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Gustav Mahler (1860-1911) › Das lied von der erde

cd • 6 titres • 60:31 min

  • Das Lied von der Erde (le chant de la terre), symphonie pour alto, ténor et grand orchestre (1908)
  • 11.Das triklied vom jammer der erde (chansons à boire de la douleur de la terre)8:30
  • 22.Der einsame im herbst (le solitaire en automne)8:35
  • 33.Von der jugend (de la jeunesse)3:02
  • 44.Von der schönheit (de la beauté)6:52
  • 55.Der trunkene in frühling (l'ivrogne au printemps)4:36
  • 66.Der Abschied (l'adieu)28:56

enregistrement

Enregistré à Vienne, Musikverein, Goldener Saal, en octobre 1999. Ingénieurs : Jürgen Bulgrin et Ulrich Vette. Producteur exécutif : Dr. Marion Thiem. Producteur : Helmut Burk.

line up

Violeta Urmana (mezzo-soprano); Michael Schade (ténor); Orchestre Philarmonique de Vienne; pierre Boulez (direction)

remarques

C'est certes par soucis de cohérence que je m'en suis remis à Boulez pour cette "symphonie", puisque je lui ai confié toutes les autres. Il s'agit d'une version tout simplement superbe, sublime même, qui a rejoint les plus grandes références. et justement, outre la version "historique" de Walter, la véritable quintessence de cette oeuvre superlative a été atteinte par le grand Jochum avec Amsterdam, dans une version rééditée dans la collection the Originals, et que je vous conseille sans doute plus encore que celle-ci; et donc, hop : elle a droit à sa pochette!

chronique

Styles
musique classique
romantique
Styles personnels
le chant de la terre...

Avez vous déjà entendu le début du concerto en sol majeur de Ravel? Ca

commence par un claquement sec d'où s'élance tout un tas de

miroitements harmoniques, de piano et de flûtes, en suspension ultra

rapide : ça m'évoque toujours le réveil de la nature. Mahler, lui, s'y

prend autrement. Il entame par une énorme salve de cuivres forestiers

d'où s'envolent des trompettes, et lance le vent puissant des cordes

dans les arbres : le plus extraordinaire et grisant ballet de milliers

de feuilles rouges, brunes et jaunes que vous ayez jamais vécu. Il y

met de la voix aussi. Parce qu'il ne veut pas regarder la nature, ni

observer la Terre... il veut la chanter. Ce n'est pas si facile, ce

n'est pas "romantique"... c'est d'abord douloureux. D'ailleurs avez

vous déjà vécu ce genre de moments de communion intense avec les

éléments, la forêt, l'humus, le vent... réellement? Quand le souffle

frappe en tout sens, que les arbres tournoient au dessus de votre tête

et que votre nez explose littéralement sous les saveurs puissantes et

mêlées des feuilles et du bois humide, du sol, des fougères, de la

terre lourde et du cuir des sangliers... à vous saouler, à vous rendre

ivre. Quand les cuivres célèbrent le réveil des tempêtes, quand les cordes vous emportent, quand la beauté d'un violon vient vous prendre à la gorge. Dans ces moments là, alors, avez-vous remarqué que si la Terre semble

s'emballer, s'écrouler ou se dresser toute entière contre vous, tout en

vous soufflant son énergie vitale directement dans les poumons, les

oiseaux, eux, sur leurs branches, continuent tout simplement de chanter?

Nous sommes bien ridicules, non? Parce-que si l'on s'asseyait

simplement sur les feuilles au lieu de s'emporter, et qu'on regardait

autour de soi... la nature a beau être en automne : elle est plus

belle que jamais. Notre automne à nous, lui, avec ses rides et ses

douleurs, ses malles en bois ciré, gonflées à craquer de souvenirs...

son hiver, qui approche. Nous sommes là, apeurés, terrifiés à l'idée de

notre fin, alors que tout est si beau, ici, maintenant, dans le vent, dans

l'odeur de la terre et sous les arbres rouges, dans la fraîcheur, et

au son des oiseaux. Si beau... indiciblement, violemment, et

désespérément beau. Alors pourquoi ne pas chanter avec eux?... ou, non

: pourquoi ne pas pleurer, plutôt? L'avez-vous déjà fait, d'ailleurs?

Avez-vous déjà pleuré votre solitude, assis là, dans l'automne d'une

forêt aux arbres de feux, à l'air dansant de feuilles tombantes, aux

animaux sauvages? Souriez, oui, moquez-vous de moi... mais ce n'est

pas si facile... ce n'est pas si "romantique"... c'est d'abord

douloureux. Parce-que les émotions, quand ça monte... on n'arrive

jamais vraiment à les arrêter. Les cordes, quand ça gonfle... quand

le hautbois serpente sur le côté comme une racine mouvante, quand la clarinette pleure, quand

nos propres larmes sont parties dans un flot que l'on ne peut plus

contrôler... quand les harmonies font mal... quand le silence fait

peur. Non, ce n'est pas si facile. Ce n'est pas "romantique". Même

quand on ne craque pas, tout seul assis par terre, la nature a beau

être là, si belle, si délicate, avec ses brises de violons tristes,

ses douces lueurs de trombones, ses perspectives entre les arbres au

centre desquelles on se tient seul, les yeux posés sur la merveille :

la Terre, la mère qui nous accueille... ce n'est pas si facile, ce

n'est pas "romantique" la mélancolie, la condition humaine, la

conscience de la mort. Heureusement que nous connaissons la jeunesse,

que nous sommes réceptifs à la beauté, et qu'il suffit d'un verre de

trop pour alléger notre mémoire, et revenir ainsi de l'automne au

printemps. D'ailleurs, avez-vous déjà été heureux? Entendons :

"vraiment" heureux... pas optimiste pour l'avenir, pas fier d'un acte

passé... non, rien que du présent : "vraiment" heureux. Avez vous

déjà, par exemple, été pris au milieu d'un champs de fleurs et

d'herbes hautes, un jour d'été, où les abeilles, les bourdons et les

papillons brillent et volètent ensemble dans le soleil? Quand toutes

les herbes balancent chacune dans leur sens sous l'effet de la brise;

que l'odeur des fleurs, de l'orge, des bois alentour et du miel coule

dans vos veines... quand vous comprenez l'ampleur, la réalité,

l'harmonie unitaire de tout cela... la sève commune qui nous lie tous,

toutes, les arbres, les scarabées, les herbes, les lézards, l'eau et

les champs de blé; la force de vie... la vie. Ca donne envie de

chanter, de danser. Souriez, oui, moquez-vous de moi. Mais avez vous déjà

été pris au milieu de ce champs de fleurs et d'herbes hautes, un jour

d'été où les abeilles, les bourdons et les papillons brillent et

volètent dans le soleil, les herbes ondulent en tout sens, et connu alors la sensation de n'être que l'un

d'entre eux? Que tout cela vivait, vibrait, ressentait et parlait

ensemble... que tout était un ensemble : ensemble... que toute cette

agitation, ces piccolos, ces flûtes et ce hautbois qui virevoltent, ces

harmonies de cordes comme un ciel d'été, ces cuivres ensoleillés, ces

bassons qui s'en vont en rang faire un tour vers le lac, cette harpe

qui butine sur les fleurs, et nous-même au milieu, chantant à pleins

poumons, tellement plein du bonheur de cette toute communion, que tout cela, oui, était une symphonie?

Oui, ensemble... ce mot vous fait sourire? Avez vous,

vraiment, déjà été heureux? Oui, heureux, ce mot aussi vous fait Sourire?

Pas moi. Moi qui vous écris, je n'ai d'autre

objectif que d'être simplement heureux. Et la musique me rend heureux. La nature me rend heureux. Et je sais

qu'être heureux veut dire : de la beauté du monde... l'un d'entre eux... dans une grande, et sublime symphonie. Là sous les arbres, maintenant... rien que du présent, rien qui ne s'inscrive dans

la perspective... quitte à prendre un verre de trop pour alléger la

mémoire, revenir ainsi de l'automne au printemps... et repousser

l'hiver. La perspective... l'indicible, la violente,

la désespérante perspective : repousser l'hiver, oui... Parce que vous croyez que nous sommes faits pour autre chose

que ça? Voir, sentir, goûter, toucher et entendre? Aimer l'automne? Et bien moi je

sais, que nous ne sommes faits pour rien d'autre que "ça". Que

sommes-nous, ridicules, absurdes, prisonniers, pour avoir ainsi

conscience de notre mort, pour vouloir en souffrir, alors qu'autour de

nous chante la beauté de la Terre, la force de la vie? Souriez, oui, moquez-vous de moi :

mais qui sommes-nous, pour avoir cru que nous n'étions pas, tout

simplement, l'un d'entre eux... un arbre, une mouche... un ruisseau...

Avez vous, déjà, écouté le chant d'un ruisseau? Entendons : "vraiment"

écouté? Croyez moi, nous ne sommes pas fait pour autre chose. Il vaut

mieux être ensemble, une symphonie, l'un d'entre eux, maintenant... ici...

car humains que nous sommes... pour nous, viendra l'Adieu. Vous le savez,

n'est-ce pas? Et ce n'est pas si facile. Ce n'est pas "romantique".

Oui, vous, qui lisez cette chronique, comme moi, comme tout le monde, comme Gustav : vous

mourrez, un jour, en une minute, en un instant... tout ce que vous

aurez pu dire, écrire, faire, vivre, n'aura plus aucune importance :

vous mourrez, le noir et le néant effaceront votre existence, vos

sens... votre mémoire... après un long crépuscule d'ombres et de

froid, de silence, de solitude et de souvenirs qui s'en vont. Les violoncelles finiront par s'éteindre doucement, le noir sera le grondement d'ébène au plus profond des cuivres... les images deviendront floues, les sons plus lointains, le silence plus lourd... bientôt votre voix chantera ses dernières souffrances, et un dernier chalumeau, comme une dernière présence, vous accompagnera. Les minutes seront longues, les accords seront lourds... le silence abyssal... la solitude, absolue. Et cela

nous fait peur... indiciblement, violemment, et désespérément peur. Car

humains que nous sommes, bien plus long que la jeunesse, la beauté et

l'ivresse, nous errons dans l'Adieu. Il a déjà commencé, n'est-ce pas?

Vous, qui lisez cette chronique, quel que soit votre âge, qui que vous

soyez, avouez-le : vous êtes, déjà, dans l'Adieu... quand a-t'il

commencé? Depuis quand vous retournez vous ainsi sur vous-mêmes, sur

ces images qui s'en vont, comme des bougies faiblissent, rougeoient et s'éteignent... quel âge avions-nous : 7, 12, 17, 20 ans?

Quand nous avons senti le froid se coucher sur notre dos, quand nous

avons perçu le son du cor, sondé la lourdeur

du silence, tapissé de contrebasses mortuaires... quand la flûte s'est tue... quand nous sommes

entrés, pour toujours, dans l'Adieu? Pourtant, nous pourrions être

ensemble, l'un d'entre eux... l'un d'entre Elle... Elle dont la beauté

continue d'éclater sous les feux de l'automne, Elle dont les blessures

que nous lui avons infligées ont fini par casser, par détruire... Elle

que, humains que nous sommes, nous avons réussi à menacer? Avez-vous

déjà vu un arbre mourir? Avez vous déjà entendu un violon s'éteindre?

Un alto pleurer? Une timbale s'abattre dans le silence comme une

sentence de mort... un silence qui dure, une mort qui rôde... une solitude, un

crépuscule : le vôtre. Pourtant, nous pourrions être ensemble, l'un

d'entre eux. Quelle que soit la saison, nous ne sommes pas faits pour

autre chose. Voir, sentir, goûter, toucher et entendre... je ne crois

pas en Dieu. La mort existe, et je crois en la vie... je crois en

la Terre. Et j'aime la musique. Avez vous déjà écouté, simplement, le

bruit du matin qui se lève, le chant du jour qui se réveille? Ca

ressemble à du hautbois, sur un nuage de cordes. Oui, nous allons

mourir, nous naissons en automne, nous errons dans l'Adieu... alors

que sommes nous donc? Pour ne pas tendre l'oreille à la Terre, pour ne

pas écouter, encore et encore, jusqu'à notre dernière seconde, le

chant de la vie? J'aime la Terre, la vie. Et je crois en la musique. Et j'ai

peur, indiciblement, violemment, et désespérément peur. Et vous,

avez-vous peur de mourir? Et vous êtes vous alors simplement promené,

en forêt sous les arbres, en ne faisant attention qu'à vos pas qui

s'enfoncent dans la terre, à la brise chargée de parfums qui vient

fraîchir vos joues, à la splendeur des arbres, à leurs sublimes

couleurs, à l'orchestre des bouts de bois, des oiseaux et du vent...

avez vous déjà compris, une seule fois dans votre vie, que nous

n'étions juste rien d'autre que l'un d'entre eux?... Mon âme est en

automne, mais il reste la Terre, la vie, le cycle de la sève, des

étangs, des cerfs et des mulots, le chant de la nature... la

musique... et vous, qui me lisez. Et tout cela est bon. Ne pas regarder devant, ne pas regarder derrière, non... regarder juste autour. Avez vous déjà tendu

l'oreille aux oiseaux, à vos pas, aux vibrations des feuilles et au

sol en même temps? Avez vous vraiment tendu l'oreille, le coeur et les

yeux? Ce n'est pas si facile, ce n'est pas "romantique"... c'est

d'abord douloureux. L'avez vous entendu? La sève, qui bat, les arbres

qui se déploient et les racines qui creusent, les animaux sauvages qui

brament dans le lointain... les avez-vous écoutés? Avez-vous déjà,

vraiment, écouté le chant de la Terre?... Il n'y a rien, non rien, de plus beau... c'est indiciblement, violemment, et désespérément beau... on dirait du

Mahler.

note       Publiée le mardi 26 janvier 2010

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matstriker › dimanche 27 juin 2010 - 21:26  message privé !

On dirait du Wang Wei...