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Keiji Haino › Black Blues (soft version)

6 titres - 59:58 min

  • 1/ Black petal
  • 2/ Black eyes
  • 3/ Town in black fog
  • 4/ I don’t want to know
  • 5/ Drifting
  • 6/ See that my grave is kept clean

enregistrement

Non renseigné

line up

Keiji Haino (voix, guitare)

remarques

Deux albums de Keiji Haino titrés « Black Blues » (sans nulle autre mention) sont sortis le même jour sur le label DSA (Les Disques du Soleil et de l’Acier). Ils proposent les mêmes titres, dans le même ordre, dans des versions quasi-acoustiques pour l’un, amplifiées et hurlées pour l’autre. Le numéro d’édition (visible sur la tranche) et le sens d’impression de la photo sur la pochette sont les seuls signes extérieurs qui différencient les deux disques. Il est ici question du volume «calme» du diptyque.

chronique

Styles
folk
ovni inclassable
Styles personnels
contes de la lune vague après la pluie

Haino ou l’ambiguïté, qui s’expose et se dissimule. L’homme des choix mystérieux, des chausses-trappes, des lunettes noires perpétuelles. Et cette canne à la main qui pourrait être une arme, un emblème ou un leurre. Encore et toujours le même disque, me direz-vous ? La face obscure du psychédélisme, Larsens et Hurlements, Stupeur et Chambres d’Écho ? On connaît ça... Eh bien non. Pas du tout. Cette fois encore, Haino brouille les pistes, mais différemment. En maquillant ses sources, d’abord. Le programme, ici, n’est constitué que de reprises. Des blues américains d’avant guerre -à vous de voir laquelle- d’une part ; des chansons Enka de l’autre, genre populaire et nostalgique qui toucha son acmé à la même époque, à peu près inconnu dans nos contrées et quelque peu désuet en son berceau. Un répertoire réputé ne parler que d’amours défuntes et de regrets du Pays Natal. Afin que l’on s’y perde bien, la liste des morceaux est entièrement reportée en anglais, sans mention d’auteurs, de compositeurs, de provenance. À peine l’œil parvient-il à identifier un titre familier sans être anonyme (le dernier, un Classique de Blind Lemon Jefferson). L’écoute achève de nous plonger dans la confusion. Car ce qui nous saisit, ici, c’est le silence, ou peu s’en faut. L’économie de moyens est remarquable. Une guitare au son nu, direct, à peine amplifié. Une pédale de volume coincée entre ‘faible’ et ‘ineffable’ (sur Town in Black Fog on jurerait même que l’instrument est débranché…). Mais surtout ce qui choque et déstabilise, c’est que Haino ne hurle pas. Il ne crie pas, même. Il chuchote, il murmure. Il psalmodie, mais à mi-voix. Aucun effet démultiplicateur, cette fois-ci. Tout au plus une réverb sans excès. Et des silences, de longs silences. Tous les morceaux, cela va sans dire, sont interprétés en japonais, quelle qu'en soit l'extraction. Même sans connaître les blues originaux, il est évident que le style pratiqué -quoi qu’en dise le titre- n’a formellement rien à voir avec l’Amérique Noire. Il y a fort à parier aussi, sans être spécialiste, que les chansons Enka livrées ici soient tout aussi méconnaissables. En réalité, bien malin sera celui qui saura dire à quelle tradition appartient l’une ou l’autre de ces pièces. Haino les plie à son style, les fond plutôt, tant l’opération semble se faire avec une inéluctable douceur. Un style qu’il crée pour l’occasion, unique, tellement différent de ses habituels déchaînements. Une façon subtile aussi, pleine d’insidieuses variations sous son abord monotone. Un camaïeux mordoré. En vérité, s’il on veut rattacher ces interprétations à un quelconque folklore, il faut remonter loin dans l’histoire, avant qu’on aie conçu l’idée même d’enregistrement, de fixation d’un répertoire. Jusqu’à la musique pour satsuma biwa de l’ère Edo, par exemple, réservée en son temps aux musiciens aveugles itinérants. Un genre étrange à nos oreilles, avec cette conception rythmique si particulière, sa voix glissée, ses longs, longs silences ; ses ornements si rares et parfois si brusques qu’on peut les prendre pour des accidents. Il faut se rappeler l’obsession de cet homme pour la Monodie Accompagnée, cet art d’avant l’harmonie, d’avant l’Unité. Le sentiment de perte, de solitude, de défaite qui s’y attache désormais. On n’est pas loin non plus de ces histoires de fantômes si fréquentes dans la culture populaire japonaise, cette tradition d’effroi qui court du Kabuki au cinéma moderne (et sans doute bien au-delà dans les deux sens). Même sentiment d'un monde intermédiaire, avec ses Spectres qui hantent les vivants par fatalité, par incomplétude. Et cette sensation de faiblesse, de lassitude extrême, de calme terrible qui précède la mort et vous fait passer la ligne sans autre changement visible qu’un léger obscurcissement. Ce disque n’est donc rien d’autre qu’une cérémonie funèbre, un chant de passage poignant et résigné. Que l’hystérie, la terreur sonore en soit absentes ne le rend que plus profond, plus désolé, plus dangereux peut-être. Pour preuve, pour apogée, cette longue litanie finale, qui est supplique, menace, acceptation. See that my grave is kept clean… Que rien après mon départ ne vienne souiller ma tombe. Ou bien je reviendrai. Blind Lemon Jefferson et le Shinto l’affirment : les Morts vivent parmi nous. Ce disque en atteste.

note       Publiée le lundi 1 septembre 2008

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Dioneo › mercredi 30 avril 2014 - 21:50  message privé !
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Hum, pas essayé... Ils ne me semblent pas spécialement conçus pour. Ça donnerait probablement un truc assez étrange voire pas mal inaudible, je me dis. (Y'a Vice Versa, Etc. d'Éliane Radigue tiens, par contre, qui est par exemple écoutable de cette manière - double disque fait(s) pour).

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Int › mercredi 30 avril 2014 - 21:46  message privé !

quelqu'un sait si les deux disques peuvent être écoutés en même temps, comme les deux albums de Neurosis/Tribes of neurot ? Je l'ai lu nulle part mais ça me semblerait pas impossible (malgré l'inégalité de durée entre les deux cd)

Dioneo › mercredi 2 janvier 2013 - 17:18  message privé !
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J'avais trouvé les deux (celui-là et la "Violent Version") chez feu Wave, à Paris. J'imagine qu'il est dégotable/commandable au moins chez Bimbo Tower (passage St Antoine dans le 11ème, vers Bastille) et/ou au Souffle Continu (rue Gerbier, près du Père Lachaise... 11ème aussi, donc) si tu es dans cette même ville.

Sinon, ils sont sur discogs mais cette version "Soft" a l'air de se trouver à des prix pas si légers (22 à 40 euros... Sachant que je les avais plutôt payé dans les 15 reus pièce voire un peu moins, en boutique, à l'époque)... L'autre se trouve moins cher apparemment.

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Forbidden › mercredi 2 janvier 2013 - 13:33  message privé !

Tiens d'ailleurs on le trouve ou ce cd, vous n'avez pas des liens ? Merci

cyprine › mardi 1 janvier 2013 - 23:41  message privé !

Comment il est fait pour être écouté sous tramadol (ou autre) cet album : l'impression de pas avoir dormi depuis 3 jours, tu piques du nez, tu sursautes toutes les 5 minutes en te demandant où tu es, jusqu'au petit matin.

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