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Don Cherry, Dewey Redman, Charlie Haden, Eddie Blackwell › Old and New Dreams

cd • 6 titres • 43:31 min

  • 1Handwoven6:53
  • 2Dewey’s Tune5:52
  • 3Chairman Mao7:33
  • 4Next to the Quiet Stream6:42
  • 5Augmented10:05
  • 6Old and New Dreams6:26

enregistrement

Enregistré en octobre 1976 aux GENERATION SOUND STUDIOS, New York City, par Tony MAY.

line up

Ed Blackwell (batterie, gong sur 3 et 6), Don Cherry (trompette de poche), Charlie Haden (contrebasse), Dewey Redman (sax ténor, musette sur 6)

remarques

chronique

Il y a la voix de ces quatre hommes, qui trouvèrent un jour ce bonheur difficile de rencontrer un maître sans joug ni attaches. Ils saluent donc l’ombre d’Ornette, sur le seul morceau d’ouverture. Pas pour l’expédier, l’ignorer, l’exorciser. Pour la transmuer, plutôt, la convertir en d’autres jeux (de lumière, de vitesses, de couleurs). L’emmener ailleurs, plus loin, dans des contrées mal visitées ; marcher un moment avec elle et puis changer de route au croisement, sans fâcherie ni appréhension... Il y a dans cette musique une gracieuse légèreté qui n’est pas inconséquence mais échappée voulue, pleine, gagnée en de hautes épreuves à l’Esprit de Pesanteur. En dehors des brises et courants de l’époque. Il faut se rappeler qu’au même moment s’épandait un peu partout un brouet technique à prétention de Grand Tout, qui engorgeait les mannes de Miles dans une Fusion aux joints trop propres. Que fleurissaient aussi, avec un variable bonheur, les surgeons sauvages et les greffes affaiblies, parfois bien consanguines, d’une Great Black Music poussée à la lumière d’une révolution mourante, criblée de plomb, chaque jour un peu plus, par l’histoire et ses gagnants. Rien de tout ça, ici. Ceux-là sont d’autre compagnie. Leurs chemins sont plus longs, plus secrets, plus escarpés peut-être mais sous des cieux plus vastes. Par-delà les défaites, le culte des martyrs avec ses joies mauvaises. Contre-chants, contrepoints, contre-pieds, espièglerie concentrée, facétie d’enfant grave ; la trompette de Cherry apprend de tout ce qui fait vol. Imagination faite chair, muscles, voix de gorge et de poitrine, fulgurances arrachées du cortex aux poumons ; la puissance, la vélocité de Redman, qui tombe d’une secousse le ‘tout a été dit’. Lignes chantantes, qui fendent la terre en sortant à la contrebasse d’Haden. Et la voix du Trickster, plus ancien que les dieux ; Blackwell et ses roulements de toms, ses fausses lignes droites qui capturent en ses ridules, d’abord insoupçonnées, l’attention qui s’y poserait distraitement ; enlace les courbes de l’esprit à ses danses et trajectoires. Des formes modales, libres et ouvertes, qui jamais ne se figeront en classiques ; parce qu’y vibre une existence libérée de la survie, engagée dans une autre lutte, une autre partie. Et puis il y a ces deux percées plus à l’Est, vers une certaine Chine. Les gongs, cette bribe d’un Opéra de Pékin -sans doute réformée à fins de propagande- qui vient clore la Longue Marche du 'Chairman Mao'. Et tout à la fin, sur la plage titre, la plainte lancinante, ondulante, de la musette de Redman, sur l’invocation aux puissances tellurique des tambours ; les voix inapaisées des Morts et des Vivants aux traits, aux trompes, aux bourdons ténébreux de la contrebasse (jouée à l’archet sur ce morceau). Et le répons de la trompette, en souffles plus longs, mélodieux, d’une délicatesse, d’une force qu’on dirait presque féminines. Ode martiale ? Drame codé des jours ? Chant de naissance ou de passage, d’inhumation ? Il n’y a en tout cas, dans ces deux pièces ô combien troublantes, nulle tentation d’exotisme, nul tentative d’évasion dans la fiction, la fantaisie sans creux des circuits touristiques, le congé d’un lointain de mauvais coloriste. Juste un ailleurs rêvé, créé de toute pièce et assumé comme tel. Avec en tête les fracas d’un cataclysme surgit, certes, aux confins d’un autre continent ; mais qui résonne à chaque instant en échos déformés, affaiblis ou filtrés mais certainement pas neutres, car plus rien ne peut l’être. En évitant de copier la moindre gamme, la moindre note, en s’abstenant d’inviter l’authentique pour le réduire en accessoire, ces quatre-là réalisent, fugitivement mais en plein, tout ce que rateront les fabriques de la World dans la décennie à venir. Leur science, leur intuition, n’est pas celle des enveloppes de ravaudeurs. Les Rêves, Vieux et Nouveaux… Non pas ceux qui sont fuite, parabole vulgaire, idéale et froide utopie. Non… Ceux qui sont la substance -en tous temps, en tous lieux- des arts vifs et frais qui passent par nos sens. Cette aspiration du neuf et de l’inouï, au goût d’impulsion primordiale, bien au-delà de toute origine, cet axiome d’affranchissement : ne jamais jouer au-dessous de nous-mêmes.

note       Publiée le samedi 25 avril 2009

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NevrOp4th › dimanche 7 mars 2010 - 14:19  message privé !

Oui et j'ai carrément bien aimé. Merci de cette découverte ;o)

Dioneo › dimanche 7 mars 2010 - 12:51  message privé !
avatar

Et moi j'avais raté ton commentaire de noël, du coup, Nevro ! (Ben merci...). T'as pu écouter ça entre temps ou pas ?

Note donnée au disque :       
NevrOp4th › vendredi 25 décembre 2009 - 13:51  message privé !

Honte à moi, j'avais jamais vu cette superbe chronique.. :/ et pourtant combien de fois je suis passé a côté de ce disque en médiathèque sans jamais avoir eu le temps de m'y arrêter et de m'y consacrer. L'erreur ce répara d'elle même et cette chronique me donne le coup de pied au cul qu'il me fallait.

ellington › mercredi 29 avril 2009 - 14:33  message privé !

j'y cours !

Coltranophile › mercredi 29 avril 2009 - 13:15  message privé !

Dioneo a tout dit. Deux disques, deux univers. Ici, c'est vraiment la synthèse parfaite de l'univers d'Ornette avec l'Orient dont parle Dioneo. Léger, ouvert, à fleur de peau, comme en lévitation. "The Ballad Of The Fallen" est plein de drame, de tremblements d'un autre ordre.

Note donnée au disque :