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Astor Piazzolla (1921-1992) › Tango: Zero Hour

cd | 7 titres

  • 1 Tanguedia III [4:39]
  • 2 Milonga del angel [6:30]
  • 3 Concierto para quinteto [9:00]
  • 4 Milonga loca [3:05]
  • 5 Michelangelo '70 [2:50]
  • 6 Contrabajisimo [10:18]
  • 7 Mumuki [9:32]

enregistrement

Sound Ideas Studio, New York City, États-Unis, mai 1986.

line up

Astor Piazzolla (bandonéon), Fernando Suarez Paz (violon), Pablo Ziegler (piano), Horacio Malvicino Sr. (guitare électro-acoustique), Hector Console (contrebasse).

chronique

Styles
jazz
contemporain
world music
Styles personnels
nuevo tango

Décidément, j'ai beaucoup de chance avec Astor Piazzolla. En mettant la main sur ce disque un peu par hasard, après la collaboration avec Gerry Mulligan, je tombe sur une nouvelle merveille. Le titre, un brin cliché, invitait pourtant à la méfiance. Et puis surtout un sticker bien en vu sur la pochette, citant soi-disant le maître : "the greatest record I’ve made in my entire life"... mouais, racolage, ils disent tous ça au moment d'une sortie pour en vendre un peu plus. Bref, rien de bien affolant a priori. Mais non. Jamais le génie de ce grand compositeur du XXème siècle ne m'avait frappé avec autant de force qu'avec ce disque. Ce quintette jouait ensemble depuis presque dix ans. Du tango ? Pourquoi pas. Mais aussi, à travers les audaces rythmiques, harmoniques et mélodiques, de la musique contemporaine, redevable à Schönberg aussi bien qu'aux études pour piano de Ligeti ("Milonga loca"), avec ses montées et descentes infernales, ou à Nancarrow pour son aspect motorique. Et l'introduction de "Contrabajisimo" : vous en connaissez beaucoup des soli de contrebasse de ce calibre en musique classique ? On croirait parfois un clin d'oeil amusé à "l'éléphant" de Saint-Saëns. Du tango ? Pourquoi pas. Mais aussi du jazz, à qui il emprunte quelques aspects free et un peu fous, aussi bien que le lyrisme racé d'un Bill Evans (voire Keith Jarrett, auquel on pense dans "Mumuki") ou les ambiances nocturnes d'un Miles Davis. Mais du tango, oui, aussi et surtout : la tension et l'urgence sont permanentes. On navigue sans cesse au bord d'un gouffre d'effroi. Et quand cela cesse, on tombe dans les affres de la tristesse et d'une nostalgie déchirante. Dès l'introduction, avec ce chœur parlé, ces rires et ces bruits de foule, on sait que l'on aura affaire à quelque chose de différent, puis la tension propre au tango se met en route de manière implacable, avec une longue montée, très syncopée, dissonante, étouffante. Tout s'arrête brusquement. Puis tout recommence. De fait, ce disque ne laisse jamais l'auditeur en repos. Sur le titre qui suit, une mélopée nostalgique et plaintive, c'est moins la composition elle-même (pourtant sublime) qui frappe, que l'alliance des timbres, avec la guitare électro-acoustique qui laisse la place au bandonéon, doublé par le piano, avec en fond les glissandi du violon et la contrebasse. Ce mariage subtil se fait avec une telle maîtrise que l'on en reste confondu. Puis l'émotion prend le pas. Le violon fuse de manière atonale au début du "concierto para quinteto", puis la mélodie devient de plus en plus évidente, comme pour nous piéger, et se referme sur une section centrale plus lente qui voit se dérouler un autre magnifique solo du maître, puis un solo de violon qui terrasserait le plus endurci des auditeurs. On croit que l'acmé est passé, mais le sommet reste à venir, dans une coda extra-terrestre, où la guitare égrène des arpèges tandis que le violon se lâche en mode "free"; les autres instruments se joignent un à un; puis la guitare reprend le dessus avant les accords finaux fracassants. C'est toujours un peu vain, je sais, de parler ainsi d'une musique que l'on aimerait tant faire écouter... Et le fantastique "Contrabajisimo", qui part d'un très ironique solo de contrebasse, qui passe ensuite par une rythmique très abrupte de l'ensemble, avant de déboucher sur un de ces thèmes lents et poignants typiques de Piazzolla, avec un solo de bandonéon lui aussi d'un autre monde. C'est fini ? Non. Cela ne fait que commencer, et la contrebasse va ressurgir. On se dit que le meilleur est passé. Mais non, avec ce disque, cela n'arrive jamais. La guitare ensorcelante qui ouvre "Mumuki" se voit reprendre par le violon, puis le piano soliloque à son tour avec les ombres. La contrebasse vient faire écho aux notes du violon suspendues dans les aigus extrêmes. Et le bandonéon débute son dernier chant, plainte entrecoupée de fulgurances de joie, à l'image de ce disque et de cette musique. Comme tout cela est simple finalement. Ni Ligeti, ni Bill Evans. Piazzolla, encore et toujours. Pour nous accompagner partout, dans tous les élans et les chagrins de l'âme.

note       Publiée le samedi 18 juin 2011

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Reflection › lundi 18 février 2013 - 21:56  message privé !

+ 1 au com de Zappymax. Je ne me souvenais plus qu'il était chroniqué ce disque et il est bon de le déterrer !

De la rigueur oui, de la maitrise Ô que oui (ces musiciens sont incroyables), mais aussi et surtout un combat de tous les instants. Suprême chez d’œuvre qui réconcilie l'esprit et les sens.

Note donnée au disque :       
zappymax › jeudi 3 janvier 2013 - 18:17  message privé !

De la musique qu'on n'imagine pas jouée en T-shirts et espadrilles. Il se dégage une impression de rigueur, de rigueur et de sensualité/sexualité/franche partie de cul qui se jouerait aussi bien physiquement que cérébralement. Le tango ne doit pas beaucoup aimer les tièdes. L'ambiance après laquelle court Ordo Rosarius (et son précedent OR Equilibrio)depuis le début, sans en atteindre la boucle de la sandale à talon de la danseuse de tango qu'on imagine dans les bras d'un partenaire affichant un beau masque ténébreux. Gracias, Astor y compadres.

Tallis › samedi 18 juin 2011 - 07:35  message privé !

Celui-ci est immense, effectivement, tout comme le sont "La Camorra" et "The rough dancer and the cyclical night" enregistrés un peu plus tard. Et comme tu le dis si bien, la musique de Piazzola plonge d'abord et avant tout dans les racines du tango mais s'abreuve également à toutes sortes d'autres influences. Ce type était un génie, qu'on se le dise.

Note donnée au disque :