple, ils arrivent à donner un côté plus direct, quotidien, moins abstrait (et moins pharmaceutique, je dirais) au shoegaze sans pour autant le vulgariser, en faire un truc banal et platement terre à terre.

En fait d'impressionnisme, je leur trouve un art de la ligne nette, aussi - ce qui ne veut pas dire forcément droite, loin de là ! Et certes, avec les matières qui la dissimulent et la changent, tout autours et en plein dedans, les techniques qui suivent, pour transmuer le tout - qui les met encore à part de tout ça.

(Bon, Electr-O-Pura, coming soon... Je crois que c'est son heure d'écoute la meilleure, finalement, tard le matin comme ça, après la bonne nuit et le café en dose adéquate...).

Ah oui, et réellement, je crois que leur côté Hoboken-la-méprisée plutôt que New-York-La-Hautaine joue pas mal dans leur intelligence toute particulière du son et des mêlées d'écheveaux de dix-milles brins.