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Thelonious S. Monk › Thelonious Alone in San Francisco

cd | 11 titres | 43:41 min

  • 1 Blue Monk [3:46]
  • 2 Ruby my Dear [3:55]
  • 3 Round lights [3:33]
  • 4 Everything happens to me [5:40]
  • 5 You took the words right out of my heart [4:03]
  • 6 Bluehawk [3:37]
  • 7 Pannonica [3:53]
  • 8 Remember [2:43]
  • 9 There’s danger in your eyes Cherie (take 2) [4:21]
  • 10 There’s danger in your eyes Cherie (take 1) [4:00]
  • 11 Reflections [5:10]

enregistrement

Enregistré à San Francisco les 21 et 22 octobre 1959 par Reice Hamel. Produit par Orrin Keepnews.

remarques

La piste numéro 10 (première prise de There's danger in you eyes, Chérie) ne figure pas sur l'édition vinyle de 1959.

chronique

Styles
jazz
Styles personnels
hat & beard (& a wooden bodied car)

Il y a toujours eu, il y aura toujours chez Monk quelque chose d’irréductible, d’intime et d’étranger. Comme une question familière qu’on aime à retrouver, à parcourir sans lui chercher d’issue, de fin. Un inconnu qui nous serait cher. Ces attaques brutales, ces dissonances impromptues, ces cascades cristallines qui s’achèvent en martellement. Sans conteste, cet homme fut de son temps, du courant de ses jours. Cette langue, il fut de ceux qui la créèrent et tous les autres - Parker, Powell, Gillespie, Davis même à ses débuts… - furent bel et bien ses frères... Ce be-bop qui fit scandale - puis florès. Qui ne devait durer qu’un temps bref, celui de briser les syntaxes et chapitres, pour qu’en naissent bientôt de nouvelles paroles, classicismes neufs ou bien dissidences. Celui de devenir, vite, vite, une autre marchandise. Mais lui continuait de dire son fait. Avec bien plus qu’un singulier accent. Avec un autre souffle, une articulation qui en changeait le sens, en livrait la substance sans la vulgariser. En déplaçant tous les pivots, en achoppant, en trébuchant, en insistant pour permuter, tournebouler ces phrases partout ailleurs ressassées. Quelque chose, à vrai dire, comme les intuitions des artistes bruts mais avec une conscience, un savoir harmonique, une obsession du rythme à dessein (et à peine) décalé ; joueusement retardé, retenu puis lancé sans ambages. Et puis ce dévoiement amoureux de lignes simples, de mélodies toutes nues avec pour ornements leur forme et leurs postures. Ces timbres riches et rugueux, boisés, palpables, élémentaires et généreux. Et le voilà encore une fois qui, descendant du tram, s’assied seul au piano. Dans l’un de ces lieux - ici le Fugazi Hall de San Francisco, avec sa chaude acoustique - où s’épanouissent le plus singulièrement son génie si particulier. Pour l’une de ces méditations sur des thèmes connus. Ses classiques propres, ni tout fait les mêmes, ni tout à fait des autres (Blue Monk, Ruby, la baronne Pannonica... changeants et semblables, comme les humeurs de ceux qui peuplent une vie). Des standards oubliés de tous, aussi – mais pas de lui, avec son attachement aux romances riches en chausse-trapes potentielles, en tournures ritournelles, en suavités piégées (There’s danger in you eyes…). Et puis ces poèmes qui ne se disent qu’une fois (ou guère plus, et jamais sous une même lumière), dans le feu de l’instant, en se risquant auprès des bords (Round lights, pour cette fois). C’est qu’il y a toujours, dans ces séances d’ermite loin des complicités avec ses rares et fidèles compagnons, une approche de rhapsode, presque de trouvère, à la fois très abstraite - dans l’exigeant et si variant cheminement de ses lignes (de fuite ? d'horizon ?) - et absolument immédiate dans le dessin qu’elle nous donne à saisir. Un art qui tient du blues, sans doute, beaucoup, dans son acception la moins encline à l’inutile politesse. Celui où l’interprète s’obnubile de phraser comme personne, par nécessité. Parce que personne ne respire tout à fait à la même vitesse. Et que de fait, les mots ne sortent pas pareil. Parce qu’on ne peut pas, surtout, marcher du pas d’un autre. Sans doute aussi de sources moins marquées, tant l’instrument prend sous ces mains, comme rarement dans ce jazz où il est censé se tenir, l’allure d’un plein orchestre. Dans ses aigus cuivrés, ses basses percutées, ces médians aux contours en sympathie avec la voix (et oui, au fait, comme toujours Thelonious grogne par bribes ce qu'il joue). Dans ses écarts de volumes, aussi, de l’effleuré à l’enfoncé. Mais plutôt, encore une fois, comme dans l’art des conteurs, des musiciens itinérants. Dans le folklore de l'homme seul. Cette extension de l’instrument ne vient pas, ici, tenter de compenser, d’imiter ce qui manque. On n’est pas là chez ces romantiques d’Europe, où le soliste veut s’enfler aux dimensions d’une symphonie. Non… C’est plutôt que l’instrument, la voix unique, contient déjà toute musique. Qu’elle peut s’y exprimer sans combler une absence, sans la prétention d’emplir une place étrangère. C’est que, lorsque d’autres reviendront, elle passera vers eux, leur prendra, leur donnera. Mais que pour l’instant, rien ne lui manque. Car la manière de Monk, qu’on a souvent dit inchangée d’un point à l’autre du parcours, n’est pas immobile mais inamovible ; jamais figée mais insoucieuse de montrer, toujours, de nouvelles parures, de nouveaux tours. Ce qui la change tient plus au jour, à l’instant, à l’espace du lieu où s’imprime la bande qu’aux années, aux écoles, aux supposées périodes qu’on prête aux créateurs. Et ces moments où rien n'interfère sont toujours instantanés, uniques, impossibles à refaire ; à première touche connus, retrouvés, embrassés du regard avec reconnaissance ; et profonds, et directs, énigmatiques mais détachés de tout besoin de traduction. Un solo de Monk, c’est toujours une discussion intérieure - et le don sans reprise qu'il en fait ; une pensée, des joies, des inquiétudes et des espoirs dont on ne saura pas les buts, les prénoms ou les âges - mais qui nous sont transmis, véhiculés immédiatement en gammes altérées, métriques basculées, flottements et fulgurances ; incandescences et apaisements. Une question familière, disais-je. Qui nous fait signe de la main depuis le marchepied. Qui en descend encore et s’assied au piano. Une fois de plus. L’une des plus belles. L’une de celles, irrésolue, qui nous rencontreront toujours. Et qui nous questionneront par voie d'entendement.

note       Publiée le samedi 10 juillet 2010

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WZX › mercredi 7 novembre 2018 - 18:28  message privé !

Chouette merci ! (Y a moyen que ton paragraphe le plus développé m'amène de fil en aiguille au premier, à terme. Ouais. Enfin... Y a de la matière, hein, quand même. Et quitte à goûter à tout, j'aime beaucoup le triple CD de Schlippenbach : Monk's Casino, qui reprend l'intégrale des compos de Monk, en quintette.)

Dioneo › mercredi 7 novembre 2018 - 18:08  message privé !
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TOUS ?

Non mais blague à part, le Solo Monk de 1965 avec le Thelonious en aviateur (époque biplans et baron rouge) sur la pochette, par exemple... Dispo en plus dans un coffret de 5 (un Original Album Classics), les 4 autres - pas en solo ceux-là - valant également pas mal le coup, notamment Straight, No Chaser, avec sa fantastique Japanese Folk Tune, et Underground avec sa pochette incoryable (faudrait que je me le chope en vynile ceci-dit, celui, là, pour l'image en grand). Après... Y'en a beaucoup et Monk c'est très constant, donc ça se tâte ci et là - les préférences de chacun déterminant alors ses préférés mais sans grand risque de trouver l'un ou l'autre des autres absolument abominable !

WZX › mercredi 7 novembre 2018 - 17:59  message privé !

Ca faisait un moment que je l'avais pas remis celui-ci. D'autres disques solo de Monk à recommander (@Dioneo au pif, par exemple) ?

WZX › mardi 1 août 2017 - 15:18  message privé !

Clairement y a plein de perles pas chroniquées ici, et on suivra avec plaisir les vaillants défricheurs. Après je crois Guts crée plus de trous qu'il n'en bouche, et c'est en partie ce qui fait son charme !
Quant à Monk et à cet album, toujours sidérant de se retrouver devant une singularité pareille. Plus je l'écoute et plus j'en découvre. Brinquebalant et magique

Dioneo › mardi 1 août 2017 - 13:42  message privé !
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Du jazz - et probablement du Monk, tiens - il y en aura encore de ma part en tout cas ! Mais oui, c'est sûr : pas exclusivement (pas en continu/en spécialiste). Et... D'ailleurs, peut-être pas que de la mienne ? (@DukeOfPrunes - "au hasard"... Il doit bien rester pour le moins des frit-notes dans ta besace ?!)