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Billy Bang › Vietnam : Reflections
- 2005 • Justin Time JUST 212-2 • 1 CD
cd • 9 titres • 71:23 min
- 1Reflections11:44
- 2Ru Con3:19
- 3Rock & Load12:34
- 4Ly Ngua O2:16
- 5Doi Moi9:17
- 6Reconciliation 18:19
- 7Waltz of the Water Puppets6:43
- 8Trong Com2:27
- 9Reconciliation 212:51
informations
Enregistré par Jim Czak, assisté de Bill Moss, aux NOLA Recording Studios, NYC, les 18 et 19 mai 2004. Mixé par Billy Anderson et Billy Bang, assistés de Jason Dale, au studio Hit Factory, NYC, le 23 juillet 2004.
line up
Billy Bang (violon), Ron Brown (percussions), Michael Carvin (batterie), Ted Daniels (trompette), John Hicks (piano), Curtis Lundy (basse), Lawrence "Butch" Morris (chef d'orchestre), James Spaulding (saxophone alto et flûte), Henry Threadgill (flûte), Co Boi Nguyen (chant), Nhan Thanh Ngo (dan tranh)
chronique
Bang lui-même l'admettait : enregistrer cette série de disques – projet proposé par le producteur Jean-Pierre Leduc, du label Justin Time ; et que le musicien n'a pas tout de suite accepté – relevait pour lui, entre autres choses, d'une démarche thérapeutique. Le premier volet du cycle – Vietnam : The Aftermath, sorti en 2001 – posait la question, la laissait en suspension, irrésolue... Car elle était la conséquence, en effet, brassait les séquelles, les remettait au jour, douloureusement – de cette guerre à quoi Bang et d'autres musiciens présents sur le disque avaient participé, où ils avaient combattu. Une question terrible, au vrai : « Nous avons détruit, tué, empoisonné. Nous sommes revenus. Et maintenant, quoi... Que faire ? ». Vietnam : Reflections, est l'étape suivante. Les choses dites, l'horreur rappelée, le temps venait de commencer à... Réparer.
De fait, ce volume là sonne comme une ouverture – une sortie au jour, après l'introspection du précédent. Le Vietnam, ici, n'est plus perçu, rendu à l'oreille – à l'image, si l'on préfère cette analogie – comme un « théâtre des opérations » seulement, un décor abîmé, aliénant. Certains morceaux de The Aftermath semblaient certes puiser leur substance, baser leur structure sur des gammes, des modes « traditionnels vietnamiens » – mais il restait difficile, alors, de déterminer ce qui là-dedans tenait de l'invention pure, de la re-création « à l'oreille », « à l'imagination » ou de mémoire, ce qui entrait dans ces compositions d'un imaginaire rapporté, propre à ces Américains – en quoi, à quel point la confrontation, violente, brutale, avec le pays, l'environnement atrocement anxiogène du conflit avait pu, justement, changer « l'oreille » de ces musiciens, leur perception des musiques « locales », pour eux étrangères, exogènes. Reflections, poussant plus loin, convie deux musiciens vietnamiens – au chant et au dan tranh (un cordophone classique/traditionnel du pays, cousin du guzheng chinois ou du koto japonais, entre autres). Des Vietnamiens-Américains, plus précisément – descendants d'exilés enfuis aux États Unis au moment de la débâcle. Le duo exécute de courtes pièces – à priori traditionnelles/classiques, elles aussi (s'agit-il d'une musique savante, « de cour », de morceaux « folk » d'une campagne ou l'autre, de chansons urbaines... rien ne nous est précisé), intercalées entre les plages de jazz post-bop. Des respirations – le début d'une rencontre, d'un pas concédé, de part et d'autre, vers ceux et celles qui, à l'époque, constituaient « l'autre camp ». À plusieurs reprises, au fil du disque, le duo se mêle au groupe, aux jazzmen. Un pas, oui, l'esquisse d'une « réconciliation » – énoncée par deux fois, ici, comme titres même des plages, des compositions.
C'est un travail difficile. La « réflexion » creuse, sonde ceux qui s'y adonnent, acceptent enfin de s'y exposer. Et c'est ici – plutôt que sur le premier volet – que la tension se fait jour, plus avant, la douloureuse prise de conscience. La mélancolie magnifique, qui habitait déjà certaines pièces de The Aftermath n'a pas disparu. Mais subtilement, la dissonance fait surface, davantage – souvent dans le jeu de violon de Bang, ses accords aux intervalles parfois étranges ; mais pas exclusivement (cf le piano de John Hicks, et toute l'orchestration qui se déplace, à mesure, sur le premier Reconciliation) ; pas hurlante, toujours pas, mais comme froissant l'écoute, induisant une sorte particulière d'attention. La musique, dans ces moments, se tient à la lisière – d'un inconfort un peu vague mais pourtant quasi physique (harmonique, acoustique) ; d'une inquiétude, d'une hantise que Bang et le groupe ne semblent plus pouvoir, vouloir couvrir d'un voile de pudeur. Vietnam : Reflections, est peut-être un disque plus « difficile » que son prédécesseur, oui. La lumière – qui sur The Aftermath pouvait parfois presque éblouir – y retombe, l'atmosphère s'y fait souvent crépusculaire, même nocturne. Son calme apparent ne trompe guère – on y voit moins mais on y sent davantage ce qui rode, rendu d'autant plus menaçant. On soupçonne, on guette – rien ne nous laisse en paix, le moindre son ténu, le plus petit mouvement à peine consciemment saisi. C'est d'ailleurs une nuit – de grande fatigue et de grosse chaleur, si j'ai bonne mémoire – que j'ai « entendu pour de bon » ce disque, la première fois, quand les écoutes précédentes m'avaient laissé un peu dubitatif. En m'y rendant ainsi complètement disponible – en acceptant sa part d'irrésolu, ses zones de frictions, entre les moments de beauté parfois poignante, alanguie. Tout se décante, mais rien n'est oublié, rien ne peut se défaire des horreurs subies, perpétrées.
Je le disais dans la chronique de The Aftermath : un troisième volume était prévu, de cette série, où cette fois, des musiciens vétérans de la même guerre, mais alors « de l'autre bord » – c'est à dire d'anciens soldat Vietnamiens, de l'armée du Nord (et/ou d'anciens membres du Vietcong ?) devaient se mêler aux Américains. Bang, tristement, décédera en 2011, avant que le projet ait pu s'achever. Un disque sortira bien, en 2021, repris sur la bande son du film documentaire Lucky Man – suivant Bang au Vietnam, jouant en effet avec des musiciens du cru, mais il semble que le troisième volet tel que musiciens et le producteur l'avaient d'abord conçu soit pour toujours perdu. Il nous reste ces deux volumes – The Aftermath et Reflections. Ce n' est pas rien, ce n'est pas peu – ce n' est pas « mieux que rien ». Ce sont deux recueils qui chacun se tiennent seul – et pris ensemble se répondent, se poursuivent. Ce sont des moments particuliers – d'une musique, de la vie de son, de ses auteurs. On souhaite à Bang – et peut-être à d'autres, qui la jouaient avec lui ou qui l'ont écouté – que la réflexion, suivant son cours, lui ait permis de vivre, ainsi, quelque peu délesté.
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