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Ranking Ann › A Slice of English Toast

lp/cd • 6 titres • 42:00 min

  • 1Slice of English Toast9:55
  • 2Black Rose Possee7:23
  • 3Problem Lady3:30
  • 4Moonlight Lover4:04
  • 5Liberated Woman9:53
  • 6Love on a Mountain Top7:13

informations

Enregistré et mixé au Ariwa Sound Studio. Produit par Mad Professor.

line up

Tony Benjamin (guitare rythmique, percussions, chœurs), Brick (guitare lead), Billy Cross (batterie), Garnett Cross (piano, chœurs), Bernard Cumberbatch (basse), Bobby Davidson (chœurs), Deuce (basse), Errol the General (batterie), Jah Shaka (percussions), Mad Professor (piano, percussions), Preacher (basse), Ranking Ann (voix), Tamla (steel drum), Leroy "Horsemouth" Wallace (batterie), Asher Senator (chœurs), Audrey Donegan (chœurs), Errol Sly (chœurs), John Schofield (vibraphone)

chronique

Un bon son brut pour... La Truande ? Ranking Ann, en tout cas, n'est pas venue là pour jouer la gentille fille docile. « No call me No english gal' », prévient-elle aussi d'emblée – en cette année '82 d'un siècle voulu dé-colonial, en ce Royaume peut-être plus tant que ça Uni. Ann vit là, oui – dans une ville anglaise (Londres ? Probablement) – mais affirme son ascendance jamaïcaine, le lien qui la rattache encore, patois de l'île et r roulés (merveilleusement) se mêlant aux tournures et sujets locaux.

A Slice of English Toast capture un moment particulier de la musique reggae, des formes alors en plein changement créées par les diasporas caraïbes, en leurs divers points de départs et de chute, de passage. Les racines – « Roots », littéralement (and Culture, comme disent encore les Rastas et quelques autres) sont toujours bien présentes, les basses rondes et ondulantes, le mix parcouru, traversé de percussions aux courses aériennes. Mais le rythme s'accélère, le son se durcit, s'adapte à l'époque et au lieu. Le flow de Ranking Ann – Maîtresse Femme fièrement clamée, MC Dangereuse, comme elle dira plus tard – claque et pèse, quel que soit l'objet de sa tchatche. Questions sociales, immigration, solidarité de quartier, de voisinage, libération des femmes ou même... L'Amour – pas forcément « toujours » mais longtemps, et dans sa dimension bien physique, alors.... Tout est abordé d'un ton feme, exposé cru, sans chicanes – en une manière de « flex » même, si on veut, mais sans conneries, même là, sans balivernes. Le titre du disque – dont la traduction simple ne dit pas l'astuce – établit bien ce qu'on entend, le terme « toast » revêtant un double-sens, désignant à la fois le pain grillé du petit-déjeuner et cette manière alors en pleine expansion de poser la voix, dans le reggae, les musiques dub, non plus vraiment un chant mais une scansion accentuée, pas encore proto-rap tout à fait mais amorce de ce que sera la manière vocale de ce qu'on appellera bientôt dancehall (ce qu'on appellera parfois « ragga », « raggamuffin » – ce dernier terme, en passant, rencontrera semble-t-il un plus grand succès en France que partout ailleurs). La voix se fait plus dure, donc – et le verbe frontal, exempt ici, de plus, de toutes métaphores bibliques, même customisées version Jah. La forme poétique cependant, n'est pas absente, ne nous y trompons pas – elle est simplement, ici, encore une fois, une question de rythme, de concision, aussi, de particularités vernaculaires, on le répète, les tournures, structures grammaticales créoles, hybrides (de ces langues littéralement « insulaires » et d'argots urbains, afro ou carribéo-européens) se donnant sans excuses, s'établissant comme aussi valable que l'anglais « classique », canonique (le fameux « anglais d'Oxford »).

De dub – pour en revenir à la musique – il est bien question, ici. Plusieurs pistes enchaînent, combinent sans pause les versions vocales des morceaux et leurs mix instrumentaux ; et au-delà de ce procédé, la musique où vient se loger la voix tient très nettement de cet espace là, avec ses profondeurs et ses cassures abruptes, ses volumes en matière malléable. Le groupe – celui, « maison », du studio Ariwa où s'enregistre la chose – joue aussi dru qu'elle pose, avec un même sens du détail dans le droit-à-l'essentiel. Un jeu nerveux mais épais, solide, toutefois encore « organique », on n'en est pas, à cette époque, au tout-machines ou s'engagerint en masse ces musiques ci, la décennie suivante. Le Prof sculpte cette substance, lui trouve et lui applique des perspectives parfaites – intégrant la voix, le verbe de la toasteuse sans cesser, jamais, de la placer en avant, propos central pour quoi le son, la musique se font monde – un mode grammatical, lui aussi, tout aussi dialectique, lexical, vernaculaire ET véhiculaire, j'insiste, que la parole portée. Les effets attaquent, scindent, font des faisceaux avec les fréquences – éclats d'électronique et percussions à graines confondant leurs timbres, le pitch-shiffter si cher au producteur se trouvant ici de nouvelles subtilité pour altérer les chœurs ou la voix principale, les rendant plus étranges. L'artifice accroche l'oreille en même temps qu'il instaure un sentiment vaguement inquiet, séduisant et distanciant l'écoute, simultanément. Une mise en volumes, en timbres, en espace à la fois ramassée, compacte, et respirante, pleine de souffle.

A Slice of English Toast est une surprenante découverte – l'a été pour moi, en tout cas, qui ne connaissais jusqu'à récemment pas du tout cette artiste, ce versant là du catalogue Ariwa. Sans doute pas un « classique » quant à la notoriété de la chose, de l'objet comme de son autrice, mais à mon sens – et au fil des écoutes répétées, rapprochées – pas du tout un disque « mineur » dans ce qu'il articule, met en place, accompli. Un disque sans lest inutile – aucun morceau, passage en trop, pas de titres ajoutés là pour faire sonner, rôder seulement, exploiter une recette. Il sonne encore entier et plein – conforme à tout ce qu'il doit, tout ce qu'il voulait dire, pour ce qu'on en reçoit. Ranking Ann sortira un autre disques, deux ans plus tard – toujours sur Ariwa, produit encore par Mad Professor, avec plus ou moins la même équipe de musiciens, la pochette et le titre articulant le même genre de calembour sémantique et visuel. Et puis plus rien, pas grand-chose d'autre, pendant longtemps – une apparition chez Scritti Politti en 1985 (Flesh & Blood, face B du single The Word Girl). Quelques apparitions, ensuite, dans les années 2010 puis jusqu'à aujourd'hui (Two Face Under One Hat, sorti cette année 2026) mais sans qu'il soit toujours aisé (ou même possible ?) de déterminer s'il s'agit de vieilles bandes exhumées, remises au goût du jour ou pressées telles quelles sur des vinyles 7 ou 12'', la plupart du temps sortis sous de simples fourreaux en papier nu, sans visuel, sans vraie pochette, comme des dubplates et autres formats destinés avant tout aux platines des DJs, au mix, au sound-system plutôt qu'à l'écoute domestique. C'est peu, comme œuvre ? Ça n'en fait pas, je le répète en conclusion, quoi que ce soit de surnuméraire, d'ordinaire, ça n'en fait rien qui serait quantité, qualité négligeable. Croyez moi si vous voulez. Pour le reste voyez, directement, avec elle – Problem Lady/Liberated Woman, micro en main et décidée, pour l'heure, à ne rien lâcher de l'affaire.

Très bon
      
Publiée le mercredi 15 juillet 2026

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avatar Dioneo Envoyez un message privé à Dioneo

Crue mais pleine de détails... Très en relief.

Tallis Envoyez un message privé à Tallis

Décidément, j'aime beaucoup cette prod' très... crue.

avatar Dioneo Envoyez un message privé à Dioneo

Oui, on doit avoir à peu près le même âge et en effet, trip-hop drum'n'bass et tous ces trucs ont nettement été un facteur aussi pour que j'aille creuser du côté dub, même si c'était plus une sorte "d'impulsion de confirmation" qu'une véritable découverte que le dub existait et n'était pas un truc pas-pour-moi. (Totalement passé à côté du novo-dub français en revanche, pour ma part, à l'époque, et pas vraiment "rattrapé" ça depuis à quelque chose près).

Red, oui. Et Sinsemilla - l'album de Black Uhuru, pas le groupe français justement - entre autres... Dès que tu prêtes un peu mieux l'oreille tu réalises à quel point la prod est presque OVNI pour l'époque oui !

Message édité le 18-07-2026 à 13:21 par dioneo

kalcha Envoyez un message privé à kalcha

C'est marrant, Marley, moi aussi j'y suis véritablement entré par son "Babylon By Bus", puis le Live au Lyceum, avant de réussir à apprécier l'œuvre du bonhomme en studio...

Un jour, j'avais eu à interviewer Skiz Fernando Jr, aka Spectre et boss du mythique label de dub/illbient Wordsound. Et je terminais souvent les itws en demandant si un disque avait changé leur vie. Skiz avait répondu sans hésiter "Red" de Black Uhuru. Ça m'avait un peu surpris parce que je pensais qu'il allait me citer un truc plus obscur, moins roots traditionnel... Mais il m'a expliqué qu'encore aujourd'hui il ne comprenait même pas comment ils avaient réussi à produire un tel disque aussi parfait dans chaque moindre détail. Et c'est clair que je me prends moi aussi une baffe à chaque fois que je l'écoute depuis un sacré paquet d'années désormais.

Je pense quand même que pas mal de gens de ma génération (ceux qui ont eu 20 piges dans les 90s) en sont venus au reggae et au dub via toutes ces nouvelles musiques qui s'en revendiquaient (trip hop, drum'n'bass, techno, ambient...). Et également grâce à une scène dub française hyper active à la fin des 90s avec Zenzile, High Tone, Improvisators Dub, Brain Damage et consorts qui ont fait découvrir les bienfaits des infrabasses à des milliers de personnes en concert... 🤣

Message édité le 18-07-2026 à 13:01 par kalcha

avatar Dioneo Envoyez un message privé à Dioneo

On est toustes le toujours-la-même-chose de quelqu'un...

Plus sérieusement oui, c'est toujours facile de considèrer de l'extérieur qu'un genre est limité, répétitif, on peut toujours ricaner que "ah ouais, toi le fan de trve black tu me dis que le reggae c'est tout le temps pareil alors que tes groupes de pandas moulinent les mêmes riffs et les mêmes blasts depuis trente-cinq ans !"... Pour n'importe quel genre ça se dément facilement, suffit de passer deux trois extraits de deux trois groupes aux styles variés dans un supposé genre. Pour n'importe quel genre, tu auras toujours en face de toi des démonstrations de mauvaise foi genre "je passe Grandmaster Flash puis Public Enemy puis un truc genre Three Six Mafia (et je m'arrête déjà à des trucs pas tout neufs hein) ou Clipping" => l'autre soutient mordicus que "ah ben ouais comme je disais c'est tout pareil".

Perso le reggae j'admets volontiers avoir eu plus longtemps que pour d'autres musiques les à priori, entretenu les clichés habituels sur le genre dans la façon dont je l'entendais... Je ne suis même plus sûr de ce qui m'a fait écouter ces musiques autrement - sans doute via le dub d'abord, justement (aussi parce que le dub a influencé, est présent dans des genres que j'écoutais depuis plus longtemps - des secteurs indus/rock expé, une partie du post-punk...). Les trucs plus "classiques" ont suivi plus tard, et j'ai même fini par me rendre compte que certains groupes/artistes que je croyais "purement dans la tradition, canoniques" ne l'étaient peut-être pas tant que ça - par exemple Black Uhuru... Le moment où je me suis mis à entendre la prod de leurs trucs à leur époque Sly & Robbie, ça m'a fait un (mini) choc, je me suis demandé ensuite comment j'avais pu trouver ça "générique".

Bref... Ah ! Et pour Marley par contre, je me souviens parfaitement ce qui m'a fait pousser au-delà des trucs connus au point de devenir pénibles. Tout simplement : j'ai écouté Babylon by Bus ! (Ce qui est dans un sens un peu ironique, vu que ce live est aussi une version très "marché international" de la chose, avec les solos de gratte saturés bien rock de Junior Marvin etc. mais n'empêche, avec ça j'aurais eu du mal à continuer de penser que le reggae, ou ce reggae là était une musique simpliste, "purement calibrée ".

Bon... Sinon voilà : faut écouter Ranking Ann. Et The Congos. Et... Oui, y'a de la matière maintenant sur Guts, déjà, si vous avez envie de fouiller.