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Interview avec Jerry des Chants de Nihil

par Ntnmrn › samedi 17 avril 2021


Style(s) : metal extrême / black metal

Les Chants de Nihil se sont toujours distingués dans la scène black metal français par un ton décalé, voire délirant, une tendance à l’autodérision, bien loin de « la course à qui sera le plus méchant ». La sortie de Le tyran et l'esthète est l'occasion de discuter musique, politique et texte avec un Jerry toujours aussi volubile en interview.

Première chose : comment vas-tu en ces temps d’apocalypse virale ?

Jerry : Ça va tranquillement ! Semaines de confinement, semaines de vacances, et on recommence.

Après aujourd’hui 15 ans « de lutte contre la stupidité, le mensonge et la sobriété », quel regard jettes-tu sur ton parcours et sur tes précédents disques ?

Je me dis qu'il y a encore du boulot pour lutter contre tout ça ! Sérieusement, regarder le passé est une manie dont j'essaie de me défaire. Je suis constamment nostalgique et j'ai souvent envie de corriger le passé ou de le revivre. Au point où j'en suis en 2021, je peux dire que j'ai toujours été fidèle à mes inspirations, j'ai composé selon mes envies sans jamais m'imposer de rythme. Je pense que ma musique se flatte elle-même, elle est auto-centrée et sa première vocation est d'être un objet immatériel de création qui tapine et invite l'auditeur.trice à venir s'y frotter. Les grandes erreurs du parcours des Chants de Nihil, selon moi (mais quand je lis la presse « spécialisée » c'est parfois relevé comme des bons points) sont : les textes à chier sur nos premières sorties, la prod pourrie sur La Liberté guidant le fer et (surtout !) Propagande Érogène, le manque d'ambition médiatique et scénique sur toute l’existence du groupe.

Ton nouvel album vient de sortir, et les retours sont plutôt très favorables. Quels échos as-tu eu ?

Les retours sont excellents ! 95 % des gens se sont pris une grosse claque ! Je suis d'autant plus satisfait que la moitié des retours concernent la qualité des textes et leur portée philosophique. Les critiques négatives se résument à « ça part dans tous les sens ; ils ont voulu trop en mettre ; on comprend rien ». Ce à quoi je réponds aimablement que plus le contenu est de qualité, plus il faut une certaine hauteur intellectuelle pour l'aborder. Vous imaginez que j'ai lu un truc du genre « la reprise de Stravinsky est bien, mais quand ça part en death metal dissonant c'est n'importe quoi ». C'est précisément ce passage qui est la transcription quasiment à l'identique d'un thème du Sacre du Printemps. Moi ce que je ne comprends pas, c'est comment peuvent se prétendre « chroniqueurs » des personnes qui n'ont aucune connaissance musicale. Faut pas croire, j'accepte néanmoins la critique ! Par exemple quand on me dit préférer Armor au Tyran car le message du premier est plus intimiste, mélancolique, etc. Là c'est une question de goût.

Comment s’est passé le processus de composition et d’enregistrement de l’album ? Où a-t-il été enregistré, et qui a participé ? D’où viennent les arrangements orchestraux et les chœurs ?

La composition est directement dans la lignée de mon premier groupe Légion Mortifère et de notre album Propagande Érogène. Sur le papier c'est la suite directe de cette histoire. J'ai passé quelques années un peu détaché de LCDN après la sortie d'Armor, comme après chaque album d'ailleurs. Le temps de récupérer des forces et de l'inspiration. Après cette pause passée à jouer de la musique plus récréative, à enregistrer du punk avec les copains, je me suis remis sérieusement à la composition. J'ai pensé chaque riff, chaque arrangement, chaque solo ou groove de basse, en me posant cette question : « est-ce que ça ne fait pas un peu remplissage ? ». Je voulais que chaque mélodie ait un sens précis et que sa place soit réfléchie. En deux ou trois années tout fut composé. Et donc deux thèmes de Stravinsky revisités à la sauce black metal sur le quatrième morceau. Chaque musicien a enregistré à son propre domicile, Mist a tout assemblé et mixé dans son home studio et nous avons fait les finitions ensemble. Je voulais me limiter au strict minimum concernant les samples orchestraux pour que l'aspect « musique classique » ne repose pas sur du synthétique mais plutôt sur la structure et la construction de la musique. Par conséquent tous les chœurs sont de moi.

Sur la pochette, on voit une procession de soldats armés portant torche et étendards, menés par trois personnes, qui s’éloignent d’un village en flamme pour se diriger vers une falaise battue par des flots agités. Que représente cette scène ?

Cette scène représente le sabordage du songeur. C'est la fin de l'histoire. L'armée et son chef ont massacré le peuple ! Peuple qui l'a désavoué et a succombé aux tentations de notre monde moderne. Dans cet achèvement, ces personnes n'ont plus de raison d'être et s'en vont glorieux vers la mort.

Un des buts de ce disque est selon toi de « proposer un texte de qualité avec une portée idéologique » et « d’éveiller les consciences du plus grand nombre ». Tu parles ailleurs de « prosélytisme ». Que veux-tu dire par là ? Peut-on parler de disque politique ?

Textuellement c'est une sorte de conte philosophique. Il y a une histoire, des personnages s'y expriment et confrontent leurs idées. J'ai même hésité à proposer une version uniquement papier où l'histoire serait développée sous forme de pièce de théâtre. Les personnes qui ont commandé la version vinyle de l'album ont pu découvrir les textes sous cette forme : chaque tirade est précédée du nom du personnage qui parle. Je suis arrivé à ce moment où l'on se pose des questions existentielles. À quoi sert la musique ? Est-ce qu'un simple divertissement mérite que j'y consacre deux ou trois années de composition ? Il y a une partie de l'art qui sert à se détendre l'esprit, c'est le divertissement. Il y a une autre école, celle de l'art au service de la contestation et des idées. Le tyran et l'esthète s'inscrit dans cette démarche. Je ne dirais pas que c'est un disque politique. Je suis moins précis et ne propose pas d'application concrète dans l'organisation de la société française. Je pense que le terme d'idéologique ou philosophique est plus approprié. J'ai proposé une critique romancée du monde moderne et quand je parle de prosélytisme c'est que j'invite chaque auditeur.trice à réfléchir sur ces sujets et à se rallier à l'exigence d'un contenu intellectuel contestataire et de qualité chez les artistes.

Ta musique est-elle influencée par les événements politiques récents, comme les gilets jaunes en France (à qui tu as rendu un vibrant hommage en chanson sur Youtube, me semble-t-il) ?

Oui... (fonce supprimer sa reprise de Johnny sur youtube !!!)

Tes deux albums, Propagande érogène et Le tyran et l’esthète, fonctionnent ensemble et racontent l’histoire d’un « leader politique en quête de grandiose ». Pour toi la politique est-elle une affaire d’hommes providentiels, exceptionnels ?

Absolument ! Nous vivons dans un monde qui manque cruellement de projets à long terme. Pourtant, les défis climatiques et écologiques exigent des ruptures structurelles et de véritables plans, politique qui est absolument incompatible avec notre système de représentativité quinquennale et clientéliste. Nous n'avons pas connu de dirigeant qui ait pris des directives bénéfiques pour l'humanité, mais à mon humble avis c'est par manque de connaissances. À l'heure des données informatiques qui font le jour sur des phénomènes globaux dramatiques que nous découvrons jour après jour, un ou une dictateur.trice qui partirait en croisade contre le capitalisme mondialisé serait providentiel.le. Il suffit que quelqu'un ouvre la voie, montre que c'est possible. Mais je pense qu'une telle personne n'arrivera jamais au pouvoir par voie démocratique car aucun peuple n'aura le courage de renoncer à la douce perfusion de la société de consommation.

Propagande érogène insistait beaucoup sur la dimension de liberté et débauche sexuelle du groupe nommé « La Commune » et de son leader. Comment mêles-tu sexe et politique ?


Sexe, politique et alcool. Le point commun entre tout ça c'est l'ivresse. Les politiques veulent toujours plus de pouvoir, comme on va toujours plus loin dans la quête du plaisir ou la satisfaction éthylique. C'est bien cette forme de débauche qui est dépeinte dans Propagande Érogène. Autant le cinéma (Salo ou les 120 journées de Sodome) peut dépeindre tout ça comme une déviance liée à la bourgeoisie voire au fascisme, autant j'ai voulu présenter ça sous une lumière plus glorieuse. Dans mon album il n'est jamais question de viol ni de prostitution ; les personnages féminins sont d'ailleurs établis comme en situation de force et de pleine jouissance de leur corps. J'ai plutôt comparé cette débauche à une sorte de réconfort fraternisant après des efforts guerriers et glorieux.

Au contraire, sur Le tyran et l’esthète, les références à la vie sexuelle du leader et de son groupe ont quasiment disparu. Pourquoi ?

C'est vrai. Déjà parce que le leader n'est plus en position de force. Installé depuis une trentaine d'années, lui et son entourage n'ont pas vu la mentalité du peuple se pervertir. C'est l'entropie des conquêtes éphémères. Du point de vue extérieur, les dérives de la décennie qui vient de s'écouler et aussi mon regard sur le monde qui a mûri m'ont fait sentir le besoin de tenir un propos plus sérieux. Dans Propagande Érogène il y avait une bonne dose d'humour ! Aujourd'hui l'heure n'est plus à la rigolade.



Le tyran et l’esthète raconte comment « le protagoniste – le long des huit morceaux de l’album – passe du pouvoir à l’exil, puis à la vengeance et au sacrifice ». As-tu une vision pessimiste, désespérée du combat politique ?

Pas forcément. Il y a des personnes qui font véritablement passer les intérêts communs avant les intérêts privés. Mais les démocraties occidentales, comme je l'évoquais plus haut, ont un fonctionnement qui n'est pas adapté à cette idée de service rendu à la nation ; notamment à cause de la représentativité, des structures mondialisées et supranationales qui bloquent les initiatives d'avenir. Je pense que, pour la première fois dans l'histoire humaine, le combat politique n'a jamais été aussi indispensable et désespéré.

Tu as nommé « La Commune » le groupe révolutionnaire présenté dont tu racontes l’histoire dans la Propagande Érogène, en référence à la Commune de Paris de 1871 (dont on vient de fêter les 150 ans). Le tyran et l’esthète est pétri de références à la Révolution française. Ce sont des périodes historiques importantes pour toi ? Quel éclairage en tires-tu pour notre situation présente ?

Oui. Même si je reconnais toutes les dérives de ces mouvements, je regarde avec admiration les époques où les gens se sacrifiaient pour la lutte sociale. Cependant je pense que c'est difficile de tirer une leçon – autre que celle du simple courage – applicable à notre situation actuelle car les défis contemporains sont inédits.

« La Danse des morts-nés » aborde un thème qui paraît à première vue assez différent : s’agit-il d’un texte écrit contre les nouvelles pratiques liées à la reproduction (PMA, GPA, etc.) ?

Disons que j'ai voulu étendre un peu le champ de la contestation à un sujet précis. Pour le coup c'est probablement la chanson la plus politique de l'album. Le leader en exil va invoquer une armée de mort-vivants et commence par appeler les embryons avortés. Il se sert de la potentielle rancœur de ces créatures contre leurs parents pour former son bataillon mais, là où le message devient intéressant et politique, c'est qu'il leur explique qu'il vaut mieux avoir été avorté que d'être créé en laboratoire, développé dans une mère porteuse à la dèche et revendu à une famille de bourges. Là le sens de la vie est questionné.

Ce n’est un mystère pour personne : tes textes sont remarquablement bien écrits et travaillés. Quels sont les auteur(e)s, les écrivain(e)s, les œuvres, les livres qui t’inspirent ? Comment se passe l’écriture des textes ?

Franchement je suis un piètre lecteur. J'ai lu essentiellement des bouquins d'histoire quand je faisais mes études. En revanche, j'adore la poésie. Verlaine, Richepin et les paroles d'auteurs comme Brel (c'est surfait, je sais, mais comme ses chansons sont poignantes !) Thiéfaine ou Gainsbourg qui avait quelques éclairs de génie parmi beaucoup de médiocrité. Et pour la deuxième partie de la question : comment ça se passe... j'ai des idées sympas qui me viennent dans des moments où je perds mon temps : sur le trajet pour aller au boulot, le soir avant de m'endormir... Puis quand j'ai un cadre assez riche avec une base d'idées, j'arrange le tout pour sortir un texte qui me plaît. En général, dans l'ordre, j'ai : le titre avec les idées de base, je compose la musique et en dernier j'écris la chanson.

Je me souviens d’une ancienne interview où tu pourfendais l’esthétique du suicide et de la dépression dans le black metal, pour défendre au contraire la vie, l’ivresse, le rire. Cela te tient-il toujours à cœur aujourd’hui ? Pourquoi le black metal (plutôt qu’un autre style de musique) te paraît un bon médium pour exprimer cette tonalité qui est la tienne, plutôt inhabituelle dans le genre ?

J'ai appris à mieux m'exprimer aujourd'hui, donc je vais reprendre ma déclaration et la préciser. Tout artiste qui milite pour une cause trouve grâce à mes yeux. Même si je n'adhère pas au message. Par exemple, je suis un grand fan de black metal norvégien, c'est essentiellement le seul style de metal que j'écoute encore aujourd'hui. Au début des années 90 ces groupes portaient le feu de la rébellion contre le système en place chez eux. J'admire cela. L'aspect sataniste et tout ce qui va avec ça ne m'a jamais parlé, mais peu m'importe. En revanche, le suicide et la dépression ne s'inscrivent pas du tout dans cette optique, donc pour moi ce style ne sort pas du cadre du divertissement musical. Par ailleurs ça ne m'empêche pas d'adorer la discographie de Xasthur ou les premiers albums de Shining, mais pour des raisons purement musicales. À mon avis le black metal est le meilleur moyen d'allier qualités musicales, diversité des émotions, liberté artistique et puissance du message.

On entend rarement les blackeux parler de rap, alors que le genre fourmille aujourd’hui de vie et d’expérimentation musicale. C’est une musique qui te parle ou pas du tout ?

Ça ne me parle tellement pas que j'ai même du mal à considérer ça comme de la musique. Comme je disais plus haut, quand il s'agit de promouvoir la lutte sociale au travers de l'art, je cautionne. C'était le cas du rap français des années 90. Après, j'ai toujours trouvé que le support sonore était très pauvre, trop à mon goût. Encore plus lorsqu'il s'agit d'une musique générée par ordinateur. Pour moi ça n'a aucune saveur, c'est même désagréable à mon oreille. J'imagine qu'il existe encore aujourd'hui des artistes dont le message reste porteur de sens. En revanche, tous les faux rebelles, purs produits marketing qui ont abandonné la véritable révolte pour vanter leur réussite en tant que bons promoteurs de la société de consommation : grosses bagnoles, montres bling bling et en réduisant les femmes à des trophées, ça me file des boutons. C'est aux antipodes de ce que j'exprime dans LCDN.



On t’a déjà beaucoup questionné sur tes influences musicales. J’aimerais te demander de faire un petit top 5 de tes recommandations ou de tes « classiques » metal, un autre de tes « classiques » hors metal, et puis un dernier de « la musique symphonique des XIXe et XXe siècles » dont tu fais souvent l’éloge.

Franchement c'est horrible de devoir classer. J'écoute tellement de choses et j'aimerais vraiment rendre hommage à tous ces artistes. Bon je vais tenter de lister ce qui a tourné le plus de fois sur ma chaîne hifi. J'ai triché, t'avais pas précisé si c'était 5 artistes ou 5 albums !

Pour le metal, je suis très classique : Burzum Filosofem & Hvis lyset tar oss ; Mayhem De mysteriis... et Chimera ; Blut aus Nord The work... et Memoria Vetusta II ; Shining IV et V ; Crystalium Doxa O Revelation.

Hors metal : Mr Bungle California ; Queen Adreena (tous les albums) ; Jacques Brel Les Marquises ; Thiéfaine (morceaux pêle-mêle dans sa disco) ; Karjalan Sissit (toute la disco).

Musique symphonique : Shostakovich Symphonies de 4 à 12 ; Khachaturian, Symphonies n°2 et 3, ballets Spartacus et Gayane ; Stravinsky, Le sacre du Printemps et L'oiseau de feu, Rachmaninov Concerto pour piano n°2 ; Prokofiev Symphonie n°5.

Une question pour nos statistiques : connaissais-tu Guts of Darkness ?

Non je ne connaissais pas mais je suis ravi de vous avoir découvert au travers de ces questions pertinentes !

Au plaisir, Jerry & LCDN

Mots clés : les, chants, de, nihil, jerry, tyran, esthète, black et metal

Dernière mise à jour du document : dimanche 18 avril 2021

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