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Leonard Cohen › Songs Of Leonard Cohen

cd | 10 titres | 41:18 min

  • 1 Suzanne [3:47]
  • 2 Master Song [5:58]
  • 3 Winter Lady [2:14]
  • 4 The Stranger Song [5:05]
  • 5 Sisters Of Mercy [3:30]
  • 6 So Long, Marianne [5:37]
  • 7 Hey, That's No Way To Say Goodbye [3:05]
  • 8 Stories Of The Street [4:35]
  • 9 Teachers [2:58]
  • 10 One Of Us Cannot Be Wrong [4:25]

enregistrement

Produit par John Simon

chronique

Styles
folk

Ce voyageur… je l’ai contemplé. Il m’a parlé. Longtemps. M’a enseigné, pour ainsi dire, bien des choses que d’autres voyageurs – moins sages, moins beaux, moins mystiques – n’auront fait que me raconter. Un voyageur, blessé cent fois, mais debout. Un poète. Une âme. Et sa guitare. C’est elle et lui – et personne d’autre, ici, sinon quelques fantômes et une poignée d'angelots, pour maigre décor. Lui, nu, et sa guitare. La six cordes qui l’accompagne, plus qu’un instrument, un compagnon, celui de ses aventures et mésaventures, de ces blessures, de ses amours. Un compagnon chéri, utilisé avec passion. Ce toucher incroyablement subtil, unique, à fleur de peau, qui enluminera ses trois premiers albums. Dans ce livre dont l’emprise du temps n’entamera jamais rien de plus que la pochette, la désolation le dispute à la lumière, le dépouillement est total et la ferveur illumine chaque chanson – et ce dès l’ouverture onirique "Suzanne", titre qui aura été interprété par une femme d’un autre nom avant de revenir à son créateur, et devenir son plus grand classique. Une ballade gorgée de mélancolie née d’un fantasme amoureux (et sexuel) qui ne se verra jamais concrétisé. Et tout ce qui suit… aaah. La magie. L’harmonie. Les premiers albums de cette trempe sont rarissimes. Le volet initial de ce qui sera une trilogie essentielle. Pas un chef d’œuvre parmi d’autres : la naissance d’un grand Maître. Songs Of Leonard Cohen est arrivé après une carrière de chanteur folk jusqu’alors cantonnée à la scène. Le poète, qui a rodé ses textes magnifiques pendant des années, était déjà en pleine maturité et maîtrise de son art lorsqu’il s’est lancé dans son premier opus. Qui aurait, malgré tout, douté de ce qu’allait devenir ce disque en 1967 ? Les dix morceaux qui le constituent ont rapidement acquit le statut d’airs traditionnels. Les mots "culte" ou "mythe" ne sont pas les mieux adaptés. Il s’agit d’un recueil biblique. Ancré dans l’histoire. Dans les cœurs, dans les âmes de tous ceux qui ont eu l’occasion de s’y recueillir. Un des plus grands standards de la musique folk bien sûr, mais aussi le disque-ami qui aura longtemps été l’hôte chaleureux des foyers, résonnant pendant l’hiver près des cheminées, au même titre que le Harvest de Neil Young plus tard. Un confident à la solitude de tout homme, en vérité. D’un être humain à un autre, d’une blessure à une autre. La dague et le cataplasme. En guise d’arrangements, une production-peau de chagrin, sèche, en retrait, réduite au strict minimum, qui laisse toute la place au chanteur-guitariste, avec en guise d’habillage un accompagnement rachitique mais essentiel, qui souligne la grâce des titres. Un écrin très sobre pour des compositions au parfum d’éternel, des chants féminins séraphiques en toile de fond (qui deviendront une de ses marques de fabrique plus tard), aux quelques touches de violon et de cuivres très discrètes, rien n’est superflu, tout concours à souligner la beauté brute, l’émotion sans maquillage livrée par le Maître. Cohen a 30 ans passés quand il débute sa discographie par cet album, et il est déjà en pleine maturité, déjà pétri d’une humilité, d’une sagesse, qui n’appartiennent qu’à lui, et jamais ne masquent toute l’amertume et les regrets qu’il exprime ici. Sa voix, qui n’a pas encore mué de profundis et qui est encore bien fragile, a tout de même une stature déjà impressionnante, une force évocatrice sans fausseté ni maquillage, entre austérité et chaleur humaine. L’émotion est palpable dans chaque mot soufflé, murmuré, gémi, de ce timbre tour à tour chevrotant, brisé, solennel ou plaintif. Une émotion qui se loge au plus profond du cœur et des tripes – les nôtres, qui d’autre ? Les airs par moments très country qui se dégagent rappellent la passion de Cohen pour Hank Williams, des touches très subtiles de diverses influences folk contribuent au charme total de chaque morceau. Des échos de divers folklores traversent ces chansons, en réalité, et on est bercé entre l’Amérique du Nord et l’Europe. Sur le légendaire "So Long, Marianne", au refrain éblouissant, ne croirait-on pas, du reste, entendre un vieil air irlandais ? Tous les passages étant de l’ordre du sublime, il serait vain de s’amuser à les citer en détail, mais la force de cet album réside en grande partie, à mon sens, dans les morceaux les plus noirs et désespérés, à l’image de "The Stranger Song" ("I told you when I came… I was a stranger"), dont les parties de guitare des couplets sont en quelque sorte un avant-goût du terrible "Avalanche", ou encore du funeste "Teachers", diatribe possédée toute entière par son auteur, dont le ‘some girls wander by mistakes’ ne tombera pas dans l’oreille de sourds. Que dire des classiques éternels que sont "Master Song", ou "Sisters Of Mercy" ? Une gravité terrifiante règne dans la première, un apaisement religieux dans la dernière. Tout le disque est imprégné du charisme lugubre de Léo, qui nous parle de malheur plus que de bonheur, à travers ses peines de cœur ou ses principes moraux – mais qui nous parle, surtout, de fragments d’existence ou de rêves interprétés les larmes au bord des yeux. Le carnet du poète-voyageur dans ce qu’il a de plus beau, en définitive. Des textes littéraires mais limpides, et, paradoxalement, lourds d’ambiguïté - à plusieurs niveaux de lecture (et je ne pense pas seulement à "Suzanne"). L’album se clôt sur l’ultime mélopée "One Of Us Cannot Be Wrong", chanson troublante qui derrière ses airs un peu plus apaisés se révèle une des plus déchirantes de tout l’album, aux images sublimes ("But you stand there so nice, in your blizzard of ice, oh please let me come into the storm.") et dont le sifflement vers la fin nous rassure presque, avant qu’un clameur difforme se muant en râle de douleur ne retentisse, nous laissant tremblant. Des histoires, des rêves, des contes, baignés de chaleur humaine et portés par l’aura aveuglante du grand Léo. Un recueil de standards folk absolument intouchable, dans lequel le poète reconverti en chanteur ne récite à aucun moment ses textes. Il leur a donné une seconde vie. Et à nous, un camarade fidèle, qui, aussi capable de reposer notre âme que d’appuyer sur ces blessures, sera toujours présent pour nous dire la vérité, dans les moments de cafard. La vérité, et rien d’autre.

note       Publiée le lundi 23 février 2009

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David Locke › jeudi 19 janvier 2017 - 18:28  message privé !

Comme pour pas mal de gens, le l'immense Leonard est pour toujours l'ami qui m'accompagne, les bons jours, les mauvais, les nuits mélancoliques, les nuits magiques. Et à chaque fois que j'écoute à nouveau cet album, je retrouve les sentiments et les sensations de la toute première écoute, il y a 25 ans, mais auxquels se greffent tous les souvenirs et moments dont il a été la bande-son...

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Richter › dimanche 2 octobre 2011 - 15:21  message privé !

Hallucinant comment la Mano Negra a pompé Teachers pour Pas assez de toi ! Oo

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E. Jumbo › samedi 1 janvier 2011 - 19:58  message privé !

Un album complètement sublime, à l'émotion tétanisante et aux superbes arrangements, tantôt très folk et dépouillés, tantôt plus riches avec magnifiques cordes et chœurs féminins. "So Long Marianne" et "One of Us Cannot Be Wrong" sont mes préférées, quand Leo se met à siffler à la fin de la dernière et qu'un mec gueule derrière d'une voix débraillée, difficile de ne pas être parcouru de frissons. Une voix qui hante longtemps. Superbe chronique au fait.

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Wotzenknecht › vendredi 9 octobre 2009 - 18:38  message privé !

finalement retrouvé, en même temps que le Live in London... 41 ans les séparent, et Cohen est toujours aussi grand. "So Long, Marianne" est sans doute le plus vieil air dont je me souvienne, entendu il y a quinze ou seize ans... il m'a encore accompagné ce soir.

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sergent_BUCK › vendredi 26 juin 2009 - 13:36  message privé !
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Celui là est un chef d'œuvre, sans hésiter... et j'attends d'écouter les deux suivants

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