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Philippe Léotard › Je rêve que je dors

cd | 12 titres | 42:13 min

  • 1 Lonesome piéton
  • 2 Magazines
  • 3 Danse du Grand Wanapi
  • 4 Rhétorique encéphalée
  • 5 Des enfants qui s'aiment
  • 6 Un blues
  • 7 Basse altitude
  • 8 On ne s'en va pas
  • 9 Penguin Song
  • 10 Don Juan parle
  • 11 Oï Tzigané
  • 12 Je rêve que je dors

enregistrement

Réalisé par Jean-Pierre Mader. Enregistré par Michel Vergine, Jacques Hernet (Studio Ixion à Toulouse) et Erwin Autrique (ICP à Bruxelles). Mixé par Erwin Autrique, Studios ICP (Bruxelles). Mastering: Tony Cousin (Studios Metropolis à Londres).

line up

Jean-marie Aerts (guitare), Philippe Léotard (chant, textes), Jean-François Kellner (guitare), Thierry Farrugia (sax, flûte, sax baryton), Jean-Pierre Mader (samples, basse), Vincent Pierins (basse), Richerd Ben (guitare), Pierre Michaud (violoncelle), Jean-Luc Amestoy (accordéon), Christian Capot (clarinette), Akim Bourmane (basse), Joe Maonda (trompette), Remi Caussé (claviers), Michel Vergie (claviers), Claude Samblancat (harmonica), Richard Semblancat (harmonica), Art Mengo (piano), Nathalie Soules (violoncelle), Pascal Rollando (percussions), Francis Lassus (batterie), Ian Thomas (batterie), Evelyne Berlancourt (violon), Marc Le Querec (violon), Alain Masson (violon), Pierre Dounenge (violon)

chronique

Styles
blues
chanson
Styles personnels
poésie d'comptoir et d'nuit

Il est de ces hommes qui errent seuls dans la rue et qu’on ne voit pas malgré leurs rides et la curieuse façon qu’ils ont de marcher. La soixantaine, le regard fatigué, les cheveux gris comme les murs des immeubles (un camouflage parfait), les yeux noyés de larmes, les paupières lourdes et le col du manteau relevé comme abat-joue contre le vent et les gens… ils sont pourtant là et ils traînent leur corps le long des crépis, la tête baissée et l’œil bas comme des pigeons blessés. Si on ne les vois pas, c’est surtout parce qu’on en a pas envie, parce que ça nous gêne : on sait que tôt ou tard on marchera comme eux, en fuyant les autres, en buvant pour recouvrir les cadavres de notre vie passée à n’avoir rien fait de ce que nous aurions voulu – juste cherché à faire quelque chose de bien. Philippe Léotard est de ceux-là. Un homme qui a vécu et qui a souffert plus que de raison, le solitaire dans toute sa déchéance et ses cuites entassées, un de ces rares chanteurs qui n’usurperont jamais l’appellation "écorché vif". Le bonhomme au visage crevassé par les excès aura eu plusieurs vies au fil d’une seule : acteur, buveur, noceur, noctambule des villes éteintes, il est de ceux qui chantent leur mal-être avec la sincérité brûlante des rescapés se sachant condamnés. Quelque part entre Léo Ferré, Tom Waits et Oscar Benton, Léotard reste pourtant, comme eux, incomparable dans sa façon de chanter, ou plutôt de déchanter : il grogne, aboie, vocifère ou souffle. Il ne marche jamais droit, ou alors il ne le fait pas exprès. Il ne cherche pas à maîtriser quoi que se soit : il laisse les mots se casser la gueule en sortant de sa bouche. Pour son troisième disque - le meilleur à mon sens – l’artiste s’est entouré d’une grande équipe. Il a choisi de mettre ses larmes dans le plus bel écrin : arrangements somptueux, orchestre au grand complet, quatuor à cordes, cuivres et zestes de guitare dressent le décor de ces douze ballades imbibées de vérité. Philippe traîne sa carcasse au travers des jolies notes et il pleure. C’est sa voix cabossée comme une vieille carlingue de Frégate qui capte notre attention : grave, rugueuse, rauque, crue, maladroite, titubante, pantelante, autant qu’un poivrot peut l’être à l’heure des couvre-feux… Des voix comme ça y’en a pas cent-mille : sculptées par le temps et les cigarettes, ce sont celles des hommes qui ont vécu à ras le bord, par-dessus le goulot, celles des vieux piliers de bar qu’on fait semblant de ne pas voir… qu’on finit par ne plus voir. On a pitié d’eux mais on ne devrait pas : ils se sont usés eux-mêmes plus que la vie ne les a usé. Et pardonnez mon langage fleuri, mes mots qui se veulent jolis, mes rimes pourries, mais je n’peux retenir mes larmes quand je vois qu’ils sont encore capables d’en parler sans faire tomber leur clope. De tout, de rien… des putes et du reste. Des femmes qui leur ont génocidé la pompe à ketchup. Les accompagnements classieux, qui nous emmènent de bistrot en bistrot sans changer de cap mais en mettant à chaque chanson des filtres de couleur différents sur les spotlights grésillants du club, permettent à Léotard de se laisser aller, de tout donner, sans se soucier des regards moqueurs, il laisse sa voix lâcher les textes douloureux sans retenue. Violons, saxos et piano mènent la danse, au gré de ballades de différentes humeurs. L’album débute par la plus déchirante de toutes, une complainte solitaire qui vous tire les larmes de force : "I’m a poor lonesome piéton, a long way from my maison", avec une mélodie automnale qui ne vous quitte plus et des paroles justes, qui pèsent lourd sur notre petite tête. En contrepoids à cette introduction en forme de sévère déprime étalée sur une mélodie de foire, Philippe va pourtant s’efforcer de sourire, ou plutôt essayer, sur quelques pistes plus légères et enlevées à la façon d’une chanson française guillerette mais déchirée dans la continuité d’un Reggiani ("Des enfants qui s’aiment") ou de son père spirituel Léo Ferré quand il avait encore la force de déconner ("Magazines", à la dérision succulente). Mais dans l’ensemble, c’est franchement pas la joie, vous vous en doutez. Sur "Rhétorique encéphalée", ballade nocturne aux airs de station de métro fermée, Léotard semble préfigurer les errances baudelairiennes de Bashung sur L’Imprudence. Magnifique. Ce sont des chansons comme "Danse du Grand Wanapi", valse de cirque complètement défoncée et grondante à la manière d’un Tom Waits, ou la courte "On ne s’en va pas" avec sa mélodie de piano lointaine, qui font la force intemporelle de ce disque : une odeur de mort et de solitude inguérissable qui nous pique les yeux, nous réconforte dans notre malheur. Et ces textes toujours plus vrais qui nous assaillent, nous bercent, nous déboussolent. Sur le superbe "Un Blues", avec son accompagnement anorexique, le bonhomme se résume dans ses sentiments fatalistes et sans retour ("Tout tombe toujours sur moi sur ma tête, les croix sont à mon dos, la Terre tourne pour tous, elle glisse sous moi, la goutte d'eau me noie") d’une voix plus ravagée et fracassée que jamais. D’autres morceaux lui permettent d’étendre son panel : un blues-rock protéiforme et tordu sur "Basse Altitude", une complainte tzigane avec le groupe traditionnel Les Yeux Noirs sur "Oï Tzigané", et une fin d’album faussement reposée sur le titre éponyme, qui referme ce recueil perturbé dans la douceur, sous les draps. Philippe Léotard aura tout donné avant de s’en aller : rarement un chanteur français n’aura été aussi cru et vrai dans l’extériorisation de ses sentiments. Beau comme une photo qui jaunit au fil des printemps. Beau comme une charogne consciente étalée le long du trottoir, sous un réverbère, attendant qu’un quidam la découvre pour goûter aux sanglots de sa chair-crasse. C’est l’histoire d’un amour vomi sur la dalle. Les regrets sortent par les yeux et la bouche, vineux, nauséeux, à même la gorge. Biture magnifique à la lueur des ampoules sales, râle continu pour dire merde au bonheur parfait et des sanglots pour porter notre foutue barque jusqu’au bout de cet océan verdâtre qu’on appelle la vie. D’la poésie et des mots qui saignent du cuir, pour ceux qui se sentent mal dans leur pull-over.

note       Publiée le samedi 2 février 2008

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Thomas › samedi 2 juillet 2016 - 23:09  message privé !

L'album de reprises de Ferré est magnifique aussi, de toutes façons il n'y a rien à jeter chez lui, et puis quelle voix...

M-Atom › samedi 2 juillet 2016 - 22:28  message privé !

t'es belle, t'es blonde...parti trop tot aussi celui la ! un sans faute musical en tout cas ! avec une petite préférence perso pour "a l'amour comme a la guerre"

Note donnée au disque :       
(N°6) › mercredi 30 novembre 2011 - 23:43  message privé !
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Mr. Macumba a aussi produit le très beau Un' Ombre de Dick Annegarn. Comme quoi...

dariev stands › jeudi 10 novembre 2011 - 11:45  message privé !
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album entièrement "Réalisé par Jean-Pierre Mader". Monsieur Macumba sur guts ! incognito ! que fait la police du true ? http://www.youtube.com/watch?v=NAYD9tiTKUQ

nelmg › jeudi 2 juin 2011 - 13:41  message privé !

chef d'oeuvre,ok!un grand homme!et a quand mano solo sur guts?grave erreur a réparer mes amis...