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Leonard Cohen › Death Of A Ladies' Man

cd | 8 titres | 42:34 min

  • 1 True Love Leaves No Traces [4:26]
  • 2 Iodine [5:03]
  • 3 Paper Thin Hotel [5:42]
  • 4 Memories [5:59]
  • 5 I Left a Woman Waiting [3:28]
  • 6 Don't Go Home with Your Hard-On [5:36]
  • 7 Fingerprints [2:58]
  • 8 Death of a Ladies Man [9:19]

enregistrement

Produit par Phil Spector

line up

Leonard Cohen (chant), Gene Estes (percussion), Venetta Fields (voix), Allen Ginsberg, Pete Jolly (claviers), Jim Keltner (batterie), Peter « Sneaky Pete » Kleinow (guitare), Sherlie Matthews, Jay Migliori (saxophone), Phil Spector (guitare, claviers, voix), Julia Tillman, Oren Waters (chant), Lorna Willard, Bob Zimmitti (percussions), Bili Thedford, Bill Diez, Bob Dylan, Brenda Bryant, Clydie King, Gerry Garrett, Oma Drake, Ronee Blakley, Ray Pohlman (basse), Ray Neapolitan (basse), Hal Blaine (batterie), Bobby Bruce (violon), Don Menza (flûte, saxophone), Steve Douglas (flûte, saxophone), Art Munson (guitare), Dan Kessel (guitare, claviers, orgue, synthétiseur, voix), David Isaac (guitare), David Kessel (guitare, voix), Jesse Ed Davis (guitare), Ray Pohlman (guitare) Albert Perkins (guitare), Barry Goldberg (claviers), Bill Mays (claviers), Don Randi (claviers), Mike Lang (claviers), Tom Hensley (claviers), Emil Radocchia (percussions), Terry Gibbs (percussions), Devra Robitaille (synthétiseur), Charles Loper (trombone), Jack Redmond (trombone), Conte Candoli (trompette), Terry Gibbs (vibraphone)

chronique

Styles
chanson
pop
Styles personnels
variété > post folk bling bling

Cet album, qui aurait pu s'intituler Death Of An Artist, est indéniablement le seul mauvais album qu’ait enregistré Leonard Cohen. Je ne l’aime pas. Mais si je peux me montrer capable de le déchiqueter à coups de griffes pour exprimer ma colère à son égard, à l’égard de cette souillure révoltante, je pourrais tout aussi bien le défendre à coups de bec contre ceux qui n’y voient qu’une horreur vide et rien d'autre, car cette souillure est aussi un symbole. Un symbole… artistique, et philosophique. Vous me demanderez sans doute… pourquoi ? Voyez-vous, chers lecteurs (asseyez-vous, allumez une clope), il se trouve que j’ai aussi une forme d’intérêt pour cet album. Il ne s’agit pas de la tendresse d’un corbeau pour les vilains petits canards comme vous pourriez le croire, non, rien de ça. Plutôt le déclic d’une froide lucidité qui m’a sauté aux yeux, un jour, en l’écoutant après New Skin et avant I’m Your Man. Ce disque est un… massacre en grande pompe. Un holocauste de paillettes et de flonflon - celui d’un artiste pur - orchestré par un maestro dégénéré. Spector a tué Cohen, et Cohen, dont la capacité à se régénérer comme le Phoenix deviendra une constante, en réchappera différent, changé. Spector à ouvert sa grande quincaillerie d’un goût plus que douteux et y a jeté le Maître. Une production bling-bling aux accents de cérémonie hollywoodienne ringarde dans laquelle Cohen est prisonnier, un décor parfaitement superficiel qui aurait été tout indiqué pour Tom Jones. Seulement voilà, il ne s’agit pas de Tom Jones, ni d’une donzelle des Ronettes, mais de Leonard Cohen, alors… merde, hein… Ecrasé par les guirlandes roses et les plâtrées de confettis, noyé dans le champagne, la coke et les poules de luxe agglutinées autour de lui, Cohen gémit, étouffé, il chante parfois presque comme avant, mais sa voix est meurtrie non plus par ses soins mais par l’attaque sonore massive de l’autoproclamé "Mozart", que ce salopard n’hésite d’ailleurs pas à massacrer pendant le mix de l'abum ("Paper Thin Hotel", urgh), mix qui d'ailleurs verra Cohen évincé de force du projet et Spector seul aux commandes, persuadé de pondre un chef d'oeuvre comme toujours. Le chant du Canadien nous offre encore de maigres moments de grâce mais il ne ressemble plus à rien, ou pas grand-chose. Il appelle au secours, mais personne ne le sauvera, captif d’une fête hideuse à laquelle il n’aurait jamais du être invité, sa fidèle guitare hors de portée, servant à présent de seau à vomi pour les prostituées bourrées, et ses poèmes de torche-cul pour une fanfare de pingouins. Choquant, réellement. Scandaleux, même. Tragique ? Sans doute, d’un sens plus encore que Songs Of Love and Hate. Une faute de goût totale dont le parfum infect nous saute aux narines illico presto. En effet, dès le premier morceau on est assailli par… comment dire… le générique de la Croisière s’amuse ? Quelque chose dans ce goût-là, oui. Cuivres pétaradants, oripeaux de violons, chœurs putassiers, rafale de flonflon à tous les étages : un Tsunami de Coco Chanel déferlant sur la voix d’un seigneur de la folk. Et la souillant. Le fameux "wall of sound" de Spector, création d’un génie dans les années 60 en pleine explosion pop des girl groups et héritage des plus grands (Beatles comme Beach Boys), ne vaut plus un copeck en 77, ne valait de toute façon déjà plus grand-chose 7 ans avant. Ce disque est celui d’un affrontement : celui d’un artiste en pleine possession de son art face à un maître de cérémonie qui n’a de toute évidence aucun rapport avec son univers, ses codes, et qui n’y comprend rien – n’a rien envie d’y comprendre, n’en a, purement et simplement, rien à foutre, même s’il laisse à Cohen quelques terrains de jeu propices où il n’hésitera pas à le ridiculiser dans son propre registre (le country infâme "Fingerprints"). Son truc à lui, c’est le bling-bling, la folie des grandeurs, le too much, les belles bagnoles, tout ce qui brille et qui apporte de la thune, l’arrogance. Son ego surdimensionné l’amènera à commettre un homicide artistique pour une simple lubie de plus, quoique Léo soit aussi responsable, en partie, de ce fiasco. Affrontement perdu d'avance. La poésie intime du Maître Cohen face au Tyran Spector, dont le goût du symphonique et de l’orchestral kitsch fera l’effet d’un étau assassin autour du Canadien, broyant toute la grâce et l’aura du Maître et l’abaissant à un niveau déplorable, celui d’un misérable guignol, alors que son rêve était d’interpréter des textes magnifiques dans un habillage harmonieux. Un abaissement forcé, palpable jusque dans les paroles - un titre comme "Don’t Go Home With Your Hard-On" étant suffisamment révélateur, Cohen étant mis dans le rôle d’un fils de pute (au sens propre) - et la présence (quasi-imperceptible par ailleurs) du pionnier Dylan en personne n’y apporte aucune forme de crédibilité, c’est même beaucoup plus douloureux et cruel ainsi. Spector a littéralement pulvérisé Cohen alors qu’il était au sommet, et mis en péril la majorité du public qui le suivait depuis Songs Of L.C. Le producteur mégalo, illuminé en permanence et incapable d’obtenir ce qu’il veut de ses musiciens (un orchestre au complet), n’hésitera pas à les menacer avec son calibre à plusieurs reprises, Cohen lui-même fera les frais de ce comportement outrageux, et comprendra plus tard qu’il aurait du claquer la porte. Mais il était pris au piège, séquestré. Un affrontement pas seulement musical donc, mais physique, duquel découlera petit à petit l’aberration que nous avons entre les mains aujourd’hui. Une monstruosité dans la carrière d’un artiste jusqu’alors pur de tout navet, qui, en tout cas j’y crois dur comme fer, n’a sans doute pas été étrangère à son revirement plus variété des années 80, et lui a, je pense, été d'une certaine façon un enseignement précieux pour cette période. On pourrait en fait décrire cet album, plus qu’un affrontement, comme un véritable saccage. Le saccage orchestré par Spector. Cet album est celui d’un viol, oui, d’un outrage… et c’est aussi en-cela qu’il mérite une écoute. De sa laideur souvent extrême se dégage quelque chose de poignant par instants, malgré tout. La beauté du dégoût, la naissance de la lumière dans la gerbe de gloss et de rimmel, de réverb crasse, la douloureuse extraction du beau dans le laid, cristallisé par de brefs éclats de grâce, noyé dans la production grandiloquente de Phil. Je fais allusion aux morceaux qui me parlent plus au cœur qu’à la tête, et il y’en a, oui. Trois. La lumineuse "Iodine", d’abord, "I Left A Woman Waiting", ensuite, seul morceau un tant soit peu intime qui puisse être directement lié à ses trois premiers, et, pour finir, la piste finale, interminable, seul passage où la production de Spector déroule le tapis rouge à Léo au lieu de l’étouffer. Un titre qui me rappelle – et ça en fera crier certains mais c’est pour moi une évidence – l’ambiance paradoxale elle aussi du Berlin de Lou Reed, disque à la production très bling-bling lui aussi, même si le fond et les compos de base étaient d’une toute autre envergure. Ah, ce disque… Un des symboles les plus éloquents de la mégalomanie de Spector, de son goût pour l'esbroufe qui en a fait un personnage controversé dès le début, et une leçon pour Cohen, assurément, qui retrouvera son honneur sur le suivant. En ce sens, oui, Recent Songs sera une bouffée d’oxygène, une résurrection. Pourtant, en dépit du bon sens, j’avoue avoir plus de tendresse pour ce fiasco, une certaine fascination masochiste pour le putassier, sans doute, mais pas seulement. Les raisons, je les ai épelées plus haut, après tout… et vous invite à les relire. Ce sont les mêmes pour lesquelles ont lui a tant craché dessus, en effet ! Et quoi ? Death Of A Ladies’ Man est l’album de l’asphyxie. L’album de la perversion de la beauté. Du viol de cette beauté, de ce dieu. Le viol collectif d’un grand artiste, issu du cerveau malade d’un producteur qui fût tout aussi grand à sa façon, jadis. Le dialogue impossible entre deux visions opposées, deux mondes, deux conceptions. Un mariage où l’époux vêtu de noir se voit tout entier englouti par la robe gigantesque de sa mariée, dictatrice du son et des couleurs criardes appartenant à une autre époque, à un autre monde que lui. Il s’agit à la fois de l’album le plus horrible et le plus fascinant de Leonard Cohen, et c’est ainsi qu’il vous faut l’appréhender si vous espérez pouvoir le connaître, un peu. Je conclurai cette chronique que d’aucuns jugeront quelque peu extrême (uhuhuh) par une petite réflexion (des fois ça ne fait pas de mal d’avoir un cerveau, même si c’est pas érotique) sur notre système de notation, qui s’il se révèle habituellement une échelle de valeur très pute, sera peut être mon arme la plus efficace pour résumer tout ce que je pense de ce disque. Voyez-là comme un symbole. Celui de l’ombre et de la lumière, distinctement séparés par une frontière fixe, la même qui empêche à l’eau et à l’huile de donner un mélange homogène quand on les secoue – celui de deux mondes qui s’ils peuvent entrer en contact, ne peuvent pas vivre en harmonie, deux mondes dont l’union n’aboutira jamais à aucune osmose. Sinon le chaos. Et l’immonde visage de ce chaos.

note       Publiée le mercredi 25 février 2009

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taliesin › mardi 19 septembre 2017 - 14:50  message privé !

Alors autant les 4 précédents sont de vraies perles, autant celui-ci me donne envie de gerb...

Note donnée au disque :       
Bobbywayne › jeudi 26 juillet 2012 - 09:01  message privé !

Moi, je trouve que la chronique ne parle absolument pas du cd mais se concentre sur les conditions d'enregistrement (ce qui est intéressant aussi, mais quoique trop évasif et dans un style m'as-tu-vu). Il manque une chronique à cet album.

E. Jumbo › samedi 1 janvier 2011 - 20:04  message privé !

Waw. Je pensais pas qu'on pouvait aussi bien retranscrire une pièce montée en musique, ça déborde de partout, c'est pâteux, collant, gluant, écœurant... Mais c'est pas complètement dégueulasse, du moins au début, je vois très bien l'histoire de beauté du massacre, c'est assez fascinant. Et au delà de ça c'est presque une expérience extrême, d'un point de vue purement musical, se prendre autant de reverb et d'orchestrations dans la gueule, tenter de suivre Cohen dans ce merdier...

Note donnée au disque :       
ellington › samedi 30 mai 2009 - 19:18  message privé !

Non sérieux , je n'y crois pas a cette histoire du gentil leonard victime du méchant spector . Un artiste du statut de Cohen a cette époque n'était pas dans la situation d'un réalisateur devant un producteur de cinéma. C'est Spector qui était l'invité répudiable , si divergence il y avait . L'histoire du rock est pleine de stars qui veulent la cassure , fatiguées de leur statut et leur image . Comme Dylan , l'exemple de tous alors , qui n'a jamais cessé de casser pour reconsruire autre chose . "I'm not there" , a du se dire Cohen en 77 .

ellington › samedi 30 mai 2009 - 15:39  message privé !

Le procureur n'a pas retenu ce délit : la victime était consentante.De plus , il est apparu au cours du procès que cette soit-disante victime était encline a ces "jeux" sado-masochistes.