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Précisions quant à la musique dite contemporaine

par Trimalcion › jeudi 18 août 2005

Suite à des questions posées sur les différences entre musique "classique", musique "contemporaine" et musique "populaire", voici quelques pistes de réflexion. Pour en discuter, rendez-vous sur le forum !

Peut-on caractériser la musique "contemporaine" par rapport à la musique "classique" ?

Je ne la caractériserai pas, tout simplement parce qu'elle ne demande pas à l'être, à moins d'y insuffler, comme cela a pu être fait à une certaine époque, une idéologie. "Contemporain" signifie "de notre temps" et caractérise donc toute musique composée il y a moins d'un siècle, quoiqu'on ait davantage tendance à coller cette étiquette à des musiques datant d'après la seconde guerre mondiale, pour des raisons historiques sur lesquelles nous reviendrons. La définition de "classique" est plus épineuse à établir. Est "classique" une musique qui a acquis une notoriété auprès de certaines personnes et de certaines instances de légitimation de la culture (académies, universités...) et qui la reconnaissent comme telle, comme digne d'être propagée à travers le monde et donc universelle. Concrètement et pour simplifier les choses, j'ai envie de reprendre la définition de Roland Barthes : est classique tout ce qu'on enseigne à l'école. Voilà.

Rien n'empêche donc une musique d'être à la fois classique et contemporaine. Sauf que après la Seconde Guerre Mondiale, certains pays se sont sentis un peu crasseux d'avoir été nazis, fachos, ou d'avoir activement collaboré : Allemagne, France, Italie. Dans ces pays là plus que dans tout autre, les jeunes compositeurs qui avaient 20 ans au sortir de la guerre furent révoltés par l'attitude de leurs aînés et décidèrent de faire table rase du passé musical de leurs pays respectifs : le "classicisme" tel que défini plus haut fut donc jeté aux oubliettes. Il fallait "progresser" et donc proposer du tout neuf. L'avant-garde d'avant la Guerre était très riche : Bartok, Stravinsky, Debussy, Schönberg, Berg, Janacek, Kodaly, Zemlinsky, Weill, Webern, Ravel, Chostakovitch... étaient autant de compositeurs audacieux dont on aurait pu s'inspirer. Pourtant, ce fut uniquement Schönberg et ses deux principaux disciples (Berg et Webern) qui servirent de modèles par la nouveauté radicale de leur musique (abolition absolue et systématique de la tonalité) - voici donc un 2ème élément de réponse : la musique "contemporaine" veut abolir son passé. Webern surtout, en fait, fut l'influence majeure. Cette idéologie du "progrès en art", véhiculée par Theodor Adorno et les philosophes de l'Ecole de Francfort, fut reprise à son compte par Pierre Boulez ("Penser la musique aujourd'hui") : la musique nouvelle serait atonale ou ne serait pas.

La principale donnée qu'interroge Boulez est celle de la FORME : une fois qu'on n'a plus de tonalité, comment retrouver une grande forme comme celle de la symphonie classique, puis romantique, qui après avoir exposé plusieurs thèmes, les développait, puis les réexposait dans une autre tonalité (forme exploitée à son paroxysme de grandeur et de perfection par Bruckner) - l'algorithme des "séries" permettait de résoudre ce problème et d'aboutir à de nouvelles grandes formes, satisfaisantes intellectuellement. C'est ainsi que j'en viens à la question de savoir où est la limite entre la musique ‘savante’ et la musique 'populaire'. La limite est précisément celle du questionnement de la forme musicale : la musique "savante" questionne cette forme alors que la musique "populaire" ne la questionne pas. De Bach à Lutoslawski en passant par Mozart, Tchaïkovski, Bruckner, Bartok ou Stravinsky : tous les compositeurs "savants" ont puisé abondamment dans le folklore et la musique "populaire" de leur époque pour composer leurs oeuvres... Mais eux essayaient d'extraire ce folklore de ses enracinements culturels trop marqués pour en proposer une mise en forme propre à le rendre universel.

Il y a une sorte de vertige à entendre comment Bruckner prend deux ou trois thèmes, les malaxe, les étire, les développe et les fait varier pendant 10, 20 minutes, puis les reprend et les synthétise dans une coda triomphante : c'est une sorte de triomphe de l'esprit sur la matière... et c'est en même temps incroyablement jouissif. On écoute Mozart dans le monde entier précisément parce que sa musique est l'aboutissement le plus parfait et le plus pur des formes classiques (même si son génie est loin de se réduire à cela). Aujourd'hui, l'idéologie du "progrès en art" est battue en brèche. Des modèles mathématiques, des séries et des algorithmes, les ordinateurs peuvent vous en donner des tapées en quelques fractions de seconde, donc plus la peine d'être un compositeur génial pour en inventer. D'autre part, il y avait cette balance idéologique entre "forme" et "fonction" (lire à ce sujet "La distinction" de Bourdieu, par exemple) : recherche d'un satisfaction intellectuelle ou d'un plaisir sensuel grossier et immédiat, opposition entre l'esprit et le coeur, qui est en fait complètement stupide.

Aujourd'hui la musique "contemporaine" est parfois un mix des formes du passé ("post-moderne") qu'elle théâtralise avec ironie, ou bien en tout cas ne cherche plus nécessairement des dogmes de composition pour s'affirmer : Rautavaara, Arvo Pärt ou Gorecki en sont de parfaits exemples, plus "réactionnaires" qu'eux tu meurs (et pourtant ils ne sont pas post-modernes non plus). Les techniques de la musique concrète et plus généralement de l'électro-acoustique sont aujourd'hui intégrées comme de simples outils parmi d'autres pour pouvoir réaliser ses idées, et c'est très bien ainsi ; on ne devrait même plus dire que c'est un genre en soi.

Précisions sur le minimalisme

(Voir aussi les chroniques consacrées à Terry Riley, Philip Glass, Steve Reich, John Adams...)

LaMonte Young est un grand précurseur, de même que Terry Riley ou Charlemagne Palestine. Moondog fut également, à sa manière, un parrain du genre. Mais j'attire quand même votre attention sur le fait que les vraies sources du minimalisme sont dans les musiques du monde : indienne, ghanéenne ou indonésienne... à chaque compositeur sa chapelle. Il est assez commode ensuite de faire un retour à l'envoyeur : musique tribale -> minimalisme/musique répétitive -> musique électronique -> techno/transe ; et l'on est ainsi bien aise de dire comme Baudrillard que les raves parties renvoient à ce qu'il y a de plus primitif dans l'être humain - et quant à moi la seule chose que je recherche en écoutant de la musique c'est précisément de m'oublier moi-même, c'est ça prendre son pied, quel que soit le genre que l'on affectionne.

Mots clés : contemporain, contemporaine, minimalisme, classique et populaire

Dernière mise à jour du document : jeudi 18 août 2005

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