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White Noise › An Electric Storm

  • 1969 • Island ILPS 9099 • 1 LP 33 tours
  • 2007 • Island 984 319-7 • 1 CD

cd • 7 titres • 35:06 min

  • Phase-in
  • 1Love Without Sound 2:57
  • 2My Game Of Loving 3:38
  • 3Here Come The Fleas 2:31
  • 4Firebird 2:43
  • 5Your Hidden Dreams 4:25
  • Phase-out
  • 6The Visitation 11:45
  • 7The Black Mass: An Electric Storm In Hell 7:04

enregistrement

Créé au Kaleidophon Studio, Camden Town, Londres. – Produit par David Vorhaus

line up

David Vorhaus (coordinateur de la production, composition), Delia Derbyshire & Brian Hodgson (réalisation de sons électroniques, composition) - Effects spéciaux stéréo créés par David Vorhaus BSC.DIP.Elec

Musiciens additionnels : Paul Lytton (batterie sur Black Mass), Trevor Wyatt (‘sound base transfer coordinator’), John Whitman, Annie Bird, Val Shaw (vocaux), John McDonald (composition pistes 3, 5 et 6), Georgina Duncan (composition pistes 2 et 7)

remarques

Pochette par Island Art. Le groupe souhaitait que le blanc de la pochette soit lumineux, mais Island a refusé. Aucun concert ni interview a été donné à sa sortie.

chronique

Styles
electro
noise
ovni inclassable
pop
Styles personnels
bad trip concept album

Ce 1er album de White Noise était, à sa sortie, un jalon indépassable en terme de sombre et d’expérimental. Il est probablement impossible d’imaginer son effet sur ceux qui l’ont acheté à l’époque, mais une chose est sûre : peu ont dû l’écouter en entier du premier coup, sauf peut-être les amateurs de musique contemporaine. Une musique alors dans un âge d’or, qui commençait à peine à s’attaquer à la musique populaire. C’est ce que propose White Noise, et autant le dire d’entrée : ce mariage contre nature, subversif et somme toute assez rare n’a jamais aussi bien fonctionné. Sans s’embarrasser d’une intro, un climat de terreur et de secrétions abyssales est instantanément créé, sur un canevas travaillé jusqu’à la nausée : une contrebasse dont le son est trafiqué en post-production (ici, travail sur les bandes), étiré et malaxé jusqu’à la faire sonner comme les gargouillis de l’estomac de la baleine Monstro… Tel un animal claudiquant, ce spectre sonore vit littéralement à l’intérieur de la chanson, tantôt rampant dans le fond comme un scrolling différentiel, tantôt nous giclant à la figure comme si une bulle de lave noire venait d’éclater. Stupéfiant lors d’une écoute attentive. Ces allers-retours, jouant non plus seulement sur la stéréophonie (qui n’était accessible que depuis une année environ) comme de nombreux albums psyché de 68, mais bien sur l’effet de profondeur et d’arrière-plan, sont la raison du logo 3D sur la pochette.
My Game of Loving : les Beach Boys acides et cramés de Smile se prennent à un jeu pervers avec Pierre Henry… Une voix française surgit, image de la perversité féminine : White Noise cherche à inséminer le doute dans notre esprit, à déranger ce qu’il y a de plus profond en nous, de plus fragile. Très vite, cette pièce de pop de chambre finement orchestrée dérive vers un théâtre de la cruauté dont on se demande comment il a échappé à la censure de 68 (le disque se vendra même à 100 000 copies, sans promo, poussé par un bouche à oreille et son aspect hors du commun), partouze SM, mise en scène voyeuriste – avec du son, ce qui est en soi une performance. Le tout se finit par un clin d’œil humoristique, mais on n’est franchement pas d’humeur à rire. Here Come The Fleas se veut une entracte de plaisir mélodique et de détente, mais le sujet en est tout de même un type qui n’a rien lavé chez lui, y compris son propre corps, depuis 6 semaines… C’est avec Firebird que vient la vraie pépite pop du disque, ovni mélodique et immédiatement obsédant, aussi mignon et touchant que la suite sera lugubre. La face A, Phase-In, se conclut sur une jolie ode au prosélytisme lysergique chuchotée par une femme, à qui Vorhaus tient à faire incarner le vice tentateur, on l’aura compris. Car Electric Storm est probablement l’une des premières œuvres à avoir été volontairement pensée, soigneusement créée et étudiée pour faire peur, plonger l’auditeur dans les ténèbres, et lui enfoncer la tête de plus en plus profond au fil de l’album. La face A, avec ses mélodies bubblegum hébétées au milieu d’une jungle sonore instable et inquiétante, tisse les fils d’une toile d’araignée dans lequel Vorhaus nous attire, avant de refermer son piège noir et cauchemardesque sur nos sens, chatouillés et émoustillés par cette première moitié qui ne peut que rendre interpellé, surpris, agacé, mais surtout troublé. On se rend compte que la plage titre s’appelle aussi ‘Messe Noire’, et qu’il s’agit quasiment d’Indus rituel 15 ans en avance… Une batterie torturée par les effets, celle de Paul Lytton, batteur de free jazz (Area, Evan Parker, London Musician Collective). Vous ne manquerez pas de baisser le son, et de ne pas comprendre ce qui vous arrive, ce qui avouez-le, a quelque chose de croustillant pour un disque qui a plus de 40 ans. Signalons qu’après l’effroi initial, cette face B suscite une sorte de rejet, comme si Vorhaus avait voulu trop en faire, en rajouter ostentatoirement dans l’oppression et le décalage avec une face A qu’il a volontairement voulu légère et faussement mièvre. Mais les écoutes espacées sont bonnes conseillères : An Electric Storm une œuvre au noir unique au monde, et à chaque fois que retentit le mantra de Visitations (‘Young girl with roses in her eeeeeyes’), on ne manque plus de frissonner, en sachant l’apnée en eaux troubles qui nous attend, hors du terrain de jeu pop. White Noise est un projet pharaonique, définitivement plus porté sur le bad trip que le psychédélisme ‘relâché’ de l’époque. Sa genèse vaut l’investigation : Vorhaus, l’Américain, émigre tout d’abord en Angleterre pour étudier l’électronique et le classique, mais surtout échapper à la conscription. Il y rencontre Delia Derbyshire et Brian Hodgson, deux laborantins du BBC Radiophonic Workshop, l’équivalent anglais du GRM, sur lequel il faudra revenir (ces deux-là créent à la même époque le thème de Dr Who, par exemple). Le trio s’installe dans Camden avec du matos ‘emprunté’ et commence à bidouiller sans relâche, avant de finalement se retrouver en possession du modèle 001 du premier synthétiseur anglais, l’EMS VCS3, tout juste sorti d’usine. C’est le fameux nez, Chris Blackwell, qui les signe sur Island, leur lachant une avance de 3000 livres ! L’ambition du projet l’amène à s’éterniser, et Island de perdre patience et d’exiger livraison. Le groupe improvise alors quasiment Black Mass en une journée pour arriver à la durée souhaitée… Pas la peine de chercher plus extrême pour l’époque, dans la musique dite ‘populaire’ tout du moins.

note       Publiée le dimanche 28 novembre 2010

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Note moyenne        6 votes

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(N°6) › dimanche 15 octobre 2017 - 19:52  message privé !
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1969. Ca calme un peu. Ca pose ce que "avant-garde" signifie vraiment, au-delà de toute chronologie. Le pire, c'est que les mélodies sont imparables, enfin pour les premières pistes évidemment, on les retient facilement, le propre de la bonne pop. Derrière tout ça, les multitudes de couches en cauchemars larvés. La deuxième piste ne s'écoute pas en mode aléatoire en public. Tout est terrible, au sens premier du terme, là-dedans. Ca donne à réfléchir...

Dioneo › vendredi 24 juillet 2015 - 23:47  message privé !
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J'y reviens souvent, en ce moment, à celui-là... C'est fou comme il ne sonne pas "vieux précurseur", je trouve... Incroyablement loin en matière de techniques de studio pour son temps, certes (dans ce contexte de chansons "pop" j'entends, évidemment) mais... Ce n'est pas du tout ça qu'on entend en premier, je trouve ! Simplement que "c'est génial". Pas "intemporel" au sens où on ne pourrait pas dire que ça vient de ces années là, non plus mais... Pas vieilli. Encore une fois parce que les chansons sont incroyablement bien écrites, composées, lesdites manips de bandes/d'électronique qui font autant matière, corps, proportions, couleurs, espaces, correspondances et dissonance... que le reste. Je le trouve exceptionnellement aboutit et pas "naïf", aussi, dans le propos. Ça cause vraiment - disait-on - de cul et de drogue partout, avec une lucidité rare, un esprit libertin qui n'a rien d'adolescent... Et une poésie matoise, en fait souvent ironique mais d'une finesse que je n'entends franchement pas souvent. Bon... Tout ceci pour la partie phase-in, surtout... C'est vrai que j'aime un peu moins les deux longues plages "narratives" de la fin, que pour le coup, je les trouve moins "uniques", vu ce qui a pu se faire ailleurs en matière d'électro-acoustique, acousmatique etc., pièces basées sur de mêmes principes et matériaux. Elles restent très bonnes, cependant, je les apprécie davantage maintenant qu'au moment de découvrir le disque. Et puis... J'aurais du mal à considérer cet album pris en entier comme "moins que génial".

Note donnée au disque :       
Alptraum › mercredi 8 février 2012 - 16:46  message privé !

Une petite merveille ce disque. Unique, incroyable, ultra sombre, inquiétant, faussement chaleureux, complètement expérimental et barré. Une des plus belles perles de ce site pour qui aime le sombre et l'expérimental.

Note donnée au disque :       
mangetout › lundi 29 novembre 2010 - 20:20  message privé !

Oui c'est bien lui, l'unique film de Saul Bass (sans "r") le créateur de plusieurs fameux génériques de films notamment pour Hitchcock (ceux de "Psychose", "La mort aux trousses" et "Sueurs froides" excusez du peu) et effectivement Phase IV est excellent à mi chemin entre fiction et faux documentaire avec une ambiance bien prenante.

Richter › lundi 29 novembre 2010 - 16:20  message privé !

Phase IV, le film de Saul Brass avec les forumis ? C'est vrai qu'il est excellent celui là et sous-estimé !